Terrains synthétiques, gazon maudit? Leurs impacts sur la santé et l'environnement

Enquête exclusive d'un an: terrain synthétique, gazon maudit?
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Enquête exclusive d'un an: terrain synthétique, gazon maudit? - © Tous droits réservés

On construit toujours plus de terrains synthétiques. Il y en a plus de 600 en Belgique et 60.000 dans toute l'Europe. Dans notre pays, sur les cinq dernières années, 55 terrains sortent de terre en moyenne chaque année.

Au cœur de la pelouse, on trouve des billes noires. Elles amortissent les chocs et tiennent la fibre de l'herbe droite. Ces granules proviennent de pneus usés recyclés.

On en retrouve partout. Sur les terrains de foot et de rugby, sur les pistes d'athlétisme ou encore les sols de plaines de jeux.

Ces granules s'infiltrent facilement dans les chaussures, les vêtements ou les cheveux. Quel est leur impact sur la santé? Quel effet sur l'environnement?

Tenter de répondre à ces deux questions nous a pris du temps. Plus d'un an en réalité. Nous avons mené plusieurs tests scientifiques sur des terrains, mais aussi sur des jeunes joueurs. Cette enquête nous a conduits en Angleterre, en Écosse et aux Pays-Bas où des questions légitimes se posent. Nous avons enfin remonté la filière de production et enquêté sur l'industrie et les pressions qu'elle exerce sur le législateur. Voici le fruit d'un long travail d'investigation. Une collaboration entre les émissions On n'est pas des pigeons et Questions à la une.

PHASE 1: les granules

Tout commence en septembre 2017. La première étape consiste à analyser ces fameux granules que l'on appelle aussi le SBR. Sur un seul terrain, on peut en déverser 120 tonnes, l'équivalent de 20 000 pneus broyés. Selon les chiffres de 2016 fournis par l'ETRMA (European Tyre & Rubber manufacturers association), 267 000 tonnes de granules de pneus par an sont ainsi répandues sur des gazons synthétiques dans toute l'Europe.

Il faut constituer un échantillon représentatif. C'est déjà un premier défi. Nous essuyons plusieurs refus de clubs ou de communes. Au bout du fil, nous entendons parfois ces mots: " Vous imaginez si on venait à trouver des matières toxiques sur le terrain de la commune un an avant les élections communales. Nous préférons ne pas participer".

On a finalement trouvé avec l'aide de l'ACFF (Association des clubs francophones de football) mais aussi de certaines académies de rugby ou encore de communes ouvertes à notre démarche. Voici la liste de nos 8 échantillons qui représentent 6 entreprises actives sur le marché belge:

  1. Section foot élite de Virton - Lesuco
  2. Section foot élite du RFC Liège- Ets Devillers
  3. Académie de rugby de Boistfort - Lesuco
  4. Terrain de rugby de Frameries - Derricks
  5. Terrain de Foot de Hotton (inauguré en 2018)- Lesuco
  6. Terrain de Rugby de Namur (construit en 2017)- Scheerlinck
  7. Terrain de foot de Herstal - Krinkels
  8. Terrain de foot d'Oppagne - Sportinfrabouw

Nous portons ces échantillons au Bureau Environnement et Analyses de Gembloux dans la faculté AGro-Bio Tech - ULiège. Le bilan est clair: on retrouve des contaminants dans chaque échantillon sans exception. Philippe Maesen, le chef de service, nous les détaille: "D'une part, on retrouve certains métaux lourds comme le cadmium, le plomb et surtout le Zinc. D'autre part, des hydrocarbures. On a des traces de PCB. Mais, ce qui ressort en tout cas, ce sont les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP)".

L'absurdité des normes

Et vous savez quoi? Toutes les substances trouvées respectent les normes européennes. En fait, les normes sont tellement hautes qu'on n'est pas près de les dépasser. On vous explique ça avec un des hydrocarbures aromatiques polycycliques : le Benzo(a)pyrène. Derrière ce nom barbare se cache un cancérigène reconnu.

