La bière belge est-elle en danger ?

Livraison, innovation, ralentissement ou arrêt de la production, de nombreuses solutions existent pour éviter le scénario catastrophe de la destruction… Qui risque tout de même d’être une réalité dans un futur pas si lointain.

Pas de bar, pas de resto, pas de bière

C’est exactement ce qui bloque les brasseries, qu’elles soient à taille humaine ou multinationales, tout le monde y passe.

70%, c’est le pourcentage que représente, en moyenne, la vente de bières des brasseries à destination de l’horeca et de l’évènementiel.

On peut même le pousser jusqu’à 80% dans certains cas. Pour Nathalie Poissonnier, directrice générale de la Fédération des Brasseurs Belges, on sait déjà qu’il va y avoir de la casse. Elle craint que certaines petites brasseries ne survivent déjà pas à la crise du coronavirus.

Il ne faut pas oublier non plus qu’une majorité de la production de bière est destinée à l’exportation. Même si le déconfinement devient une réalité en Belgique, si les autres pays ne permettent pas une réouverture de leur horeca, le problème est loin d’être réglé. Parmi les pays chez qui nous exportons le plus, il y a :

  1. France
  2. Allemagne
  3. Italie
  4. USA
  5. Chine
  6. Japon

Pour Nathalie Poissonnier, l’horeca reste le cœur du problème, le retail (autrement dit, la vente aux particuliers en grandes surfaces par exemple) ne rattrape pas du tout le manque à gagner : " Si on se penche sur nos chiffres de ventes, nous n’identifions pas, parmi nos membres, une mise en évidence que le Belge consomme plus qu’avant. " Reste à savoir si l’interprétation de ces chiffres prend en compte l’export ou non…

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Nathalie Poissonnier, directrice générale de la Fédération des Brasseurs Belges © ERIC LALMAND - BELGA

Des entrepôts pleins à craquer

Malgré l’absence d’évènement sportif majeur, sans concert ou festival, sans quelconque évènement et sans horeca, le Belge ne se rattraperait pas en achetant en plus grande quantité dans les commerces, du coup, les stocks s’accumulent.

Alain Pinckaers, administrateur délégué de la Brasserie du Val-Dieu, a installé sa chaine d’embouteillage et son entrepôt à Chaineux, près de Verviers, non loin de la brasserie. Sur place, il y a un impressionnant stock de bières en bouteilles et en fûts. Il est confronté à plusieurs problèmes...

  1. D’une part, il ne vend pratiquement plus rien. Il est donc forcé de stopper complètement sa production. Seules les bières dont il avait démarré le brassage avant le confinement ont été mises en bouteilles et il répond à quelques rares commandes venant des Pays-Bas.
  2. D’autre part, il craint de devoir détruire des bières. Car le problème est celui de la conservation. Une bière comme celle de Val-Dieu est consommable dans les 9 mois lorsqu’elle est en fûts. Ses ventes ont été stoppées net le 13 mars, depuis, plus aucun fût n’est sorti de son dépôt. Par conséquent, certains fûts ont aujourd’hui plus de 2 mois et si on y ajoute encore un mois voire deux avant qu’ils ne ressortent (en estimant que l’horeca reprend ses activités le 8 juin et qu’elle reprenne rapidement des commandes), ces fûts auront déjà 4 mois de durée de vie entamés. La question est de savoir si un client acceptera une bière dont la validité est aussi limitée. Le risque est que la bière soit détruite alors qu’elle est en bon état de consommation.

Impact sur le prix ?

C’est la grande question. Avec ces quantités de pertes on peut imaginer que les brasseries cherchent à se rattraper sur le tarif de leurs bières. Mais ça a peu de chances d’arriver.

Pour Alexandre Dumont, maître-brasseur de la brasserie de Jandrain-Jandrenouille et Development Manager de Yakima Chief SA (entreprise de production et vente de houblon), le tarif de la bière est déterminé par les grands acteurs du secteur (comme AB InBev par exemple) ces grands brasseurs, eux, ne s’arrêtent pas de produire. Un redémarrage leur serait trop couteux. Des stocks conséquents vont devoir être écouler rapidement et pour y arriver, ils vont probablement baisser leurs prix. 

Mais si le confinement vient à durer et que de nombreux acteurs sont au bord de la faillite alors ils seraient tentés d’augmenter leurs tarifs et d’avoir un impact sur le marché. Reste à voir si le belge est prêt à payer une bière plus chère qu’au tarif auquel il est accoutumé.

