Quel retour à l'école pour l'enseignement spécialisé ?

Enseignement spécialisé
Enseignement spécialisé - © FatCamera - Getty Images

Depuis le début du confinement, l’enseignement spécialisé subit exactement les mêmes prérogatives que l’enseignement classique. Au dernier Conseil National de Sécurité, la réouverture des écoles, sous certaines conditions, a été annoncée à partir du 18 mai. Les écoles spécialisées seront-elles soumises aux mêmes exigences ? Une circulaire spécifique est arrivée sur le banc des écoles ce 29 avril.

Cette nouvelle circulaire, précisant les modalités de reprise partielle des leçons dans l’enseignement spécialisé, était attendue de tous. " On a enfin reçu cette fameuse circulaire ! ", se réjouissait Gery Scouppe, directeur de l’école fondamentale Escalpade à Louvain-la-Neuve. Petit bémol, il n’y a que très peu, voire aucun réel changement par rapport aux mesures prises dans l’enseignement ordinaire" Les décideurs politiques ne se rendent pas du tout compte de notre réalité de terrain ", poursuit-il.

Nous accueillons des enfants autistes, dysphasiques, polyhandicapés, tétraplégiques, etc.

Dans cet établissement, accueillant des enfants de type 4, on voit mal comment respecter les directives dictées par le gouvernement. Tout d’abord, ici, les élèves sont regroupés en fonction de leur capacité et non par année. " Comment cibler les élèves de 6e primaire ? Le niveau est compliqué à évaluer. Aucun de nos élèves ne va passer le CEB cette année. Donc qui doit-on privilégier ? " s’interroge Gery Scouppe.

Ensuite, comme dans l’enseignement ordinaire, les élèves à partir de 12 ans devront porter un masque toute la journée et avoir une hygiène des mains très stricte. À l’école de La Source à Soignies, on ne voit pas comment faire respecter cela. Les élèves ne vont pas comprendre. Pourquoi dois-je garder ce masque toute la journée, sans le toucher ? Et puis, comment allons-nous nous assurer qu’ils le portent correctement ? Qu’ils se lavent bien les mains ? Je n’y crois pas trop… ", poursuit Alain Hautenauve, directeur de l’école.

Enfin, dans l’enseignement spécialisé, la proximité fait partie du quotidien. Elle est même essentielle au développement de certains élèves puisque les enseignants travaillent main dans la main avec les équipes paramédicales. Appliquer les mesures de distanciation physique de 1,5m, à l’école comme dans les transports, est tout bonnement impossible. " De nombreux élèves ne sont pas autonomes. Aux toilettes, nous devons les changer nous-mêmes. Certains sont nourris par sondes. Et puis, la majorité de nos élèves ont besoin de kinésithérapie tous les jours … Vous imaginez les précautions à prendre ? C’est impossible ", s’inquiète Gery Scouppe. Alain Hautenauve ajoute : " les enfants ne vont pas comprendre pourquoi ils ne peuvent plus se prendre dans les bras, pourquoi on ne peut plus être proche d’eux. Ils vont vivre ça comme un rejet. Ça peut être très traumatisant pour eux. "

L’enseignement spécialisé est totalement démuni. Ces directeurs d’école nous avouent être perdus et découragés face à la complexité de l’organisation.

Une réouverture envisageable ?

Ce qui est certain, c’est qu’il n’y aura pas de retour forcé à l’école. Tant pour le personnel que pour les élèves.

Si l’équipe ne le sent pas ou que le respect des mesures sanitaires est impossible, on ne reviendra pas à l’école.

Explique Gery Scouppe. " Nous devons être prêts, les parents et les élèves aussi. Nous devons d’abord réapprendre à vivre ensemble. Tout le monde doit se sentir en confiance. Il y a un réel travail psychologique à faire. "

Du côté de La Source à Soignies, Alain Hautenauve envisage lui un retour à l’école, mais pas pour tout le monde. " Ça dépendra du type d’enfants. Pour les enfants qui sont autonomes physiquement, on peut l’envisager. Mais pour les enfants dépendants, c’est ingérable. Ce sera au cas par cas, selon les écoles et les enfants. "

En revanche, les garderies seront toujours organisées pour les parents qui n’ont d’autres choix que de déposer leur enfant à l’école. Mais il s’agit bien-là d’une " simple " garderie puisque toute activité à but pédagogique semble aujourd’hui impossible.

Des parents contre un retour à l’école

Du côté des parents, les envies sont partagées. La majorité craint le retour à l’école, pour toutes les difficultés citées précédemment. D’autres, plus rares, sont plus optimistes. " J’ai sondé les parents de mes élèves. Sur les 20 premières réponses, 18 parents sont contre un retour à l’école avant le 1er septembre. Le traumatisme psychologique est énorme ", confie Gery Scouppe.


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Jean-Claude Debaix est le grand-père de Gabrielle, une élève polyhandicapée. " On ressent son besoin de socialisation, son besoin d’être entourée de ses paires. C’est pour elle un manque énorme ! On est déchiré en deux. Une part de nous aspire à ce qu’elle retourne à l’école. L’autre part est très inquiète concernant la propagation du virus… "

Sylvie Dufour est la maman de Klara 10 ans atteinte du syndrome de Prader Willy et mal voyante. " Je suis totalement opposée à son retour à l’école avant septembre. Mais humainement, c’est très compliqué, car ma fille pleure tous les jours. Ses copains lui manquent énormément. C’est très dur de la voir malheureuse. J’ai peur qu’elle ne fasse une dépression. "

Élodie, la maman de Nolane, un jeune garçon de 11 ans atteint d’autisme, plaide-t-elle pour un retour à l’école. " Pour moi, il est plus intéressant de considérer le bien-être des enfants. La période de confinement est terriblement difficile pour Nolane. Il a perdu tous ses repères. Il a aussi tendance à régresser, car il n’est pas suffisamment stimulé. " Pour elle, le pire scénario serait un retour à partir de septembre …

Parce que les parents n’ont pas les outils pour assurer le développement de l’enfant. En plus le virus sera toujours là. Je ne vois pas en quoi la situation sera différente…

Chaque situation est différente. Chaque handicap demande un suivi particulier. Une seule directive ne peut, à elle seule, répondre aux différentes exigences. Les écoles spécialisées font face à un sacré défi. Elles se préparent, cherchent " la moins mauvaise " solution à cette situation inédite. Une chose est certaine, on ne peut exiger de l’enseignement spécialisé la même capacité d’adaptation qu’à l’enseignement classique. C’est un autre métier.

Reportage du JT du 26 avril :

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