Magasins essentiels ? Réouverture ? Qui décide ?

Magasins essentiels ? Réouverture ? Qui décide ?
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Magasins essentiels ? Réouverture ? Qui décide ? - © Cecilie_Arcurs - Getty Images

De par le monde, certains magasins sont vitaux, d’autre moins. Certains ont été fermés sans appel, d’autres sont restés ouverts. Avec le déconfinement, la liste de ces boutiques essentielles se rallonge mais de façon anarchique. Il n’y a aucune cohérence régionale, nationale, européenne, ni mondiale. Pourquoi de telles disparités ? Qui décide et par quoi ce choix est-il dicté ? Voici un petit tour de la planète et une tentative de réponse.

Chez nous, la liste des commerces "indispensables" s’est allongée.

Il y a une semaine, les magasins de bricolage et les jardineries ont eu le feu vert et dès ce lundi, les magasins de tissus et merceries vont rouvrir. Des magasins essentiels pour fabriquer des masques ?

Qu’est-ce qui dicte ce choix ? La pression des consommateurs ou des lobbies de producteurs ?

Avant d’y répondre voici un coup de sonde en Italie, Angleterre, Australie et Etats-Unis.

L'Italie

L’Italie a été le premier pays en Europe à imposer une quarantaine.

Les premières mesures interviennent le 21 février, couvrant onze communes de la province de Lodi dans la région de Lombardie. Les habitants n’avaient le droit de quitter leur domicile que pour se ravitailler ou pour se faire soigner. Seuls les denrées alimentaires et les médicaments pouvaient pénétrer dans la zone.

Le 10 mars le confinement s’est étendu à tout le pays. Valérie Dupont, journaliste correspondante pour la RTBF nous explique : " les magasins de bricolage contrairement à la Belgique sont restés ouverts car ici, en Italie on estime que c’est important de pouvoir changer une ampoule défectueuse ou réparer quelque chose qui ne va pas chez soi. Certains magasins ont pu rouvrir il y a 10 jours comme les papeteries, les opticiens et les vêtements et magasins de chaussures pour enfants. Il y a eu une pression de la population auprès du gouvernement en expliquant que les enfants avaient grandi et que c’était compliqué de les habiller. "

Mais ce ne sera ce lundi le 4 mai que l’Italie entrera officiellement dans la phase de déconfinement. Ce sera la reprise pour des millions d’employés italiens dans un grand nombre de secteurs d’activité : agroalimentaire, chimie et pharmaceutique, métallurgie, automobile et transports, informatique et télécommunications, immobilier, activités extractives, pêche, textile, BTP privé, etc.

Ce ne sera que le 18 mai que les commerces de bouche, bureaux de tabac, librairies pourront rouvrir.

Le 1er juin, retour attendu des coiffeurs, esthéticiens et salons de massages et surtout, des bars, restaurants et glaciers.

L'Angleterre

De l’autre côté de la Manche, Boris Johnson n’a pas encore déployé de plans d’action pour un déconfinement de son pays. Jeudi dernier, il a annoncé qu’il allait y réfléchir et annoncer les mesures cette semaine.

Le confinement est jusqu’au 8 mai. Après c’est l’incertitude.

Paul Asselberghs, jeune ingénieur belge travaillant à Bracknell dans une industrie de matériaux Beaux-Arts nous raconte le contexte actuel : " Je vais souvent au boulot à vélo et donc cela m’arrange plutôt bien. Tous les magasins de vélo sont restés ouverts. Le gouvernement veut privilégier ce mode de transport afin d’éviter que les Anglais ne prennent les transports en communs comme le train ou le métro. Un vendeur m’a dit qu’il n’avait jamais aussi bien vendu ses vélos. Toutes les petites boutiques comme les boulangers et poissonniers sont restées ouvertes mais comme leurs magasins sont petits ici, c’est un client à la fois et les files énormes donc cela refroidit certaines personnes qui vont dans les grandes surfaces. Ce qui est dommageable pour les petits commerçants. "

Paul est impatient d’un retour à la normale mais en Angleterre, cela ne sera pas sans doute pas pour tout de suite vu le nombre de décès encore très élevé.

