Une journée dans la peau d'un éboueur à Charleroi

C’est un métier pénible, mal aimé et pourtant indispensable : celui d’éboueur. Pour comprendre au mieux le quotidien de ces hommes qui ramassent nos déchets, nous avons enfilé leur tenue, retroussé nos manches et ramassé des poubelles pendant une journée avec des chargeurs de l’ICDI, l’intercommunale des déchets à Charleroi.

A Charleroi comme ailleurs, on ne dit d’ailleurs pas "éboueur" mais "chargeur" pour désigner ces professionnels de la propreté.

La journée a commencé à 5h30. Après avoir vêtu la tenue de sécurité − veste de pluie orange fluorescent, pantalon hyper épais, chaussures et gants de protection −, nous avons grimpé sur le camion poubelle de Jean-Christophe avec nos collègues du jour, Pascal et Damien. Direction : la commune de Roux pour le ramassage des sacs blancs.

Les sacs blancs sont les plus pénibles

Les sacs blancs, ce sont les plus lourds. Sur une journée de travail, les chargeurs ramassent à deux l’équivalent de vingt-cinq tonnes d’ordures. Les sacs blancs, ce sont aussi ceux dans lesquels on trouve les choses les plus surprenantes. Lors de notre tournée, nous sommes tombés sur des déchets de construction qui sont censés aller au parc à container, des bocaux, des conserves, mais aussi des cintres ou pire encore des morceaux de verre cassé.

Damien retrousse son pantalon jusqu’au genou et dévoile une cicatrice encore bien visible : "Un jour, j’ai pris une poubelle sans voir qu’elle contenait un morceau de verre. Le verre a percé le sac. Résultat : une plaie de trois centimètres de profondeur et sept points de suture."

Il faut se méfier des jus de poubelle 

Autre aspect pénible du travail : les odeurs qui se dégagent de la benne, les poussières générées notamment par le gravier des litières pour chats ou encore ce que Damien appelle "les jus de poubelle". Des giclées liquides, cocktail gris-vert composé de restes de nourriture, de contenus de langes et parfois même d’huile de moteur. "Quand la pelle écrase les poubelles, nous, qui sommes à l’arrière, on a intérêt à s’éloigner de la benne pour ne pas se prendre les jus de poubelle en pleine figure."

Le plus difficile : le manque de considération

Mais le plus pénible dans ce métier, ce ne sont pas tous ces désagréments, ni les aléas de la météo. Non, le plus pénible, "c’est le manque de considération des gens qui croisent quotidiennement notre chemin", explique Pascal. En vingt-sept ans de métier, il en a croisé des automobilistes qui klaxonnent, qui accélèrent pour doubler le camion et qui lui lancent des insultes à la figure. Imperturbable, Pascal ne répond jamais aux injures. "Il faut rester zen et professionnel en toutes circonstances", précise cet homme de 48 ans qui n’a pas la complainte facile. 

Jean-Christophe, le chauffeur du camion poubelle déplore cette agressivité. "Il y a trois mois, un automobiliste a frappé un collègue avec une matraque télescopique parce que le camion n’allait pas assez vite à son goût. Le collègue est toujours en incapacité de travail. Ça met un coup au moral…"

Or, un sourire, un signe de la main, un petit mot gentil comme "merci pour ce que vous faites pour nous" suffit à égayer leur journée.

Damien est fier de son métier

Un manque de considération qui ne refroidit pas les nouvelles recrues. "S’il y a vingt ans, on choisissait ce métier parce qu’on n’était pas fait pour les études", explique Damien, "Aujourd’hui, il y a de plus en plus de jeunes diplômés qui le font parce qu’ils ne trouvent pas de boulot dans leur secteur". C’est d’ailleurs son cas. Damien a un diplôme de technicien en comptabilité en poche. Son métier, il en est néanmoins très fier : "Mon salaire à la fin du mois, je sais que je l’ai gagné à la sueur de mon front."

Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’ICDI n'a pas de mal à trouver du personnel. L’intercommunale dispose même d'une importante réserve de recrutement. Elle reçoit chaque année 1500 candidatures spontanées.

Qu’est-ce qui attire dans ce métier? Sans aucun diplôme, on touche un salaire raisonnable qui commence à 1600 euros net par mois et grimpe à plus de 2000 euros après vingt ans de carrière. Les horaires aussi : 6h-14h. Ça peut être pratique quand on a une vie de famille et des enfants à aller chercher à l’école. 

Peu de possibilités d’évolution

Ceux qui ramassent les sacs blancs espèrent néanmoins passer plus tard aux déchets triés, que ce soit les PMC, les cartons ou le verre. Plus légers et moins dangereux. Le must, c’est qu’un poste moins pénible se libère dans un autre service : responsable du vestiaire par exemple, magasinier, cuisinier ou autre mais les places sont rares.

Autre possibilité d’évolution : passer son permis C et devenir chauffeur du camion poubelle. En tant que chef d’équipe, le chauffeur bénéficie d’un barème de salaire supérieur. Mais peu de chargeurs ambitionnent de laisser les sacs pour le volant car chauffeur, c’est vraiment épuisant. Pas physiquement, mais psychologiquement. Il faut être attentif à ses hommes, s’approcher un maximum des poubelles pour leur éviter de porter les sacs sur une trop longue distance, faire des tas de manœuvres, supporter la circulation…

Un taux d'absentéisme particulièrement bas

A Charleroi, à peine 4,8% des chargeurs sont absents pour cause de maladie ou autre. C'est beaucoup moins que les fonctionnaires wallons par exemple, dont le taux d'absentéisme flirte avec les 8%. Quant à la dernière grève des chargeurs carolo, elle remonte à plus de 5 ans. C'était en février 2012. Ils s’absentent peu, se plaignent peu.

Bref, ce sont des travailleurs dont la qualité première est le courage. Dotés d’un incroyable sang-froid et d’un positivisme déconcertant, ces hommes-là méritent tout notre respect. On leur tire un coup de chapeau!

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