Prenons des objets de la vie quotidienne. Dans les ustensiles de cuisine, les outils, le bracelet d'une montre, une raquette de tennis, un vélo, une chaise roulante, l'Europe ne tolère qu'un 1mg/kg de Benzo(a)pyrène. Ce sont des articles de consommation qui entrent en contact de manière brève ou prolongée avec la peau humaine. Dans un jouet pour enfant, cette norme est encore plus stricte et tombe à 0,5 mg/kg.

Pourtant, dans les granules de pneus, l'Europe accepte 100 fois plus de ce cancérigène (100 mg/kg) et même 1000 fois plus pour d'autres HAP. L'Union européenne considère que c'est un mélange. Pas un article de consommation qui entre en contact avec la peau de manière répétée. Etonnant non?

Les normes européennes pour les mélanges de 8 hydrocarbures aromatiques polycycliques:

  1. Benzo(a)pyren 100mg/kg
  2. Dibenz(a,h)anthracen 100mg/kg
  3. Benzo(a)anthracen 1000mg/kg
  4. Chrysen 1000mg/kg
  5. Benzo(b)fluoranthen 1000mg/kg
  6. Benzo(k)fluoranthen 1000mg/kg
  7. Benzo(j)fluoranthen 1000mg/kg
  8. Benzo(e)pyren 1000mg/kg

 Il suffit de se promener un week-end en bord de terrain pour comprendre que le contact avec la peau des joueurs est une réalité. Des gardiens nous ont avoué qu'ils en avaient fréquemment dans les yeux ou dans la bouche. Nombreux sont ceux qui se brûlent les cuisses, les genoux ou les coudes. Et les billes viennent parfois se coller sur ces plaies ouvertes. Que dire des rugbymen qui ont un contact permanent avec le sol au moment des plaquages ou des mêlées? Sans parler des petits frères et petites sœurs qui attendent sur le bord de la pelouse. Ils jouent avec les granules et mettent parfois les doigts en bouche.

Dr. Corinne Charlier, chef du service de Toxicologie Clinique du CHU de Liège plaide pour une révision de cette norme:" Le problème ici, c'est que ces granules vont être portés à la bouche. Il y a un contact important avec les joueurs. Je ne suis pas sûre que la norme utilisée soit la bonne. Peut-être faut-il revoir la norme? Comme si c'était un objet du quotidien avec lequel on est en contact. Par exemple, un ballon ou un jouet pour enfant".

Imaginons que l'on applique aujourd'hui, la norme "article de consommation". Dans pareil scénario, un terrain sur les 8 que nous avons analysés ne serait plus conforme.

Prenons encore plus de hauteur. En Flandre, une étude a été menée sur 130 terrains par le laboratoire privé SGS Intron. Elle était financée par Recytyre, l'organisme en charge de la gestion des pneus usés, composé majoritairement de producteurs de pneus. Ce qui peut poser déjà question quant à l'indépendance du travail scientifique. Mais, laissons- lui le bénéfice du doute.

En regardant les résultats, on constate cette fois que 82% des terrains en Flandre ne répondraient pas à la norme "article de consommation" (à savoir 8mg/kg pour la somme des 8 HAP réglementés par l'Europe). Ce qui poserait déjà un sérieux problème.

Fin 2016, le RIVM, l'institut national néerlandais pour la Santé publique et l'environnement avait conclu que "le risque pour la santé est pratiquement négligeable". Mais, dans cette même étude, il conseillait aussi "d'ajuster la norme pour les granules de caoutchouc à une norme plus proche de celle des produits de consommation".

La proposition hollandaise

Le 16 août 2018, le RIVM a donc déposé un dossier à l'Europe pour réduire la concentration de HAP dans les granules de caoutchouc. Martijn Beekman a rédigé ce dossier. " Nous voyons que les concentrations sur les terrains pour pratiquer le sport sont sûres. Mais, on voit aussi que les limites actuelles qui vont jusque 1000 mg/kg ne protègent pas suffisamment. Nous voudrions baisser la norme de 100 ou 1000 à 17mg/kg pour la somme des 8 HAP".

