Des tonnes de "viande de brousse" venant d'Afrique arrivent en Belgique

De l’antilope, du porc-épic, du crocodile, du singe et même des chimpanzés, c’est ce qui est communément appelé dans le jargon des Africains la viande de brousse. Elle ne se trouve pas seulement en Afrique tropicale et équatoriale. Elle est bien présente en Belgique et pas de manière anecdotique puisque les ONG évoquent de 40 à 120 tonnes de viande de brousse acheminées chaque année par l’aéroport de Zaventem.

Quartier Matonge à Bruxelles. C’est là que commence notre enquête. Pour bien la mener, nous nous sommes adjoints les services d’un médecin retraité qui a passé une grosse partie de sa carrière en Afrique. La viande de brousse, il connaît bien. C’est ce qu’il mangeait lorsqu’il partait pour plusieurs semaines d’affilée en mission en brousse.

Il pratique le swahili et c’est dans un mix français-swahili qu’il s’exprime pour demander aux mamas dans la rue où trouver de la viande de brousse. Après quelques questions, nous obtenons une adresse. Mais la partie est loin d’être gagnée. Dans l’épicerie qui nous a été recommandée, le patron jure ses grands dieux qu’il n’en vend pas ou alors occasionnellement. Qu’à cela ne tienne. Nous essayons un restaurant. Aucune viande de brousse proposée sur la carte. Mais notre médecin ne se décourage pas. Il va parler à la patronne et lui demande une commande spéciale en souvenir de ses missions passées au Congo. La patronne ne le rembarre pas mais lui propose de la rappeler dans quelques semaines lorsqu’elle aura du stock ramené de là-bas. Hélas, les semaines passent et la patronne n’a jamais rien à lui proposer.

Nous décidons de passer à la vitesse supérieure et de faire appel aux services d’une jeune Africaine. Après plusieurs démarches sans succès, Ghislaine parvient à acheter de l’antilope. La viande est surgelée et difficile à identifier.

Une drôle de surprise lors de l'analyse de la viande...

C’est pourquoi, nous nous rendons à l’Institut des sciences naturelles pour en faire réaliser l’analyse ADN. Le responsable Eric Verheyen déballe le morceau et nous annonce, contre toute attente qu’il s’agit d’un singe!!! Après analyse ADN, nous apprenons qu’il s’agit d'un cercopithèque à queue rouge. Il s’agit d’une espèce de petit singe inscrit sur la liste du Cites c’est-à-dire une liste d’animaux en danger. Le singe est un mets comparable à une délicatesse dans la diaspora africaine belge. Nous pourrions le comparer à notre lapin aux pruneaux que certaines familles belges mangent pendant les fêtes. C’est surtout un signe d’aisance et de prospérité lorsque vous servez ça à une table de famille africaine. Son goût fort et son arrière-goût fumé donnent aussi à la diaspora africaine la nostalgie du pays. C’est en quelque sorte une madeleine de Proust qui reste très prisée par les Africains mais aussi certains Européens qui ont vécu en brousse comme le médecin retraité de notre reportage.

Si la viande de brousse est une délicatesse en Europe, c’est, par contre, un élément de survie essentielle en brousse et dans des régions d’Afrique comme Kisangani au Congo. Difficile, en effet dans ces régions de pratiquer l’élevage de bœufs. Ils sont attaqués par la mouche tsé tsé. La viande de brousse reste donc un apport protéinique essentiel. Le problème est moins sa consommation locale que son exportation de plus en plus massive. La viande est acheminée dans des frigobox, pas dans les meilleures conditions donc.

La viande de brousse, un vecteur de maladies graves

Les braconniers boucanent leur proie sur place directement après l’avoir tuée, c’est-à-dire que la peau est brûlée le plus souvent en surface. Ensuite, elle est surgelée dès qu’elle arrive en ville. Mais elle a largement le temps de dégeler pendant le très long voyage en avion entre l’Afrique et l’Europe. Stijn, notre collègue de la VRT qui a ramené dans ses bagages un morceau de chimpanzé, nous expliquait que les vers sortait de la viande au moment où il l’emballait dans sa chambre d’hôtel à Kisangani.

C’est très connu, la viande de brousse est aussi un vecteur de maladie très grave comme Ebola ou encore la variole du singe. A ce propos, l’institut des sciences naturelles a retrouvé cette variole du singe dans trois de ses pièces récoltées pour analyse. C’est tout de même dans 10% des cas une maladie mortelle pour les hommes…

Comment arrêter le trafic?

L’endroit idéal pour arrêter ce trafic, c’est évidemment à l’arrivée à l’aéroport de Bruxelles. Mais les contrôles sont loin d’être systématiques. Pour un passager contrôlé, 200 passent sans être inquiétés. Des contrôles plus systématiques sont parfois réalisés mais c’est rare. Il faut dire que les avions en provenance d’Afrique atterrissent très tôt le matin à l’aéroport national de Zaventem : entre 4h et 6h du matin. A cette heure, les douaniers ne sont pas très nombreux. Mieux encore : lorsque les douaniers contrôlent les bagages et trouvent de la viande, ils doivent la faire analyser pour prouver qu’il s’agit de viande de brousse, ce qu’ils font rarement parce que c’est cher. Et donc, rares sont les transporteurs de viande de brousse à être verbalisés. Disons-le franchement, le trafic illégal de viande de brousse n’est pas une priorité politique de ce gouvernement. Le WWF, lui, tire la sonnette d’alarme : c’est toute la faune des singes d’Afrique équatoriale et tropicale qui est en voie d’extinction avec ce trafic. Ils ont évalué entre 40 et 120 tonnes par an la quantité de viande de brousse qui transite par l’aéroport de Bruxelles.

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