La livraison de repas : un monde sans foi ni loi

On l’annonçait il y a une semaine, la location de comptes entre livreurs est une pratique qui aggrave les conditions de travail, dans un secteur déjà très précarisé. Nous avons rencontré un sans-papier qui verse une part de ses revenus à un intermédiaire peu scrupuleux. Il nous raconte.

Orange, noir, vert : les livreurs de repas à domicile Uber eats, Deliveroo et Takeaway.com ne cessent de défiler, à vélo ou en scotter, à cette heure de la journée où les commandes affluent. Sur ce piétonnier d’Ixelles où les fast-foods les plus connus se font face, les coursiers défilent et se faufilent entre les passants, ils entrent chercher leurs commandes et repartent tout aussi vite apporter les victuailles tant attendues. Entre deux colis à distribuer, parfois, ils se posent à plusieurs, pour discuter, retrouver les copains, souffler. 

A notre approche, ils sourient, se prêtent volontiers au jeu, confirment la difficulté de leur travail, tout comme la chance d’en avoir en cette période compliquée. Mais très vite la tension monte quand on aborde le sujet qui fâche : la location de comptes à des intermédiaires qui se rémunèrent sur leur dos. Une envie de parler, freinée par la peur des représailles. Il faut dire que depuis la sortie de l’article de presse dénonçant les pratiques du secteur, la police guette.  

Pour rappel, lundi passé, le 8/2, la DH sortait un article révélant que certaines personnes mal intentionnées louaient leur compte à des sans-papiers ou des mineurs, pour qu’ils puissent travailler sous un autre nom. Le prix de cette location ? Un montant fixe ou un pourcentage du chiffre d'affaires. Pas vraiment de règles dans ce monde sans foi ni loi. 

Ses journées de 12h ne lui rapportent parfois pas plus de 60 euros !

Un de ces sans-papiers a bien voulu nous raconter sa situation : il verse 30% de ses revenus à une personne qui lui prête son compte. Au final, ses journées de 12h ne lui rapportent parfois pas plus de 60 euros, soit 5 euros de l’heure. Mais s'il veut travailler, il n’a pas d’autres solutions.

Une situation qui aggrave la précarité des coursiers dont les conditions de travail étaient déjà peu reluisantes. Ce travail, physiquement éreintant, et peu rémunéré, ne peut se faire qu’après un investissement de plusieurs centaines d’euros, pour l’achat ou la location d’un vélo ou d’un scooter, d’un sac, et d’un abonnement de téléphone performant. Pour espérer que l’algorithme leur propose une course, il faut en effet qu’ils aient été rapides lors de leurs déplacements précédents, mais aussi qu’ils puissent rester connectés à la 3G toute la journée, pour ne rater aucune de ces propositions furtives. Pas surprenant dès lors que les vélos électriques aient le vent en poupe parmi les livreurs. Et si on ne l’excuse pas, on comprend maintenant pourquoi tous ces cyclistes et motocyclistes aient tendance à rouler un peu vite, sans toujours s’encombrer du respect des règles de circulation.

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Livreur © Getty Images

Une rémunération très variable

Les autres livreurs, officiels, tourneraient aux alentours de 10 euros de l’heure en moyenne, même si il est très difficile d’établir un tarif horaire type, tant les cas de figure varient. Certains sont indépendants, d’autres travaillent comme particuliers selon la loi de l’économie collaborative (le Peer to Peer, ou P2P) qui permet de gagner 6340 euros par an, en payant 10% de taxes, prélevées à la base. D’autres sont étudiants, d’autres sont intérimaires.

Une concurrence féroce, car il y a souvent plus de livreurs prêts à travailler que de plats à livrer.

La rémunération dépend aussi et avant tout du nombre de courses qu’ils peuvent effectuer. Une concurrence féroce, car il y a souvent plus de livreurs prêts à travailler que de plats à livrer. Et il n’est pas rare de devoir attendre 1/2h avant qu’une course n’arrive sur l’écran de leur téléphone. 

Heureusement, certains favorisent les pratiques plus éthiques, comme Takeaway.com. Leurs livreurs travaillent sous contrat d’intérim, avec un paiement à l’heure, indépendamment du nombre de courses effectuées, et bénéficient d’une bonne couverture, en termes d’assurance. Une chance que tous n’ont pas.

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Livraison © Getty Images
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