Terrains synthétiques: les premières analyses officielles pas si rassurantes

Terrains synthétiques: des analyses officielles pas si rassurantes
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Terrains synthétiques: des analyses officielles pas si rassurantes - © Tous droits réservés

Un mois après la diffusion de l'émission Questions à la une intitulée Terrain synthétique, gazon maudit?, de nouvelles révélations mettent en difficulté la ministre wallonne des infrastructures sportives, Valérie De Bue. Les analyses qu'elle met en avant pour rassurer sur les potentiels dangers ne sont pas vraiment rassurantes. La rédaction s'est procurée ces documents et les a décortiqués avec l'aide de spécialistes.

Pour rappel, Valérie De Bue, dans la foulée du reportage du 31 octobre dernier, avait fait clairement part de son "indignation quant au déroulement de l’interview à charge et emprunte d’agressivité. Il y a selon moi des règles déontologiques qu’il convient de respecter et qui, sous couvert du sensationnalisme, ont été laissées volontairement de côté".

Pas d'inquiétude à avoir

Là où la région de Bruxelles-Capitale a imposé un moratoire sur les gazons à base de billes de pneus, Valérie De Bue persiste et signe. "Il n'y a pas d'inquiétude à avoir". Elle l'a répété à maintes reprises durant le mois écoulé. Dans les médias mais aussi au parlement wallon. Elle fixe désormais des règles plus strictes et encourage les communes à faire analyser leurs terrains.

Selon elle, les premiers rapports des laboratoires agréés sont tout à fait rassurants. Le 20 novembre dernier en commission parlementaire, elle confirmait "qu'un soutien financier pourra être accordé pour le changement de matériau si les analyses devaient révéler des seuils non conformes au nouveau cadre normatif wallon. Je tiens également à préciser que les analyses qui ont déjà été réalisées sur certains terrains n’ont révélé aucun problème, eu égard au nouveau cadre normatif".

Le terrain de Frasnes-lez-Anvaing pas réglementaire

Nous avons mis la main sur plusieurs de ces rapports d'analyses: Andenne, Chapelle-lez-Herlaimont et Frasnes-lez-Anvaing. C'est justement à Frasnes que Valérie De Bue avait fait une sortie médiatique le 25 octobre 2018 en parlant de résultats tout à fait encourageants. Pourtant, le ministre wallon du budget, Jean-Luc Crucke ne la suit pas dans ce dossier. Il est le bourgmestre en titre de cette même commune. Et il a adopté le principe de précaution. Il va remplacer les billes de pneus par du liège, un matériau naturel.

Les documents que nous avons semblent donner raison à Jean-Luc Crucke. C'est une certitude: le terrain de Frasnes-lez-Anvaing ne respecte pas les règles du nouveau cadre normatif wallon. On y retrouve trop de Zinc. Ce composant est limité maintenant à 0,5mg/l. Que ce soit en première ou en deuxième analyse, on dépasse cette norme avec des résultats de 1,88 mg/l et 0,88 mg/l. À trop fortes doses, le Zinc peut avoir un effet néfaste sur l'environnement et les micro-organismes. Le RIVM, l'institut de Santé publique et d'environnement néerlandais en avait largement démontré les effets dans une étude complète publiée en juillet 2018.

Du nickel et du chrome en grandes quantités

Mais, ce n'est pas tout. Ce rapport d'analyses pointe aussi de grandes concentrations de nickel et de chrome. On retrouve également des teneurs très élevées de ces deux métaux lourds à Andenne et à Chapelle-lez-Herlaimont. Voici les valeurs:

  1. Frasnes-Lez-Anvaing: Nickel 364mg/kg et Chrome 818 mg/kg
  2.  Andenne-Arena: Nickel 943 mg/kg et Chrome 2316 mg/kg
  3. Andenne-Pappa: Nickel 571 mg/kg et Chrome 1389 mg/kg
  4. Chapelle-lez-Herlaimont: Nickel 333 mg/kg et Chrome 742mg/kg

Il n’existe pas de limites de concentrations pour le nickel et le chrome en matière sèche dans le nouveau cadre normatif. Il existe juste un décret sol mais que la Région Wallonne ne juge pas bon d'appliquer à ces gazons artificiels. À titre de comparaison, ce décret autorise pour les sols industriels des valeurs maximales de 350 mg/kg pour le Nickel et 288 mg/kg pour le Chrome total. On est presque systématiquement au-dessus de ces normes. Pour Andenne-Arena, on est même 8 fois au-dessus de ce qui est admissible en chrome pour un terrain industriel et 16 fois au-dessus pour un terrain récréatif. Et le rapport le mentionne clairement en p9: "du chrome a également été détecté en concentration relativement importante".

