La crise a failli tuer Spirou... La BD belge reprend des couleurs

La BD belge reprend des couleurs
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La BD belge reprend des couleurs - © EMMANUEL DUNAND - AFP

Il fallait bien s’occuper pendant le confinement, mais force est de constater qu’on s’est bien rués sur les services en ligne, en tête : les plateformes de streaming et jeux vidéo, mais pas tant sur les livres et BD.

Plusieurs raisons à cela, d’abord les librairies étaient toutes fermées et puis l’amateur de BD a souvent chez lui une collection qu’il a pu prendre le temps de (re) découvrir. Mais après quelques semaines de réouverture, les libraires voient revenir une clientèle pleine d’enthousiasme.

Des libraires soulagés

Yves Limauge, co-président du Syndicat des Libraires Francophones de Belgique et gérant de la librairie " À livre ouvert ", est heureux et soulagé de pouvoir rouvrir les portes de sa boutique : " On reçoit énormément de messages de sympathie de notre clientèle qui revient ou même qui nous découvre. De nouveaux clients sont présents surtout entre 30 et 35 ans je dirais. " Ces nouveaux clients viennent et dépensent plus d’argent, le panier moyen est plus gros qu’avant le confinement :

Certaines librairies ont dû faire des emprunts pour survivre. On ne peut pas prédire si ce retour massif dans nos petites boutiques sera durable. On commencera seulement à voir les effets du confinement d’ici fin juin quand les grosses factures commenceront à tomber.

S’il y a aujourd’hui un effet certain de reprise, on ne peut pas non plus voir dans la boule de cristal, on espère juste que cette nouvelle habitude, celle de venir dans un petit commerce de proximité va rester.

Car le syndicat livre bataille depuis des années contre les géants de la vente en ligne, Amazon en tête. " Ils ne payent pas leurs impôts, nous si. Si on veut continuer à soutenir les soins de santé dans notre pays, donner son argent à Amazon n’est pas le bon réflexe. D’autant qu’ils ont dû fermer leurs entrepôts en France pour non-respect des mesures d’hygiène. " Aujourd’hui, il attend un message fort de la part du politique tant au niveau belge que de l’Europe. Pour faire entendre son discours, le syndicat a lancé une campagne de sensibilisation qui semble porter ses fruits auprès d’une clientèle qui vient lui rendre visite.

La grande machine en pause

Les libraires sentent aussi que les éditeurs tentent de faire leur mieux pour éviter les embouteillages. " On avait un peu peur que les éditeurs ne poussent un peu trop les titres au sortir du confinement, mais j’ai été largement rassuré là-dessus, et je ne peux que constater qu’ils respectent notre situation. " Relate Yves Limauge.

Les éditeurs de BD eux-mêmes disent avoir adapté leurs agendas de parution. Comme l’affirme Yves Schlirs, Directeur éditorial de Dargaud Benelux  : " Il y a peu de titres que nous avons annulés, il y a bien quelques intégrales ou éditions spéciales que nous avons choisi de ne pas faire, ou encore des numéro 1, des nouveaux titres que nous avons reportés. Mais c’est vraiment plus un ouvrage à gauche à droite. " S’il y a une grande partie de stratégie dans l’agenda éditorial, l’impératif est aussi d’éviter l’embouteillage dans les libraires… Il y a aussi eu des blocages " industriels ".

" Pendant quelques semaines les imprimeries avec lesquelles nous travaillons en Italie ont continué de produire, mais pas d’exporter, jusqu’à ce qu’il n’y ait tout simplement plus de place. Nous avons dû fermer notre centrale de distribution à un moment donné. D’une part nous avions déjà une chute des ventes au début du confinement et on ne livrait plus que les grandes surfaces pendant les premiers jours. Il y a eu plusieurs semaines où toute la machine était simplement bloquée. Aujourd’hui, tout a pu reprendre, les libraires reprennent leurs commandes, tout comme les grandes surfaces. " Pour Dargaud Benelux, on ne s’en sort pas trop mal, d’autant que les titres édités et suivis en Belgique sont principalement des grands noms comme XII ou Blake et Mortimer.

Chez Dupuis, le constat est pratiquement le même : " Dès le début du confinement les librairies ont fermé leurs portes. Seuls les super et hypermarchés ainsi que les vendeurs de presse ont continué leurs activités. En Belgique, plus qu’en France, la BD est bien implantée dans les supermarchés. Évidemment nous avons arrêté les livraisons de nouveautés et notre logistique s’est arrêtée durant 3 semaines. " Confirme Sophie Dumont, Directrice de la communication pour Dupuis en Belgique.

Pour l’éditeur implanté à Marcinelle, le confinement a été un coup dur : Évidemment nous avons subi une perte de chiffres d’affaires de 90% durant le mois d’avril. Dès la réouverture des points de ventes, nous avons choisi de ne pas asphyxier nos libraires en adaptant notre programme de parution. 

