Voyager dans une bâche en plastique ou l'impossible redémarrage des autocars

Frontières fermées, excursions scolaires supprimées, spectacles et évènements culturels annulés… les transports par autocar sont à l’arrêt depuis plus de deux mois.

On est complètement à l’arrêt. Les véhicules ont fait zéro kilomètre !

Témoigne Gery Bourdon, gérant d’une société de transport. Contrairement au très médiatisé secteur de l’horeca, celui des autocars n’a, lui, encore aucune perspective de reprise.

Annulation en cascade

Chez les autocars Bourdon, basé à Couvin, c’est le calme plat comme dans tout le secteur depuis plus de deux mois. " Tout est annulé. On n’a plus de demande et on n’a plus rien en perspective dans l’immédiat. Je n’ai plus rien de programmé car j’ai tout annulé jusque début septembre. Pour début septembre, j’ai encore 6 jours de programmés, mais j’ai peur qu’ils sautent. J’avais entre autres des aînés qui allaient à Vichy, mais ils n’ont pas osé partir. Ils ont préféré annuler. " témoigne Gery Bourdon qui gère la flotte de vingt véhicules de l’entreprise familiale.

Aucune date, aucune modalité de reprise ne sont encore précisées.

Même son de cloche dans une plus petite entreprise, d’un seul véhicule, celle de Jean-Pol Deliège Tout est annulé jusqu’en juin et après on est vraiment dans le flou, on ne sait pas comment ça va évoluer. " Outre les annulations, c’est en effet le manque complet de perspectives qui les inquiètent.

Et après la reprise ?

Quelles mesures vont être prises ? Silence radio du côté de la Fédération belge des Exploitants d’Autocars et d’Autobus (la FBAA) qui négocie en ce moment des mesures d’aides et un cadre de relance avec le fédéral.

Il faut savoir aussi que ce type de transport se conjugue très difficilement avec la crise et les impératifs sanitaires actuels. " Le plus gros problème pour nous, c’est la distance d’un mètre cinquante que les gens ne sauront pas respecter dans l’autocar. Et alors, il y a des systèmes qui ont été mis en place avec des bâches pour limiter la propagation des postillons. Alors les gens pensent que ça ne vaut plus le coup d’aller quelque part en autocar, puisque l’autocar est quand-même un milieu convivial où on part à quarante dans un car de cinquante ! Je m’assieds cinq minutes près de Pierre puis, je vais près de Michel puis, je vais près d’Annie, mais là, ça va être fini ! On va chacun nous emballer comme dans un sac plastique et ils ne pourront pas bouger de leur place. " nous explique Gery Bourdon.

Son entreprise qui a repris depuis lundi son activité de transport scolaire, a déjà mis en place des mesures pour ces petits voyages quotidiens. Un bus de 50 places est redescendu à une capacité d’environ 15 places, afin d’assurer des distances convenables entre les enfants. " On utilise un siège sur trois. On désinfecte les véhicules dès qu’ils ont terminé la tournée scolaire du matin et dès qu’ils reviennent le soir. " explique Gery Bourdon.

Pour les voyages en autocar, plus longs, la rentabilité ne pourrait être assurée dans ces conditions. J’ai un voyage de programmé au mois d’août. L’autocar est complet. Donc, qu’est-ce que je fais avec mes clients ? Je ne vais pas dire : " Toi, tu viens ! Toi, tu ne viens pas ! " Si on ne peut garantir qu’un siège sur deux ou trois, ce sera très compliqué. La rentabilité n’y sera plus. " nous explique Jean-Pol Deliège.

Notre rentabilité n’est atteinte qu’avec au moins trente personnes dans l’autocar !

C’est la raison pour laquelle, la FBAA réfléchit en ce moment à un cadre de relance. " On doit combiner la sécurité à bord des passagers avec une viabilité économique. " se contente de résumer Kim Taylor, le porte-parole de la FBAA. Un dialogue est également en cours entre la fédération et le gouvernement afin de résoudre au mieux cette complexe et coûteuse équation.

Des aides substantielles ou l’hécatombe

Des entreprises bénéficient de reports de crédit de six mois de la part des banques. Les assureurs ont accepté également des suspensions de primes. Mais, après ces six mois ?

De mars à septembre, c’est une période porteuse, habituellement, chez nous. C’est la période pendant laquelle on fait du chiffre.

En septembre, quand ces paiements vont devoir reprendre, le secteur sera dans sa période creuse, contrairement aux six mois qui précèdent. " Vous comprenez bien qu’en novembre, on n’a pas envie d’aller passer une journée à la mer. Et cette année, en plus les gens seront encore réticents à partir avec le virus. C’est quelque chose qu’on va traîner sur plus d’une année. " s’inquiète Gery Bourdon.

La pandémie en septembre sera encore dans tous les esprits. La demande risque de reprendre lentement. Beaucoup d’entreprises craignent fortement pour leur survie. C’est la raison pour laquelle la FBAA se bat sur tous les fronts : une manifestation virtuelle(e-manifestation), des courriers aux ministres pour solliciter une aide. Kim Taylor, son porte-parole le répète : " On veut des garanties de survie pour notre secteur !"

Aujourd’hui, il y a dix mille collaborateurs qui sont au chômage temporaire. On a besoin d’un fond de soutien spécifique à notre secteur de 120 millions d’euros.

Entreprises de 20 ou d’un seul autocar, comme celle de Jean-Pol Deliège, elles ressentent tous ce besoin crucial. " Les aides sont indispensables à notre survie. Moi, je n’ai qu’un car à payer, mais j’ai des confrères qui se retrouvent avec cinq, six cars à payer et là, eux, ça va encore être pire. En plus, j’ai la chance que ma femme travaille à l’hôpital, ce qui met un peu du beurre dans les épinards… Si on n’avait que l’autocar pour vivre… " se console Jean-Pol Deliège.