Le géant français Danone se lance dans le "made in Belgium". Vraiment ?

Consommer local, c’est tendance. Danone, le numéro un mondial des produits laitiers frais, surfe sur la vague en commercialisant un yaourt "avec du lait et des fraises de Belgique". Comment le géant de l’agroalimentaire, qui emploie 100.000 personnes dans le monde, peut-il se transformer ainsi en producteur local ? Nous avons mené l’enquête.

Elle nous a d’abord conduits à Rotselaar, dans une des plus grandes usines européennes du groupe. Selon l’étiquette, c’est là qu’est produit le nouveau yaourt noir-jaune-rouge. Pourtant sur les chaînes de l’usine qui tourne à plein régime le jour où la direction nous accueille, pas de trace du moindre yaourt "made in Belgium".

"Nous ne le produisons pas tous les jours, explique Nathalie Guillaume, directrice Corporate Affairs chez Danone Belgique. "Cette usine fabrique des yaourts pour toute l’Europe sur douze chaînes de production différentes. Nous réservons régulièrement une de ces chaînes pour le yaourt made in Belgium. Ce jour-là, nous utilisons nécessairement du lait belge et des fraises de Hoogstraten pour la fabrication."

Le lait est produit dans un rayon de 70 kilomètres autour de l’usine

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Une importante exploitation laitière à Pelt, avec 150 vaches nourries toute l'année à l'étable © RTBF

Pour le lait, à vrai dire, ce n’est pas trop difficile. Depuis son installation en Belgique dans les années 60, Danone a toujours collaboré avec des producteurs locaux. Actuellement, ils sont une petite centaine dans un rayon de 70 kilomètres à nourrir l'usine de Rotselaar.

Le camion passe tous les deux jours vider ma citerne. Avec mes 150 vaches laitières, cela représente environ 7000 litres

Chaque jour, les camions envoyés par Danone collectent plus de 200.000 litres de lait en porte à porte. Comme, par exemple, chez Bert Gielen, un agriculteur de Pelt. "Le camion passe tous les deux jours vider ma citerne. Avec mes 150 vaches laitières, cela représente environ 7000 litres par tournée."

Les troupeaux sont devenus trop grands pour les pâtures disponibles, surtout en Flandre où la terre est rare. Du coup, il faut importer une partie de l’alimentation du bétail de l’étranger

L’exploitation de Bert est une grosse ferme laitière. La taille moyenne en Belgique tourne autour de 80 vaches. Mais comme beaucoup de fermes en Flandre, les vaches ne vont jamais en prairie. Elles restent enfermées toute l’année à l’étable. "Les troupeaux sont devenus trop grands pour les pâtures disponibles, surtout en Flandre où la terre est rare", constate André Ledur, de la Fédération wallonne de l’agriculture. "Du coup, il faut importer une partie de l’alimentation du bétail de l’étranger : du maïs, du colza, du soja…" Bert Gielen, par exemple, achète certains compléments alimentaires aux Pays-Bas.

Dans l’agro-industrie, le "made in Belgium" a ses limites. 

Des fraises de culture hors sol, en serres chauffées, été comme hiver

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A Hoogstraten, on continue à récolter des fraises au mois de septembre, grâce à la culture hors-sol. Et même en hiver, grâce à des serres chauffées et éclairées. © RTBF

Quant aux fraises, elles viennent de la coopérative de Hoosgtraten, précise Danone. Une coopérative qui, vu sa taille, n’a pas beaucoup de difficultés à fournir les fruits.

"Nous regroupons environ 170 producteurs", précise le directeur, Hans Vanderhallen. "La production totale avoisine 30 millions de kilos par an. Au printemps, nous vendons plusieurs centaines de tonnes par jour. Notre marché principal, c’est la Belgique, bien entendu. Mais on peut retrouver nos fraises sur les marchés de gros en France, en Grande-Bretagne ou en Allemagne."

Cultures hors sol, serres chauffées, fraises en hiver. Ici aussi, nous sommes dans la culture intensive, même si les producteurs de Hoogstraten développent depuis quelques années des stratégies de lutte biologique contre les insectes ravageurs notamment. Et même si chaque barquette de fraises vendue sous le label "Hoogstraten" contient un QR code qui relie les fraises à un producteur en particulier. En scannant le code avec son téléphone, le consommateur découvre une petite présentation et une photo du cultivateur. Une manière d’établir un lien, virtuel certes, entre le consommateur et le producteur.

Peut-être du made in Belgium, mais pas du circuit court

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Les fraises sont récoltées à Hoogstraten, puis congelées et transportées en Allemagne pour être transformées en confiture, avant de revenir chez Danone à Rotselaar. © RTBF

Mais ce lien disparaît complètement dans la fabrication du yaourt aux fraises. Car deux intermédiaires de transformation se glissent entre la coopérative de Hoogstraten et le consommateur. Avant d’arriver chez Danone, les fruits sont d’abord congelés dans une autre entreprise en Belgique, avant d’être exportés en Allemagne dans une usine où les fruits sont transformés en confiture. Danone ne nous a pas dévoilé l’identité de ces deux intermédiaires.

Quand vous mangez un yaourt Danone, vous ne pouvez pas savoir qui est le producteur derrière. La chaîne des intermédiaires est opaque.

Pour Florence Lanzi, économiste de l’Université de Liège-Gembloux, spécialiste du développement du circuit court dans le secteur alimentaire, c’est symptomatique : "Quand vous mangez un yaourt Danone, vous ne pouvez pas savoir exactement qui sont les producteurs derrière. La chaîne des intermédiaires est opaque. Ce n’est pas du circuit court, qui suppose que le consommateur soit en mesure de connaître chaque maillon de la chaîne."

A l'image de cette petite astérisque sous la mention "made in Belgium" du nouveau Danone qui précise :"Avec lait écrémé concentré origine UE", sans plus de détails. Cet ingrédient ne représente certes que quelques pour cent de la composition totale du yaourt, pour standardiser la teneur en matière grasse du produit. Il contribue cependant à déforcer la démarche locale.

Une campagne de greenwashing ?

Depuis quelques années, les petits drapeaux belges fleurissent dans les rayons des supermarchés : viande de chez nous, beurre de nos fermiers, lait de nos producteurs, vin made in Belgium… La grande distribution a compris que le local avait le vent en poupe. En 2020, année du confinement, la consommation de produits fabriqués en Belgique a augmenté de 15%

Mais le "made in Belgium" ne signifie pas nécessairement un retour à un système de production en circuit court, qui rapproche vraiment les producteurs et les consommateurs. 

Il n'est pas non plus synonyme d'agriculture durable ou biologique : à Hoogstraten, un seul producteur de fraises sur 170 s'est converti à la culture biologique.

 


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