On n'est pas des pigeons infiltre la société MODERE: "Pas le meilleur modèle à suivre"

Le point de départ de cette enquête, c'est un appel à l'aide. Un téléspectateur contacte la rédaction d'On n'est pas des pigeons. Cette personne se fait du souci pour un proche: "Notre inquiétude ne vient pas seulement de son acharnement obsessionnel à vendre-vendre-vendre à tout prix, quitte à y passer ses nuits, mais aussi de ce système " marketing relationnel " dans lequel il s’investit complètement… Il en dit très peu sur son " employeur ", sur les méthodes d’investissement et/ou de rénumération, sur les risques qu’il pourrait être en train de prendre…. Derrière son apparent enthousiasme actuel, nous devinons une pression énorme… Rien d’autre ne compte plus dans sa vie que "Modere". 

Modere, c'est qui? C'est quoi? Honnêtement, nous n'avions jamais entendu ce nom. Après une rapide recherche sur le web, on découvre une société américaine de marketing multi-niveaux. Domaine d'activité: les produits de soins personnels (allant du dentifrice aux crèmes cosmétiques en passant par les compléments alimentaires) ou encore des produits d'entretien. Elle est implantée en Belgique depuis 2015. Son siège social européen se trouve d'ailleurs à Diegem. Très vite, on découvre sur le site web des slogans: "Live clean" (vivre sainement) ou encore "Avec nous vous êtes en sécurité... Notre histoire est enracinée dans le concept du propre. Nos formules sont pures, fiables et performantes. C’est ancré dans nos veines ". Son objectif est de créer 10 millions de maisons saines d'ici 2020.

Où je veux, quand je veux

Plus loin, on découvre les messages de ce que l'on appelle les social marketers. Comprenez les vendeurs de Modere. Les vidéos sont formatées et le discours est à chaque fois le même: "j'aime la liberté. J'aime voyager. Je fais des expériences de dingue. Je kiffe. Et je travaille où je veux, quand je veux". Les témoignages de succes stories se multiplient. Certains n'hésitent pas à dire qu'ils ont gagné 10 000€ après seulement 5 mois d'activité. C'est sûr, Modere vend du rêve.

Mais, nous gardons en tête la question de notre téléspectateur: "Le système MODERE est-il une arnaque et ses produits sont-ils vraiment fiables ?" Derrière les beaux slogans, quel est le vrai visage de la société? Quelles sont ses techniques de recrutement? Notre stagiaire, Lou-Marine Vanden Abeelen, va postuler. Une étudiante qui cherche un revenu complémentaire. C'est le profil parfait pour notre infiltration. 

Le social retail, du déjà vu

Lou-Marine va se faire inviter à une réunion d'information dans les bureaux de la marque. A cette réunion, aucun employé de Modere. Juste des social marketers avec un statut d'indépendant. Très vite, les mêmes mots vont revenir: "C'est un job en or. Travailler où je veux quand je veux, je le mets au sommet de ma pyramide des plaisirs. Ils sont éthiques dans tout et rien que pour ça, ils méritent que l'on travaille pour eux. Il y a des beaux exemples de belles réussites. Il y a une jeune fille de 21 ans qui gagne 30 000€ par mois", annonce la conférencière. Les jeunes constituent évidemment le public cible.

Elle enchaîne sur le modèle marketing que Modere aurait inventé. Un concept unique au monde: "Modere a créé le Social Retail. C'est une force énorme que jusqu'à présent seule Modere propose. C'est vraiment la recommandation de nouveaux clients par des clients". Le social retail, c'est deux métiers. D'un côté, on peut vendre des produits à des clients. Et de l'autre, on peut recruter d'autres personnes qui vont à leur tour vendre des produits.

Nous avons confronté ces propos à ceux d'Alain Decrop, Professeur de marketing à l'Université de Namur: "On peut parler de manipulation car Modere a combiné deux principes qui sont largement répandus. D'une part, celui du social retail et d'autre part, celui de la promotion des ventes en ligne par du parrainage. Le concept n'est pas spécialement novateur". C'e n'est donc qu'une énième copie du marketing multi-niveaux. Rien de neuf sous le soleil.

Un passé trouble

Autre grande affirmation de la social marketer: "Modere fait de la recherche et du développement de produits sains, sûrs et efficaces depuis plus de 30 ans". Encore une légère imprécision. Le nom Modere n'existe en réalité que depuis 2015. Avant la société s'appellait Neways. Elle fut fondée par Thomas et Leslie Dee Mower. Un couple condamné en 2006 à deux ans de prison pour une fraude fiscale estimée à plus de 3 millions de dollars.

En 2003, un communiqué officiel du département américain de la justice  (US Attorney’s Office Central District of California) montre que la société Neways a été condamnée à une amende pénale de 2 millions de dollars pour vente illégale d’hormones de croissance. Ils étaient incorporés à un complément alimentaire. Ce qui peut avoir des conséquences très graves sur la santé des consommateurs.

On va découvrir enfin un rapport de la FDA (US Foood and Drug Administration). C’est un peu l’équivalent de l’Afsca. Ce rapport pointe en 2008 deux compléments alimentaires testés positivement à des radiations ionisantes. Un procédé que Neways prétendait ne pas utiliser à l'époque pour conserver ses aliments. En matière d'éthique et de sûreté des produits, on peut donc mieux faire.