Les prix restent déterminés par les grands acteurs, les petits sont obligés de suivre et de s’adapter s’ils veulent espérer vendre.

Comment bien conserver sa bière ?

Une bière n’est pas une autre et sa méthode de conservation dépend de plusieurs facteurs comme :

  • La couleur de la bière (blonde, brune, etc.)
  • Sa teneur en alcool
  • Son contenant (verre, cannette, fût, …)
  • Son houblonnage

Comprenez qu’une bière brune à forte teneur en alcool a plus de chances de survivre longtemps qu’une bière blonde et légère par exemple. Sur la question du contenant, on voit que des différences sont majeures. Si une bière blonde de Val-Dieu peut être bue pendant 9 mois en fût, cette durée est étendue à 2 ans lorsqu’elle est en bouteille. Et à titre d’exemple, pour une pils, une bière en bouteille peut être bue pendant quelques mois tandis qu’une bière en cannette peut être gardée 1 an.

Attention qu’il faut faire la différence entre une " date limite de consommation " et un produit " à consommer de préférence avant le… ". Les bières, pour une grande partie d’entre elles, se retrouvent dans la 2e catégorie.

Une bière n’est pas imbuvable le lendemain de la date indiquée. Par contre, elle changera de saveur (plutôt pour de mauvais goûts) et peut devenir plate.

Elle sera juste moins bonne et il faudra la goûter attentivement avant de vraiment la boire, même si ce sont des bières que l’on peut faire vieillir en cave, comme certaines trappistes par exemple.

Et si vous vous posiez la question de pourquoi le verre de votre bouteille de bière est brun c’est parce que la lumière contribue à accélérer le vieillissement d’une bière. Les verres bruns bloquent partiellement la lumière bleue et les UV pour ralentir ce processus tandis que l’aluminium d’une canette est, évidemment, totalement opaque.

Pour conserver une bière le plus longtemps possible chez vous, pensez à faire comme pour le vin. Stockez-les dans une pièce avec une température basse et stable avec peu de lumière, comme une cave par exemple.

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La brasserie de Jandrain-Jandrenouille © Jonas Hamers - ImageGlobe

Réutiliser la bière

Pour éviter de devoir détruire de la bière, les brasseurs peuvent jouer d’inventivité. Alexandre Dumont, maître-brasseur de la brasserie de Jandrain-Jandrenouille l’affirme.

Il y a plein de choses que l’on peut faire avec une bière. Si la date d’une bière arrive à échéance, on peut la distiller, on peut la mettre en barrique et voir ce que va donner. Et puis avec l’alcool, on peut faire du vinaigre.

Attention que ça ne concerne pas toutes les bières, difficile de jouer à l’apprenti chimiste avec une pils par exemple. Ce serait une perte de temps. Il ne faut pas oublier qu’une bière classique c’est : de l’eau, du malt d’orge, du houblon et de la levure. On peut faire du pain avec une bière refermentée en bouteille par exemple.

Les amateurs de cuisine le savent aussi, pour éviter de jeter une bière, on peut la réutiliser en cuisine. Pour une sauce, des carbonnades " à la flamande " ou même une marinade pour barbecue, les recettes ne manquent pas.

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La bière Belge est-elle en danger ? © LAURIE DIEFFEMBACQ - BELGA

Inventer des saveurs

De retour à Val-Dieu ou Alain Pinckaers profite du confinement et de sa brasserie à l’arrêt pour utiliser la seule chose dont il dispose : du temps. Ce temps, il l’utilise pour faire des essais pour de nouvelles bières, pour des projets futurs.

Dans la cuisine du personnel (désertée par le confinement) il a installé une pico-brasserie où un de ses employés travaille à l’exploration de nouvelles saveurs : " D’habitude, quand on crée une nouvelle recette, on travaille avec des mini-brasseries plus sophistiquées, ici, on fait de l’artisanat, mais c’est plus pour une recherche de goût qu’une recherche de qualité. "

Il travaille sur de nouvelles recettes pour l’inauguration d’une nouvelle brasserie et est persuadé qu’il n’est pas le seul.

Un brasseur qui a du temps et qui ne veut pas se tourner les pouces a aujourd’hui une occasion en or de passer du temps à de la recherche de goûts et de saveurs.

Ce qui veut dire que le cadeau de consolation du confinement, pourrait être l’arrivée d’une série de nouvelles bières brassées avec savoir et à déguster avec sagesse.

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