Avec cette proposition, le risque théorique de cancer chez un gardien de but professionnel, soit la personne la plus exposée, diminuerait de 23 fois. On passerait d'un cas de cancer sur environ 17 000 personnes à environ un sur 385 000.

17 mg/kg, c'est déjà un changement significatif. Mais, c'est toujours deux fois plus tolérant que la norme des produits de consommation (8mg/kg). Pourquoi ne pas être allé au bout de la démarche pour réduire le risque à néant? "On a essayé d'appliquer des normes plus strictes (6,5 mg/kg) et de voir ce que ça coûterait. Ça dépassait 3 milliards d'euros. C'est vraiment beaucoup d'argent. On a donc décidé que ce n'était pas proportionnel aux risques", conclut le spécialiste néerlandais.

Le Lobby ESTO

Ça aurait coûté beaucoup d'argent à l'industrie. Une Industrie extrêmement bien représentée en Europe. Il existe un Lobby du nom d'ESTO, l’organisation européenne des terrains synthétiques.

Parmi ses membres, on trouve des constructeurs de terrains (Fielturf, Tiger Turf, Lano Sports...) des fédérations de football (française, norvégienne et écossaise) des groupes pétrochimiques (Total, BASF...) ou encore des laboratoires privés (Labosport, Isa Sport).

Esto est même parvenu à intégrer le comité européen de normalisation (CEN). Un comité reconnu par l’Union européenne pour développer de nouvelles normes et de nouveaux tests. 3 membres d'Esto y occupent des postes clés. On y retrouve Alastair Cox, conseiller technique, Aurélien Le Blan, patron de Labosport et Daniel Schokmann de Genan, le leader européen du recyclage du pneu. Tous trois font donc partie de l'industrie. Et, ça inquiète l'ONG environnementale, Recycling Netwerk. Siu Lie Tan connait bien ce dossier: "Je trouve inquiétant que les commissions techniques ne soient composées que de représentants de l'industrie et pas du monde académique ou scientifique. C'est de l'information unilatérale. Ce n'est pas toujours dans l'intérêt des participants d'être critiques sur les normes".

On a poussé la porte du lobby du synthétique en Europe. Dans ses bureaux à Bruxelles, nous avons rencontré son président, Stefan Diderich. Ne voit-il pas un conflit d’intérêts à travailler pour l’industrie et développer de nouvelles normes ? "Pas du tout. Nous avons beaucoup d'expérience. Notre but en tant qu'organisation européenne des terrains synthétiques, ici chez ESTO est que les industries travaillent ensemble en mettant à profit nos connaissances pour contribuer de manière totale à l'industrie. On ne met aucun produit sur le marché s'il n'est pas sûr ou dangereux pour l'être humain ou pour l'environnement".

La communication est maitrisée. Il va nous répéter que la seule intention de son association est de fournir de l'information objective.

Pourtant, un document d'octobre 2015 de Vaco, l'organisation néerlandaise de l'industrie des pneus et des roues, démontre que des membres d'ESTO comme le constructeur de terrain Fieldturf, ont participé à une réunion chez un recycleur de pneus, Granuband, avec les autorités néerlandaises. Et l’industrie va clairement faire pression sur les pouvoirs publics pour que les normes ne changent pas. La menace économique est le premier argument :

" Si le remplissage doit être remplacé sur 15 000 terrains, cela va coûter quelques milliards d'euros". L'autorité rassure en indiquant que le remplissage ne doit pas être vu comme un article … mais qu'il s'agit bien d'un mélange".

Un lobbying très efficace puisque les normes européennes n'ont toujours pas bougé depuis 3 ans.

Une ministre déstabilisée

Comment la situation est-elle gérée par les pouvoirs publics en Belgique? Au SPF Santé publique, on dit avoir procédé à une dizaine d'analyses depuis fin 2016. Les résultats sont tout à fait conformes aux normes européennes. Rien d'étonnant au vu de notre explication précédente. Petit bémol: seuls les HAP ont été contrôlés. Pas les métaux lourds ni les Phtalates. Et les échantillons n'ont pas été prélevés directement sur des terrains mais chez les importateurs de granules.