La formation mise en question

Lou-Marine va aller plus loin dans son infiltration. Voulant en apprendre plus sur les produits Modere, elle va être mise en contact avec une social marketer. Celle-ci va lui proposer d'organiser un atelier soins du visage à domicile pour lui montrer comment vendre les produits. L'intégralité de la séance sera filmée en caméra cachée.

La social marketer va étaler ses connaissances du corps humain. Bita Dezfoulian, Dermatologue au CHU de Liège et Guy Beuken, Professeur de médecine général à l'UCL ont analysé son discours et ils comportent de nombreuses erreurs. Cela va du psoriasis qui serait "une inflammation de la peau liée aux intestins" à "Quand on ne boit pas assez d'eau, on a la peau sèche" en passant par l'acidité de la peau qui provoquerait le brûlant. Toutes ces affirmations n'ont aucun fondement scientifique.

Au total, les participants vont appliquer 12 produits sur leur peau en deux heures de temps. "On utilise un produit X, Y et Z, ça fait beaucoup trop de choses en une fois sur une surface limitée", explique le Dr. Dezfoulian.

C'est proprement scandaleux

La vendeuse va s'avancer sur un terrain encore plus glissant: "Une cellule cancéreuse ne se développe que dans un corps acide. Donc, si vous avez un terrain alcalin, il n'y aura pas de cellules cancéreuses. Je peux vous donner des pistes pour basifier votre organisme". Guy Beuken n'en croit pas ses oreilles: "C'est proprement scandaleux. D'un point de vue scientifique, c'est tout à fait inadéquat. Faire croire qu'il y a des moyens aussi simples d'éviter le cancer. J'imagine que les gens ne sont pas suffisamment crédules pour croire ça".

L'expérience démontre que la formation des social marketers par Modere est inexistante. Les social marketers semblent se former entre-eux sans aucun contrôle de la société.

Des allégations de santé illégales

Nous allons en avoir des preuves irréfutables. Sur les réseaux sociaux, nous tombons sur des publicités trompeuses. Par exemple, un social marketer prétend que le jus de fruit Modere à base de Noni est un anti-douleur à 80% aussi efficace que la morphine. Plus loin "activité anticancéreuse (lutte contre les tumeurs)". Et dans les bonus, "Soigne Parkinson". Le SPF Santé publique nous confirme qu'il s'agit d'allégations de santé totalement illégales. C'est condamnable. En plus d'une amende administrative, le vendeur s'expose à des sanctions pénales car il met en danger la santé des consommateurs. Le genre de dossier dont l'AFSCA peut se saisir lorsqu'il s'agit d'alimentation et dresser un procès-verbal envoyé ensuite au parquet.

Nous avons contacté le siège social européen de Modere en les invitant à réagir. Nous leur avons même proposé de visionner nos reportages avant l'enregistrement de l'émission pour préparer leur intervention. Cette invitation a été déclinée par Modere. A l'heure où nous écrivons ces lignes, nous n'avons reçu aucun élement de réponse de la société à nos différentes questions. Plutôt étrange pour une société qui mise sur l'éthique et la transparence. Mais, elle pourra toujours se dédouaner en disant qu'elle n'est pas responsable des propos tenus ou écrits par ses social marketers. Normal, ils ont un statut d'indépendant.

Modere, une marque vraiment sûre?

Lou-Marine a reçu un document très précieux. La liste des ingrédients que Modere prétend exclure de ses produits. "J'ai découvert cette charte où il s'engagent à retirer plus de 3 000 ingrédients de leur formulation. Vous avez quelque chose de plus exigeant qu'un label bio", annonce encore fièrement la coach.

Une rapide analyse d'étiquette met déjà à l'épreuve ce document. Intéressons-nous par exemple au produit phare de la marque. Le modere ID. Un soin anti-âge. Dans sa composition, on trouve entre autres deux allergènes potentiels, l'acrylate Copolymer et le Polysorbate 20. C'est bizarre mais ils sont sur la liste des 3 000 ingrédients que Modere dit ne pas utiliser. C'est un peu "faites ce que je dis, mais pas ce que je fais".

Nous sommes allés encore plus loin dans la démarche. On a fait analyser une crème de nuit pour le visage. L’idée était de vérifier si la quinzaine de substances que la marque prétend ne jamais utiliser ne se trouvait pas dans la crème en question. Parmi les substances bannies par Modere : les phtalates, l’aluminium, le paraben ou les phosphates… On les retrouve dans ce document officiel.

Les conclusions de l’équipe du chimiste Edwin de Pauw à l’université de Liège confirment qu’il n’y a pas de traces de ces substances dans la crème analysée. Sur ce coup-là, Modere tient donc ses promesses.

Par contre, Modere dit " faire mieux "que les produits labelisés bio. Or, la marque utilise tout de même dans beaucoup de ses produits un conservateur bien connu des dermatologues: le PHENOXYETHANOL. Il provoque de nombreuses allergies et des labels comme Ecocert, Nature&Progrès… ont décidé de s’en passer. Donc, dire qu’ils font mieux, c’est une exagération de plus.

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