Nous avons accordé des délais de paiement aux libraires afin de les aider à passer le cap. Nous connaissons de grosses difficultés, et l’année sera compliquée.

Chez Dargaud, on parle d’une perte prévue de 20 à 25% sur l’année 2020, en espérant que le reste de l’année se passe bien, sinon le pourcentage pourrait doubler.

Spirou a failli disparaitre

Les éditions Dupuis n’ont même pas pu s’en sortir avec leur très célèbre journal Spirou, malgré une ouverture constante des buralistes, comme le relaye Sophie Dumont : " Le Journal Spirou n’a pas interrompu sa publication durant le confinement bien qu’il ait dû faire face à de nombreuses embûches : un imprimeur qui ferme temporairement, un changement de routeur en urgence pour mise sous film des suppléments abonnés, des chemins de fer modifiés pour cause de pénurie de photograveur… 

Après notre distributeur français Presstalis en cessation de paiement, c’est au tour de notre imprimeur depuis 20 ans de faire faillite. On apprend ça soudainement le jour du bouclage du journal ! On a quelques heures pour trouver un autre imprimeur sans quoi Spirou ne sera pas en kiosque mercredi. Notre fabricant s'est démené pour trouver une solution d’urgence.

Chaque semaine, la rédaction de Spirou a collectionné les tuiles, plié mais pas rompu pour que chaque mercredi les lecteurs puissent retrouver leur bulle d’évasion en bande dessinée.

Pendant le confinement, nous avons développé un vaste programme éditorial via les réseaux sociaux et les sites de Dupuis, parmi lesquels chaque semaine :

  • La lecture gratuite d‘un numéro du Journal 
  • La lecture gratuite de 3 titres de Dupuis
  • Une masterclass d’un auteur pour apprendre à dessiner ou à colorier 
  • Des fiches pédagogiques 
  • Des jeux, etc.

Au début, on a vu une augmentation des abonnements spontanés au Journal mais ce n’est pas très significatif. Avant, nous avions plus ou moins 10 demandes d’abonnement spontanées par jour. Depuis le début du confinement, nous en avons 15. Mais il ne faut pas imaginer que nos abonnements ont augmenté de 50% puisque par ailleurs, les opérations marketing classiques de recrutement n’ont pas eu lieu. Donc sur la masse globale, on ne voit pas de différence. "

La bombe à retardement des parutions

Si les éditeurs de BD calment le jeu des parutions au déconfinement, on sent surtout que l’agenda est complètement perturbé. Mathieu Van Overstraeten, chroniqueur BD de la RTBF a bien vu que de mi-mars à mi-mai, rien ne sortait. " Pour certaines BD, il était parfois impossible de savoir quand ça allait sortir. Je voyais des auteurs annoncer des déplacements de leurs dates de sorties au mois de décembre pour finalement revenir au mois de juin. Pas évident de s’y retrouver. " Et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg

Les BD sorties avant le confinement connaissent un véritable problème de visibilité, un auteur m’a remercié d’avoir parlé de son ouvrage, il avait le sentiment que ce qu’il avait fait n’existait même pas !

Traditionnellement, le gros des bandes dessinées sort entre septembre et décembre en prévision des fêtes. Il en reste encore en janvier pour le festival d’Angoulême puis avant l’été. Les deux mois creux sont juillet et août. Sauf qu’avec deux mois " normaux " de parutions à la trappe, il y a le risque d’une accumulation dans les rayons et surtout de voir exacerbé un effet que l’on connaît déjà : le combat de David contre Goliath.

Comprenez que quand un tome de Titeuf ou d’Astérix sort, c’est tout un rayon qui disparaît. On ne dépense son argent que pour une BD et quand un éditeur ou même un libraire a besoin de renflouer ses caisses, le risque est qu’il mette plus en avant les blockbusters, les titres les plus connus… Aux dépens des autres.

Un jeune auteur qui débute aura bien du mal à se faire remarquer. Il y a beaucoup de chances qu’il disparaisse dans les méandres des sorties.

Prédit Mathieu Van Overstraeten qui ajoute tout de même que le monde de la BD est depuis longtemps soumis à ce problème de surproduction… Ce n’est pas une nouveauté, ce sera juste pire encore dans les mois à venir.

Du côté des librairies indépendantes, Yves Limauge, affirme qu’étant eux-mêmes des David face à Goliath, il espère toujours pouvoir défendre un auteur modeste face au géant qu’il pourra toujours vendre. Faut-il encore qu’il lui reste de la place. D’autant que faire une tournée de dédicace pour qu’on puisse se faire connaître, c’est compromis en cette période de crise.