En Région wallonne, la ministre wallonne des Infrastructures sportives, Valérie De Bue, conditionne depuis peu l'octroi de subsides régionaux à une analyse en laboratoire avant que les granules ne soit placés sur un nouveau terrain.

Au moment d'écrire ces lignes, deux résultats sont disponibles. À Frasnes-lez-Anvaing et à Chapelle-lez-Herlaimont, les analyses sont tout à fait "encourageantes", selon les dires de la ministre. Ici aussi, les normes européennes sont respectées. Deux résultats sur 150 terrains existants en Région wallonne, c'est un peu maigre pour conclure à une absence de risque.

"Je n'ai pas eu l'occasion de plancher sur ces mesures"

On lui a d'ailleurs demandé si elle trouvait normal qu'on tolère 200 fois plus de cancérigènes dans un terrain de sport que dans un jouet pour enfant. "Je suis désolée. Je ne suis pas technicienne ou scientifique. Ca dépasse mon champ de compétences. Ce n'est pas ce qui était convenu. Je n'ai pas eu comme vous  l'occasion de plancher sur ces mesures-là.

- Que pensez-vous de la proposition des Pays-Bas?

-Je ne connais pas tout ça".

En Région wallonne, il existe aussi un document qui réglemente les terrains synthétiques. Il est publié par Infrasports, directement sous la responsabilité de la ministre. Sur l’en-tête, on y lit la mention Labosport. C’est un laboratoire français qui fait partie de l’organisation européenne des terrains synthétiques ESTO. En 2013, c’est donc un membre de l’industrie qui a rédigé ce document. C'est encore lui qui réactualise ce cadre normatif. La ministre va perdre son sang froid au cours de l'interview refusant de continuer à répondre à nos questions. Elle quitte sa chaise:

"- Vous auriez pu me le dire à l'avance.

- Vous ne le saviez pas à l'avance que Labosport faisait partie d' ESTO? Ça veut dire que c'est l'industrie qui fixe les règles aujourd'hui en Région wallonne? C'est quand même une question importante?

- Arrêtez de filmer". Son attachée de presse met fin à l'entretien.

Un mois après cette interview à quelques jours de la diffusion de cette enquête, la ministre a fait une sortie médiatique pour présenter son nouveau cadre normatif. Elle veut désormais appliquer des normes plus strictes que l’Europe (20mg/kg pour la somme des 8 HAP). Elle suit donc l’exemple des Pays-Bas dont elle ignorait tout un mois plus tôt.

Labosport a refusé notre demande d'interview. Nous avons juste reçu un mail : " Le fait que nous soyons membre de l’association européenne des gazons synthétiques est une activité de représentation et de veille classique pour un laboratoire qui n’entrave en rien notre indépendance ".

PHASE 2: les joueurs.

Les matières toxiques dans les granules peuvent-elles se transmettre au corps des joueurs ? On a profité d’un stage de foot à Hotton pour tester 5 enfants. Nous avons fait un prélèvement d'urine avant et après le stage. Pendant 4 jours, ils vont jouer une bonne vingtaine d’heures sur ce tout nouveau terrain.

On a même poussé le test encore plus loin: en indoor. Aucun complexe ne voulait nous accueillir. On a donc tourné en caméra discrète. On y retrouve les mêmes granules mais aucune ventilation. De nouveau, on a testé 5 joueurs qui ont passé ici toute une journée à l’intérieur. Et on leur a demandé le même petit service.

Ça démontre une exposition

On a porté tous ces prélèvements d'urines au CHU de Liège. Au service de Toxicologie clinique, on a analysé plusieurs paramètres dans les urines des jeunes sportifs. Des métaux lourds (Chrome et cadmium) mais aussi certains HAP ou encore des Phtalates qui sont des perturbateurs endocriniens. Voit-on clairement une différence entre avant et après avoir joué ?