L'Australie

En Australie, on accorde une importance particulière aux plus jeunes.

Benjamin T’Kint vit à Byron Bay, depuis 22 ans. Il travaille dans la reforestation et l’expansion de l’habitat de koalas. Il gère également un Airbnb où tous les fonds sont destinés à la plantation d’arbres : " C’est assez étonnant mais chez nous les magasins de jouets sont restés ouverts car notre Premier ministre, Scott Morrison qui a des enfants, estime que c’est important pour le mental de faire des puzzles et donc d’en acheter encore. Les grands centres commerciaux aussi sont ouverts alors que la promiscuité est importante et même les coiffeurs s’ils ont 4 m2 par client. Le plus dingue, ce sont les auberges de jeunesse qui n’ont jamais fermé et elles sont remplies de jeunes ! Je me demande comment ils font pour respecter la distanciation sociale. Ce qui est étrange aussi, c'est que " les backpackers " (voyageurs avec sac à dos), sont autorisés à voyager un peu près partout dans le New South Wales alors que tout déplacement non essentiel est interdit pour le reste de la population. "

Le gouvernement australien encourage les magasins à rester ouverts :du moins dans le New South Wales (nouvelle Galles du sud), précise Benjamin car les lois changent d’états en états. Le Queensland par exemple a recommencé à autoriser les magasins à vendre des vêtements et chaussures, ce qui était déjà autorisé dans le NSW. Il y a donc de grosses variations d’un état à l’autre avec peu d’uniformité fédérale. Ceci pose dès lors à mes yeux un problème de communication efficace : personne ne sait vraiment ce qui est autorisé ou non. Actuellement, nous sommes par exemple autorisés à sortir pour faire du sport. Nous sommes dès lors autorisés à boire un café à emporter avec un ami seulement si cet ami est celui avec qui tu fais du sport… Du moins dans le NSW mais pas dans le Queensland. Mais en général dans tous les États, tu es autorisé à sortir pour " acheter quelque chose" ce qui est très large comme définition. Les boutiques Gucci, Dior et Fendi ont rouvert la semaine dernière. "

Encore plus inquiétant pour Benjamin, c’est la montée potentielle de l’extrême droite due à cette pandémie : " Les nouveaux migrants pourraient très bien devenir les nouvelles victimes du Covid-19, en étant accusés d’importer le virus venant des pays où la lutte et le traçage du coronavirus sont considérés comme moins efficaces. Cela va être assez terrible… "

Aux États-Unis

Aux États-Unis, la notion de magasins essentiels est très différente de chez nous.

Karine Nguyen vit à New-York, depuis 15 ans. Elle est artiste et est attachée culturelle et de l’enseignement pour le Wallonie-Bruxelles International. Depuis le lock down, elle est sidérée de voir certains magasins encore ouverts : " En ce moment sont considérés comme essentiels les magasins d’alcool, les camionnettes vendant de la marijuana, et dans 30 états, les magasins d’armes sont restés ouverts durant la pandémie. Les Américains ont peur des conséquences dévastatrices du confinement. Ils craignent une énorme crise économique avec déjà plus de 30 millions de gens inscrits au chômage. Un tel chaos économique risquerait d'engendrer plus de vandalisme, de violence et de crimes. L’Américain se sent fragile psychologiquement, comme elle se sent menacée, elle veut dès lors se défendre… Le gouverneur, à cet effet, a mis en place une ligne téléphonique gratuite permettant un soutien psychologique pour tout américain qui en aurait besoin. Il y a eu plus de 2 millions d’armes vendues en 1 mois depuis le début du confinement."

