Les comédiens tirent le diable par la queue…

Voilà plus d’un mois que les théâtres ont fermé leurs portes, soit environ mille représentations annulées en Fédération Wallonie Bruxelles, l’impact est indéniable pour les comédiens.

Ces artistes ont souvent des contrats précaires et avec ce confinement, certains n’ont aucun revenuCinq comédiens nous racontent leurs galères et leurs rêves. Et les ministres concernées répondent (en partie) à leurs inquiétudes.

Alain Eloy

J'ai la chance d'avoir le statut d'artiste mais je pense à tous les autres qui ne l'ont pas, ils vivent une perte financière violente !

Alain Eloy est comédien depuis 30 ans.

Sa tournée avec le spectacle Hamlet des "Gens de bonne compagnie" s'est arrêtée le 13 mars à Bertrix où il avait une suite de contrats à la journée. Tous ses tournages de films dont une nouvelle série avec la Rtbf ont été annulés, et ses doublages aussi, notamment, ceux de la série de Rick et Marty où il double la voix de Rick.

Malgré toutes ces mauvaises nouvelles Alain estime qu'il est privilégié : "j'ai la chance d'avoir mon statut d'artiste et donc je touche 1200 euros par mois mais je pense à tous les autres et notamment certains techniciens du spectacle Hamlet qui n'ont droit à aucune indemnité. Eux, ils vivent une perte financière violente, je n'ose pas imaginer comment ils font ...."

Alain a quitté Bruxelles et s'est confiné à la campagne où il vit pas mal de frustrations : " Le pire ce sont les projets qui risquent d'être postposés ou annulés. J'ai une grosse création théâtrale en France, "Nosztalgia Express" avec Marc Lainé, mais qui me dit qu’elle se fera, que le virus ne va pas réapparaitre et que l'on va devoir être reconfiné ? Je vais aussi devoir faire des choix si des créations se font aux mêmes dates " Des incertitudes stressantes à gérer quotidiennement.

Sarah Joseph

Au syndicat, on se croise entre comédiens, on est des numéros qui attendent la sentence comme un condamné à mort.

Sarah Joseph est sortie du Conservatoire il y a deux ans.

Cette toute jeune comédienne a joué récemment dans "Mère Courage et ses enfants" mis en scène par Christine Delmotte ou dans la série "Boldiouk et Bradock à la RTBF".

Cela fait quelques mois que Sarah n’a plus de contrat et elle n’a pas encore le statut d’artiste. Elle est donc dans une galère impossible : "J’ai droit à 0 euro. Depuis 2 mois, je fais des démarches administratives car je pense avoir le nombre de jours mais depuis 15 jours, cela n’avance pas. Au syndicat, on se croise entre comédiens, on est des numéros et on attend la sentence comme un condamné à mort."

Sarah est blasée et fatiguée de dépenser son énergie à tout cela et comme elle n’a plus confiance en l’avenir politique, culturel et professionnel. Les sous qu’elle a touchés, elle les divise en plus de mois possibles. Tout son argent va à son loyer et à sa nourriture.

En attendant des jours meilleurs, Sarah développe dans sa tête de nouveaux projets.

Antoine Guillaume

Il y a un flou artistique, le syndicat ne nous informe pas de nos droits et devoirs.

Antoine Guillaume a plusieurs cordes à son arc : comédiens mais aussi auteur.

Sa tournée avec le spectacle "Vous avez dit Broadway" s’est arrêtée au Théâtre de Namur le vendredi 13 mars. Comme c’est un cas de force majeur, Antoine sous contrat a droit au fameux C3 Covid 19. Ce dernier est plafonné à 2754,76% euros brut par mois, plus 5,63 euros de prime par jour avec un précompte professionnel de 26,75% retenu sur cette indemnité mais ce ne sera pas ce montant-là qu’il touchera : "c’est plus compliqué que cela, l’ONEM doit recalculer en fonction des 15 dates annulées et je devrais en toucher 70% du montant que j’aurais eu si on avait jouéAujourd’hui, je ne sais pas exactement ce que je vais recevoir. Mais pour un mois complet, cela donnerait un net maximum de 1548 euros. J’ai des droits d’auteur mais là aussi ce n’est pas clair et très compliqué : on ne peut pas dépasser un certain plafond, qui est de 4.446 euros (hors frais) sinon je dois rembourser. L’an dernier, j’ai  rembourser 72 euros… "

Antoine estime être très mal informé : "Il y a un flou artistique, le syndicat ne nous informe pas de nos droits et devoirs."

Ce mois sera compliqué pour Antoine au niveau financier mais il reste positif : “j’ai le temps d’écrire un nouveau spectacle enfin, si un jour, je remonte sur un plateau. Je ne sais pas quand car nous serons le dernier métier à revenir à la normale vu que les salles de spectacles sont des endroits très confinés. "

Antoine reste productif même si par lui, il n’y aura pas un retour à "la normale", ce sera autre chose.