"En matière de métaux lourds, il n'y a pas de différence entre avant et après que ce soit en indoor ou en outdoor. En matière de phtalates et de métabolites de HAP, on a des petites différence entre le début et la fin de la journée en indoor ou entre le début et la fin de semaine pour l'outdoor.

-Est-ce inquiétant?

- Oui car ça démontre une exposition. Maintenant, est-ce qu'elle est liée aux produits présents dans les granules? Ce type d'expérience ne peut pas le démontrer car les sources de contamination sont multiples (air, alimentation...). Il faudrait un beaucoup plus grand nombre d'individus, de terrains sur une plus longue durée. Il faudrait une étude épidémiologique beaucoup plus vaste. C'est tout le problème de la toxicologie. Car, ici, on n'est pas dans un accident industriel avec des produits chimiques en grandes concentrations dans l'atmosphère. On est dans une exposition répétée à des petites doses de substances. C'est une toxicité que l'on qualifie de chronique voire même de toxicité à long terme. Elles sont toujours plus difficiles à mettre en évidence", commente le Dr. Corinne Charlier.

Un grand vide scientifique

Aucune étude épidémiologique digne de ce nom n'existe. Certains scientifiques se positionnent en faveur d'un principe de précaution. Le Pr. Andrew Watterson est un spécialiste en santé publique à l'Université de Stirling en Ecosse. Il a parcouru toute la littérature sur le sujet. Sa conclusion est sans appel: " Il n'y a pas d'études de santé suffisantes menées sur le long terme. De plus, ces évaluations sanitaires ne tiennent pas compte de tous les produits chimiques auxquels ces individus sont exposés. En outre, elles ignorent les effets qui découlent de leur interaction. Nous n'avons donc pas encore d'études cumulatives pour les différentes substances. Or c'est très important. Donc, si un grand nombre de sujets est exposé à de faibles effets, cela indiquerait que le problème de santé publique est bien plus grand".

Dans le rapport de l'Agence européenne des produits chimiques de février 2017, on retient souvent que "le risque de cancer pour les joueurs est très peu préoccupant". Pourtant, on oublie que ce même rapport confirme les propos du spécialiste écossais: "Les effets combinés de toutes les substances présentes dans les granulés de caoutchouc ne sont pas connus et sont très difficiles à estimer".

Un gardien de but décédé

En Angleterre, des voix s'élèvent. Dans la petite ville de Darlington, nous avons rencontré Nigel Maguire. Cet ancien chef de service du système national de santé publique va nous raconter l'histoire de son fils, Lewis, un passionné de football. Il rêvait de devenir un gardien de but professionnel: " Il vivait pour le foot ! Il respirait le foot ! C'était un fan invétéré du club de Middlesbrough. En tant que gardien de but, Lewis jouait sur des granules de caoutchouc, 2 à 3 fois par semaine et il passait aussi beaucoup de temps à s'entraîner. Cela impliquait bien sûr qu'il devait plonger. Plonger, se relever, plonger".

En décembre 2013, on lui diagnostique un lymphome de Hodgkin, un cancer du système lymphatique. À l'époque, ils ignoraient tout des pneus recyclés. Jusqu'au jour où Lewis a vu un reportage sur Amy Griffin.

Cette coach américaine a listé plus de 250 cas de cancers chez des footballeurs évoluant sur terrain synthétique. La majorité sont des gardiens de but. "Il s'est alors demandé pourquoi on parlait des terrains synthétiques et des gardiens de but, vu que c'était son cas et il posait des questions auxquelles je n'avais pas de réponse. Plus je posais des questions et moins j'avais de réponses. J'ai alors réalisé que le manque de preuve ne prouve pas qu'il n'y a pas de risque. Tout le monde pense

qu'il n'y a aucun danger. Mais on ne peut ni les enterrer, ni les brûler, pourtant on les utilise pour les plaines de jeux des enfants, pour les terrains de foot synthétiques où les enfants jouent, avalent les granules, et on estime qu'il n'y a pas de danger...Quand on a un peu de bon sens,

on réalise que ce n'est pas logique ni raisonnable".