Quant au pourquoi les magasins d’alcool sont-ils considérés comme besoin essentiel, Karine souligne : " L’abus d’alcool peut provoquer la violence et dès lors plus de violences conjugales durant le confinement. Cependant, si ces magasins restent fermés, les personnes accros à l’alcool n’ayant pas accès à leur drogue, peuvent également devenir violents et dès lors entraîner de la violence conjugale. Un fléau additionnel qui est aussi une dure réalité."

Dans le Tennessee, la Géorgie et la Caroline du Sud, " rouvrir " signifie l’ouverture des plages, des parcs et des entreprises non essentielles. Le Tennessee, la Géorgie et la Caroline du Sud sont en cours de réouverture, mais ils ont tous une définition différente du mot " réouverture " selon le gouverneur en place. Les plages en Floride et Californie sont ouvertes depuis la semaine dernière avec des règles et horaires bien précis. C’est la cohue. Malgré les mesures prises, les gens attendent, montre en main, pour se précipiter sur les plages !

Si Le gouvernement américain et donc son président ont émis le souhait de redémarrer son économie le plus vite possible, c’est aux états du pays d’agir individuellement. Karine nous explique : " en ce qui concerne New-York, il y a pour le moment deux phases prévues pour lever les mesures de confinement. La 1re phase de réouverture, selon le gouverneur Cuomo, sera pour les habitants d’Upstate New-York (dans le nord de l’Etat) à partir du 15 mai. Ce sera l’ouverture des fonctions de construction et de fabrication à faibles risques. La 2e phase, prévue pour début juin, serait la réouverture des villes de New-York, de Westchester et de Long Island ainsi que de certaines écoles et de certaines industries en fonction de la priorité et du niveau de risque. "

Cette semaine, près de la moitié des États-Unis rouvrira sous une forme ou une autre. Vendredi, une dizaine d’États ont provisoirement repris la vie publique.

En Belgique

Selon, Gery Brusselmans, rédacteur en chef adjoint chez Gondola, " La liste des commerces essentiels est donc, in fine, tranchée par le Conseil de sécurité, et au préalable, discutée avec les politiques. Comme notre gouvernement a une orientation libérale : l’économique prône sur les liens sociaux. De plus, le commerce est un gros secteur de pourvoyeur d’emplois. La relance économique est donc en Belgique la priorité de nos décideurs. Il y a aussi une grosse pression de 3 fédérations : Coméos, pour le commerce et Uniso et UCM pour les indépendants. Le 11 mai, tous les commerces rouvrent sans distinction. Ce qui est certain c’est que ces listes de magasins essentiels ou non essentiels ne sont pas très claires et donc, cela permet des interprétations libres. Plus la liste est claire, plus il a des recours possibles au Conseil d’État..."

Quant à la diversité, voire à l’incohérence au niveau des Etats, Matéo Alaluf, sociologue à l’ULB, estime que " l’on peut déduire de cette variété que le sanitaire n’est pas la raison déterminante. Je pense qu’une des raisons pourrait résider sans doute dans la capacité des différents lobbies et dans la capacité ou l’incapacité des États d’arbitrer entre ces groupes. Selon moi, les explications dont nous sommes abreuvés sont souvent pour le moins hypothétiques. L’idée selon laquelle l’existence de 6 ministres de la santé en Belgique soit un handicap pour lutter contre la pandémie est unanimement partagé. J’entends cependant qu’une des raisons, sinon la principale, des meilleures performances de l’Allemagne réside précisément dans la décentralisation au niveau des 14 ministres de la santé des länder. "

Pour Yves Van Laethem, porte-parole Interfédéral pour la pandémie Covid-19 : " Certains vous diront que définir un magasin comme essentiel se décident en fonction des sensibilités locales et des nécessités. Les magasins de bicyclette vont bientôt rouvrir vu le regain pour un transport individuel "safe et écologique" en cette reprise pré-estivale. "