Andenne doute

Du côté de la ville d'Andenne, on émet des doutes sur la qualité de ces analyses :" bien que répondant aux normes fixées par le cadre normatif d’Infrasports, les analyses ne nous semblaient pas probantes ; la méthode de prélèvement utilisée par Hainaut Vigilance Sanitaire nous semblant manquer de rigueur scientifique. Le prélèvement a été effectué sur un seul échantillon prélevé dans des bigbags stockés en cave et le prélèvement a été effectué par nos ouvriers sans gants ni lavage de mains. Compte tenu de ces éléments, il y a plus de 3 semaines, nous avons demandé une analyse comparative à la société Aquale Ecofox, laquelle est un bureau agréé " Déchets et Sols " et dont la probité et l’expertise ne peuvent être remises en cause", nous écrit Xavier Eerdekens, Directeur de la Régie sportive communale andennaise. 

Pourtant, Hainaut Vigilance Sanitaire fait bien partie de la liste des laboratoires agréés pour l'analyse des déchets toxiques en Région wallonne. C'est même ce laboratoire qui a établi le nouveau protocole d'analyses du cadre normatif sur les gazons synthétiques.

Des substances dont on est certain du caractère cancérogène

Nous avons soumis également ces rapports à deux scientifiques, le Dr. Corinne Charlier, chef de service de Toxicologie clinique au CHU de Liège et Philippe Maesen, Chef de service Bureau Environnement et Analyses de Gembloux ULiège – Agro-Bio Tech. La Toxicologue va mettre en avant le caractère potentiellement dangereux de ces produits: "Les chiffres sont vraiment interpellants. En ce qui concerne le nickel, c’est une substance qui est extrêmement allergisante. Le simple contact ou la simple ingestion d’un tout petit peu de nickel va redéclencher une réaction cutanée importante. Et par ailleurs, le nickel est classé dans le groupe des cancérogènes de type 1. Pour le composé qui est le chrome hexavalent (partie du chrome total), c’est également une substance cancérogène classée 1 par le Centre international de recherche contre le cancer, c’est-à-dire des substances dont on est certain du caractère cancérogène".

Le spécialiste en analyses des déchets toxiques s'étonne également des concentrations retrouvées. "C'est encore une fois interpellant que ce genre de produits puissent être acceptés avec des teneurs pareilles alors que des sols ne le sont pas", analyse Philippe Maesen.

Manque de cohérence entre les législations

Le laboratoire qui a réalisé ces analyses, c'est Hainaut Vigilance Sanitaire. Pol Bouviez, chef du département de la chimie environnementale plaidait lui aussi en septembre dernier pour des normes plus strictes encore. Car selon lui, il y a un manque de cohérence entre les législations: "je pense que nous devrions travailler dans le même sens et produire un arrêté du gouvernement wallon qui génère les mêmes critères que le décret sol".

Les analyses sont également partielles. À plusieurs reprises, la ministre Valérie De Bue et la porte-parole du Service Public de Wallonie, Laurence Zanchetta ont déclaré que la somme des 8 hydrocarbures aromatiques polyclyques ne dépassait jamais 20mg/kg, la nouvelle norme wallonne. Pourtant, le laboratoire n'a analysé que 6 HAP sur les 8 réglementés. Comment prétendre avec certitude que la somme des 8 est largement en-dessous des 20 mg/kg si on n'analyse pas toutes les substances?

La réponse du cabinet

À cette question et aux nombreuses autres, nous attendons toujours des réponses précises. Le cabinet de la ministre des Infrastructures sportives a publié néanmoins ce vendredi après-midi un communiqué: "Chacun constatera que les questions évoquées en lien avec la composition chimique de ce matériau relèvent d’un très haut niveau de technicité et d’expertise. La communauté scientifique semble elle-même partagée quant au contexte de récolte des données qui font aujourd’hui l’objet de débats, mais également quant à leur interprétation ainsi que sur l’impact éventuel de l’utilisation de ce matériau de remplissage sur la santé et l’environnement". Plus loin, le commmuniqué admet qu' "il est évident que les sujets de toxicologie, de santé et d’environnement doivent être appréhendés avec la plus grande rigueur scientifique. Ces problématiques, qui sont évidemment au cœur de nos préoccupations, nécessitent au regard de leur technicité la mobilisation d’expertises qui dépassent très largement le périmètre de base de l’aménagement des infrastructures sportives".

Une réunion est attendue début décembre entre la ministre fédérale de la Santé et ses homologues wallons, bruxellois et flamands pour prendre éventuellement des mesures communes.

 

 

 

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