Après 4 ans de lutte contre la maladie, Lewis Maguire est décédé au mois de mars 2018. Son histoire a été largement médiatisée. Et d'autres joueurs se sont reconnus en lui. Une vingtaine de joueurs ont contacté Nigel pour obtenir à leur tour des réponses.

Mitchell Robinson est l'un d'eux. Même amour du football, même cancer, il a aujourd’hui la chance d’être en rémission depuis un an: "J'ai eu une chimiothérapie durant 6 mois tous les 15 jours. Ma chimio durait une heure et je rentrais ensuite chez moi. Mais après ma chimio, j'étais au lit pendant une semaine. Ce n'était pas facile. Surtout pour mon épouse qui devait s'occuper de ma fille, mais de moi également. J'adore le football ! C'est ma vie ! Je joue depuis l'âge de 7 ans. J'ai connu tous mes amis grâce au foot. Cela vaut-il la peine d'y laisser la vie ? Absolument pas ! Ça n'en vaut pas la peine. J'ai beau aimer le foot, j'aime ma famille encore plus".

Aujourd’hui, aucune étude n’a encore établi de lien entre ces cancers et les terrains synthétiques.

Des produits chinois hautement contaminés

La plupart des pneus utilisés pour fabriquer les granules sont homologués E, condition nécessaire pour être vendu sur le marché européen. Chris Lorquet, le CEO de Recytyre, l’organisme de collecte et de gestion des pneus usés, nous affirmait dans un premier mail daté du 9 octobre 2018 : Les entreprises qui recycleraient des pneus de ce type (NDRL = sans marquage E) s'exposeraient à des sanctions administratives, financières de la part des autorités de Surveillance ".

Nous avons testé en caméra cachée une entreprise hollandaise de production de granules du nom de Rumal. Nous leur avons proposé une centaine de pneus de camion chinois usés sans marquage E. Et ils peuvent les prendre sans aucune objection. Il faut juste payer 90€/tonne. Le responsable nous confirme que les pneus vont être transformés en granules de pneus.

Rumal nous a répondu par mail qu' "ils effectuent des prélèvements quotidiens sur leurs granules et qu’ils les font tester de manière hebdomadaire par un institut certifié".

Etrangement, Chris Lorquet de Recytyre va nous envoyer un second mail le 24 octobre 2018 en changeant complètement de version : " Aucune législation n'interdit le traitement par granulation de pneus hors marquage "E" ".

La Société Lesuco qui place parfois ces granules en Belgique a réagi devant notre caméra. " Il y a peut-être un procès d’intention. Dire que c’est toxique parce que ce n’est pas marqué E. Je n’en sais rien. Je ne suis pas chimiste ", analyse Tom Hirschland, le directeur commercial.

Excellente question à laquelle on va tenter de répondre. Grâce à la mondialisation, nous passons commande en Asie. En quelques clics, nous nous faisons livrer des granules de pneus chinois par deux entreprises.

Je n’ai jamais vu de telles concentrations 

On repasse par la case laboratoire. Le bulletin d’analyse va montrer des taux de HAP très élevés. Dans la liste, on retrouve le fameux cancérigène, le benzo(a)pyrène. Ici, on est 126 fois au-dessus de la norme jouet. C’est toujours réglementaire. Mais, tous les autres hydrocarbures sont aussi très chargés. Philippe Maesen d’Agro-Bio Tech à Gembloux n’hésite pas à parler de cocktail : " si j’étais un responsable sportif et j’ai un bulletin d’analyse comme celui-là, je me poserais des questions. Je n’ai jamais vu de telles concentrations à part dans les billes de chemin de fer ".

Des plaines de jeux belges toxiques ?

L’entreprise chinoise CSP industry nous confirme avoir déjà envoyé ces granules en Espagne et en Angleterre. En 2017, la société a également exporté des dalles du même caoutchouc vers la Belgique. Des dalles utilisées pour les sols de plaines de jeux où les normes sont plus strictes (1mg/kg). C’est donc un produit complètement illégal.

Le SPF Santé publique nous confirme que "ces résultats sont inquiétants et qu’ils vont mener des contrôles sur ces matières". Aujourd’hui, il n’existe aucun contrôle systématique dans les plaines de jeux.