Julie Duroisin 

Ce que je trouve aberrant dans les contrats pour les artistes, c’est qu’il n’y a pas un système légal.

Voilà 13 ans que Julie Duroisin est comédienne.

Il y a deux ans, Cette comédienne décide de devenir indépendante car elle en marre d’aller tous les mois au syndicat :” j’avais l’impression d’être un parasite et de profiter du système. Et surtout vu que nos contrats sont tous différents, je voulais être certaine d’avoir un salaire à la fin du mois. J’ai donc en parallèle travaillé pour un magasin Eco Design à Liège. Le 12 mars, j’ai joué la première de la création "ADN" de Myriam Leroy au Théâtre de la Toison d’Or à Bruxelles. Le 13 mars, nous avons joué la dernière… Mais mon contrat a été annulé car le spectacle est reporté. Je n’ai pas droit au chômage technique. N’ayant plus le statut d’artiste, j’ai droit au chômage classique qui s’élève à 735 euros .

C’est donc compliqué pour Julie de payer son loyer mais elle se débrouille. " Comme je suis bloquée chez moi confinée, je dépense moins."

Julie est en colère contre le système : "ce que je trouve aberrant dans les contrats pour les artistes c’est qu’il n’y a pas un système légal qui te dit : tu es payé autant en fonction de ton ancienneté dans le métier et puis, les frais de déplacements sont rarement pris en compte aussi dans les contrats. Nos déplacements coûtent cher. Ce qui me fâche c’est qu’on nous propose souvent des choses à prendre ou à laisser sans tenir compte de l’expérience, du lieu de résidence car on sait qu’il y a toujours quelqu’un d’autre qui acceptera ces conditions… Les rapports sont faussés parce qu’on nous donne souvent l’impression qu’on nous fait l’honneur de bien vouloir travailler avec nous.

Ce confinement fait que Julie ne remet pas en question son métier mais elle le veut plus le faire à n’importe quel prix ! "Quand on sort du conservatoire, on n’a qu’une seule envie briller mais ce ne sont pas les applaudissements qui paient ton loyer."

Aujourd’hui, tout semble suspendu pour Julie, il y a beaucoup d’inconnues. Ses projets de l’an prochain sont maintenus au Théâtre Jean-Vilar à Louvain La Neuve mais est-ce que ce sera le cas ? Julie l’espère.

Quant aux 8,4 millions accordés par la Fédération Wallonie-Bruxelles à l’urgence culturelleJulie estime ce montant ridicule par rapport au nombre de personnes concernées et se pose beaucoup de questions : " Est ce que cette mesure vaut aussi pour les artistes n’ayant pas leurs statuts ? Ceux-ci sont-ils répertoriés quelque part ou juste oubliés ? " 

Nicolas Buysse

Nous allons vers une faillite complète du secteur culturel !

Nicolas Buysse a 25 ans de carrière.

Les répétitions de son spectacle La bella Figura” se sont arrêtées net. Sa compagnie Hors les murs devait participer dans différents festivals de rue en France comme Mulhouse, Saint-Denis près de Paris et aussi au festival de Spa. Ils sont tous annulés. Il devait aussi aller à Avignon…

Mais ce qui révolte le plus Nicolas c’est l’absence de statut cohérent : " Nous n’avons pas de statut d’artiste en Belgique, mais une compensation nous permettant d’être assimilé aux travailleurs saisonniers. Pratiquement aucun artiste ne travaille avec un CDI dans nos institutions, nous travaillons toujours en Contrat à durée déterminée, en bas, tout en bas de la chaîne. En France des aides directes ont été allouées aux comédiens de théâtres, aux techniciens et techniciennes, aux auteurs chez nous rien."

Ce moment de confinement a permis à Nicolas de faire le vide et de réfléchir à son métier précaire. L’annonce de la Fédération Wallonie-Bruxelles d’accorder 8,4 millions à l’urgence culturelle, l'attriste : " cet argent va aller aux grandes institutions certes qui en ont besoin pour survivre mais personne ne pense aux gens de plateaux : techniciens, comédiens, maquilleurs, Leurs contrats ont été annulés à la chaîne, pour certains signés d’autre pas, car nous signons en général la veille de commencer les répétitions. Nous allons vers une faillite complète du secteur culturel .

Nicolas rêve d’un gouvernement qui protège aussi la santé de la culture, c’est primordial pour la santé de tous.

Quid des instances ?

Le secteur culturel mettra du temps à se remettre de cette crise, c’est évident.

Nous avons demandé aux instances qui s’occupent des comédiens de répondre à leurs inquiétudes et à leurs questionnements.