Dans le deuxième échantillon chinois, le laboratoire Hainaut Vigilance Sanitaire va constater d’autres anomalies. "Les constituants majoritaires sont des Phtalates. Ce sont des constituants relativement dangereux pour l’environnement et considérés comme cancérigènes. Ils sont résistants. Très peu biodégradables et ont tendance à s’accumuler dans la chaîne trophique". Après vérification, il ne s’agit pas de granules de pneus mais d’EPDM. Un autre dérivé du pétrole qui est une alternative au SBR classique.

Un désastre pour l'environnement

Avec les granules de pneus se pose une dernière question: celle de l’environnement. Pour comprendre l'enjeu, il faut suivre l'eau de pluie. Chaque terrain synthétique est drainé. Et souvent, les eaux de drainage sont rejetées dans un fossé avoisinant ou dans le petit ruisseau local.

Cette eau peut-elle être toxique ? Direction Hainaut vigilance, un laboratoire de service public pour une dernière expérience. Ici, on va réaliser sur deux échantillons belges un test d'écotoxicité comme pour le rejet des eaux usées. La recette est simple. On plonge les granules dans de l'eau pendant 24h. On va ensuite extraire cette eau et la mettre au contact de micro-crustacés vivants : des daphnies.

Une toxicité aigüe

"Dans tous les essais réalisés au contact des billes de terrains de foot, des décès de daphnies ont été enregistrés. Ça correspond à une toxicité aigüe de l'eau mise en contact", analyse Amaury Massart, responsable du laboratoire de chimie environnementale- Hainaut Vigilance Sanitaire.

Nous constatons même qu'aucun des 8 terrains analysés dans la phase 1 ne respecte le décret sol de la Région wallonne. Il vise à préserver la qualité du sol. Dans ce document, il existe toute une série de normes à respecter. Par exemple, pour le Zinc, on ne peut pas dépasser 3000 mg/kg. Aucun des 8 terrains belges que nous avons analysés ne respecte ce décret. On y retrouve 2 à 6 fois plus de Zinc que ce qui est autorisé dans un terrain industriel.

Pol Bouviez de Hainaut Vigilance Sanitaire trouve qu’il y a un manque de cohérence entre les législations : " je pense que nous devrions travailler dans le même sens et produire un arrêté du gouvernement wallon qui génère les mêmes critères que le décret sol ".

Ces effets ont été largement confirmés aux Pays-Bas. Le RIVM, l’institut pour la santé publique et l’environnement a mené des analyses sur 10 terrains. Dans les sols, dans les fossés et les eaux de drainage. On hésite pas à parler de pollution locale: " En conclusion, l'utilisation de granules de caoutchouc sur les terrains de sport présente des risques pour l'environnement au niveau local. Le zinc dans l'environnement peut avoir des conséquences sur les organismes aquatiques comme sur les sols. Un poisson qui nage dans un fossé rempli d'eau de drainage, n'est pas seulement en contact avec du zinc ou des huiles minérales mais avec tout un cocktail de substances dans son environnement", nous explique Charles Bodar, Chef de département, risque environnemental des substances et des produits au RIVM.

Le liège et le coco une alternative possible

Certaines communes ont pris les devants. À Aywaille, on a décidé de remplacer les granules de pneus par un mélange de fibres de coco et de liège. Joseph Piret, le directeur de l'Association de Gestion des installations sportives et Culturelles de la Commune d’Aywaille nous fait faire le tour du propriétaire: "Cette matière est 100% naturelle et se rapproche de plus en plus d'un gazon de football naturel. Le surcoût pour la commune était de 50 000€ par rapport au SBR. Mais ce n'est pas intervenu dans la décision. On ne fait pas prendre de risque aux enfants".

Aujourd’hui, rares sont les communes qui ont choisi des matériaux naturels. Plus de 80 % des terrains synthétiques en Europe sont remplis de pneus recyclés. Et le principe de précaution ne semble pas être la voie choisie.

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