La Ministre de la Culture, Bénédicte Linard du gouvernement Wallonie-Bruxelles nous a répondu rapidement en précisant : " En Belgique, tout ce qui touche au statut d’artiste dépend du niveau Fédéral. La question du statut des artistes est une problématique récurrente. Dans ce dossier, la FWB se fait le porte-voix des artistes, nous relayons leurs inquiétudes et leurs préoccupations. Améliorer le statut des artistes fait partie de nos objectifs. Les artistes doivent pouvoir vivre dignement de leur travail et bénéficier d’un vrai statut. La Fédération Wallonie Bruxelles ne peut avancer seule dans ce dossier, qui dépend donc en grande partie du Fédéral et de la constitution d’après-crise d’un gouvernement fédéral pour la durée de la législature. Dans un premier temps, nous souhaitons porter ce point à l’ordre du jour de la prochaine Conférence interministérielle de la culture."

L8 avril, une avancée a d’ailleurs été obtenue : La ministre Fédérale de l’Emploi a annoncé que les personnes bénéficiant du statut d’artiste verront le délai (1 an) dans lequel ils doivent justifier leur travail pour le maintien de leurs droits prolongé. Nous attendons l’arrêté royal fédéral pour avoir plus de détails sur cette décision.

La Ministre de la Culture poursuit : " Nous demandons que l’Etat fédéral puisse reconnaître la particularité du secteur culturel, et que dès lors le bénéfice du chômage pour force majeure puisse être reconnu pour toutes les prestations dans le secteur culturel dans le cadre de contrats de travail de très courte durée, et qui auraient dû intervenir pendant la période visée par le chômage pour force majeure décrétée suite à la crise du Covid-19. Nos demandes sont donc concrètes : la neutralisation de la période de crise dans le cadre de la reconnaissance du "statut d’artiste" et l’accès au chômage pour force majeure. "

Quant à une liste qui répertorierait tous les comédiens belges : " Tous les comédiens ne disposent effectivement pas du " statut d’artiste ", c’est-à-dire l’ouverture du droit aux allocations de chômage selon des règles bien définies et strictes (en fonction entre autres du nombre de prestations sur un an) selon le pouvoir Fédéral. Certains dépendent de la commission des artistes, qui dispose d’un inventaire. Il est également possible d’établir une liste des artistes en arts de la scène sur base des reconnaissances demandées dans le cadre du décret relatif aux arts de la scène en FWB. Cependant, les mécanismes d’aide que nous prévoyons en FWB vise à toucher tous les artistes, pas uniquement ceux qui disposent du statut d’artiste."

L’aide d’urgence au secteur de 8,4 million :” sera octroyée aux opérateurs culturels afin de leur permettre de faire face aux pertes de recettes sur la période du 14/03 au 19/04. Nous sommes dans une logique d’urgence sociale, de soutien au secteur culturel et de solidarité. Ce périmètre d’aide couvre les centres culturels, les Arts vivants (Théâtre, Cirque, Conte, Danse), la Musique, les Centres d’art plastiques, les Musées publics et privés, le cinéma, les asbl qui organisent des festivals ou événements ponctuels, les producteurs audiovisuels de cinéma. Derrière cette somme, il y a un soutien aux opérateurs culturels mais il y a aussi et surtout les conditions pour permettre une rémunération des artistes et des techniciens qui se retrouvent du jour au lendemain sans travail et donc sans ressources.

Le déconfinement du secteur culturel :" sera dans tous les cas progressif. Redéployer le secteur culturel se fera pas à pas, en maintenant cette proximité avec les acteurs de première ligne et en concertation avec le secteur culturel. La Culture est primordiale dans notre société, nous aurons toujours besoin de musique, d’art, de théâtre, d’expositions… C’est un lien indispensable entre nous. Le secteur culturel mettra du temps à se remettre de cette crise, c’est évident. Toutes les mesures que nous prenons aujourd’hui ont pour objectif de permettre au secteur de garder la tête hors de l’eau."

Quant à la question de la révision d’un statut d’artiste, la Ministre Fédérale de l’Emploi, Madame Nathalie Muyle n’y a pas répondu directement mais a affirmé que les personnes bénéficiant du statut d’artiste verront le délai (1ans), dans lequel ils doivent justifier leur travail pour le maintien de leurs droits, prolongé. Elle a aussi souligné que “les organisateurs qui doivent annuler des événements et qui ont déjà signé des contrats de travail pour ceux-ci peuvent mettre les collaborateurs en question au chômage temporaire. De nombreux festivals et événements dépendent dans une large mesure d’une main-d’œuvre temporaire…. Nous envisageons la possibilité d’un chômage temporaire pour ces travailleurs, à condition qu’un contrat de travail ait été conclu avant le début de l’épidémie de coronavirus. Nous voulons ainsi offrir un filet de sécurité à ceux qui travaillent dans le secteur.

Une avancée, certes, mais qui ne correspond peut-être pas à tous les cas complexes, il est vrai, de la réalité du monde des saltimbanques !

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