Comment la RTBF a piégé la société pyramidale Global Intergold?

"Et si l’on mettait des arnaqueurs face à leurs responsabilités ?". Cette histoire, c’est l’idée de l’arroseur arrosé. C’est la volonté de confronter des escrocs financiers à leurs mensonges. Pendant de longues semaines, l’équipe d’On n’est pas des pigeons a préparé minutieusement un coup pour arriver à une scène finale inédite. Une fausse réunion montée de toutes pièces par la rédaction avec un public dans la confidence. Elle est animée par le leader n°1 en Belgique d’une arnaque internationale nommée Global Intergold. Il ne se doute de rien. La salle est truffée de caméras et de micros. À la fin de la présentation, une vidéo est lancée plein écran (voir plus bas). Annie Allard, la chroniqueuse juridique de la RTBF, y démonte point par point toute l’escroquerie. Accompagnée de caméras, elle finit par entrer dans la pièce. La confrontation va avoir lieu.

Ce n’est pas la première fois que l’émission croise cette société sur sa route. En 2014, elle s’appelait Emgoldex. À l’époque, l'entreprise disparaît quelques mois après la diffusion d’un reportage dénonçant une vente pyramidale interdite. Mais, elle renaît de ses cendres et change de nom pour devenir Global Intergold. Les visages et les techniques sont les mêmes. Dans le monde entier, les arnaqueurs continuent leurs petites affaires avec un sentiment d'impunité totale. Ils louent des hôtels prestigieux et y organisent des conférences. Ils inondent le web de vidéos visant à faire entrer un maximum de monde dans la structure.

Une lanceuse d'alerte

Le signal d'alarme est venu d'une victime. Une jeune femme nous livre un témoignage interpellant: "On me conseillait d'investir 1800€. J'ai investi 650€. Je voulais investir moins. Mais, ils m'ont dit que ça ne servait à rien. Mon ex-conjoint a investi entre 2500€ et 3000€ dans la structure. Ça a brisé mon couple et ça allait briser ma vie aussi si j'allais continuer dans cette relation. Je ne reverrai jamais mon argent. Tout ça n’est qu’un rêve. Une illusion".

Tout est parti de là avec ce sentiment de " déjà vu ". Mais, cette fois, On n’est pas des pigeons va aller beaucoup plus loin. L’enquête va durer 3 mois et demi. Elle sera aussi collaborative avec l’aide du Consortium OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project). Ce groupe de journalistes luttant contre le crime organisé et la corruption va analyser la structure de la société et ses nombreuses ramifications internationales.

L'infiltration de la pyramide au Luxembourg

Le 6 juillet 2019, l’infiltration de la pyramide débute au grand duché de Luxembourg lors d’une réunion d’information à Diekirch. Dans une école, on y rencontre les fondateurs de la World team qui compterait 32 000 personnes.

Mourir pauvre, c’est votre faute 

Un top leader français y tient un discours stéréotypé. Global Intergold va changer nos vies : " Je n’ai pas besoin que vous démarriez le business. Vous savez pourquoi ? Parce que je gagne de l’argent même quand je dors. Je n’ai pas besoin de diplôme pour gagner 10 fois plus que mon frère qui a un diplôme. Changez de vie, c’est de ça qu’on parle. Naître pauvre, ce n’est pas notre faute. Mourir pauvre, c’est votre faute ".

L’homme évoque la soixantaine de voyages qu’il a réalisés sur les trois dernières années. Tout est bling-bling. Il envoie du rêve. Selon Vincent Yzerbyt, Professeur à la Faculté de Psychologie de l’UCLouvain, sa cible est précise : " ils visent des personnes qui sont au fond peu armées pour les critiquer et qui ont toutes les raisons d’être tentées par le rêve qu’on leur propose ". Le spécialiste parle de techniques de manipulation évidentes.

Lors de la présentation d’affaire, nous sommes matraqués de chiffres et de bonus. " On noie les gens dans une foule d’informations toutes aussi incompréhensibles les unes que les autres. L’urgence est également un aspect présent dans leur communication. On va obtenir un bonus dans les 24 ou 48h. On perd presque son temps à parler tellement on peut gagner de l’argent en dormant. On voit qu’ils veulent convaincre vite ", analyse le psychologue.

Des revenus à l'infini

Global Intergold, c'est quoi? La société serait active dans l’or d’investissement. Son produit phare est le programme Fractal pour obtenir soi-disant " des revenus à l’infini ". Il suffirait d’acheter des titres de copropriété de l’entreprise. Les rendements garantis sont extraordinaires : " 12% par an sur les titres. Ça, c’est contractuel ", avance le leader.

Alain de Crombrugghe, Doyen de la faculté des Sciences économiques de l’UNamur met directement en garde: " 12%, c’est tout simplement impossible en garantie. On ne peut pas promettre un tel rendement ".

À chaque fois, les gains sont promis à condition de recruter de nouveaux clients. À la pause, nous faisons la connaissance du leader n°1 de Global Intergold en Belgique : " Pour avoir la même chose, il faut travailler vite. Et vite c’est recruter et intéresser des personnes ". Mais, rassurez-vous, il ne faut pas en trouver des centaines. Juste trois. Sur le web, nous trouvons rapidement des vidéos de ses conférences où il est encore plus explicite : " Les 3 amis qui sont là vont dupliquer en invitant eux-mêmes 3 amis qui ont envie d’épargner autrement. Vous comprenez pourquoi il y a des milliards de personnes sur terre ? ".

C’est le principe de base d’une société à structure pyramidale. En réalité, aucun produit n’est vendu. On paye pour entrer dans le système et les gains reposent uniquement sur le recrutement de nouveaux membres. Par exemple, le premier paye 1800€ et recrute 3 personnes qui vont payer à leur tour 1800€ et recruter, etc. Il s’agit d’une pratique commerciale trompeuse et interdite. Julie Frère de Test-Achats réagit : " En fait, à partir du 15e rang, on a déjà atteint plus de la population de la Belgique. On est à près de 15 millions de personnes. C’est tout simplement impossible et donc, on sent bien l’arnaque ". L’économiste, Alain de Crombrugghe, confirme : " il s’agit effectivement d’une société pyramidale. C'est-à-dire de faire entrer d’autres investisseurs dans la société avec le même type de titres. Ce qui permet de payer les premiers arrivants. Et les derniers arrivants à un moment donné, ils se retrouvent, quand la musique s’arrête, les mains vides. Ce sont des pratiques illégales ". 

Une structure opaque

Pourtant, le leader belge prétend que Global Intergold disposerait de toutes les autorisations pour commercer: " On est Anglais. On n’en a rien à foutre du droit belge ".

Quel est le pédigrée de cette société ? Sur un slide de présentation, on nous parle effectivement d’une maison mère enregistrée à Londres au nom de Global IGold UK Limited. Vérification faite au registre de la Companies House, cette société est dissoute depuis 2017. Mais, à côté de Global IGold UK Limited figure un numéro d’entreprise (10206291) qui ne correspond pas. Il appartient en réalité à une autre société, Global I Gold Online Limited. Son directeur s’appelle Costas Polemitis. Cette société est bien enregistrée depuis le 31 mai 2016. Mais, elle ne déclare aucun revenu et aucune dépense depuis 3 ans. Étonnant pour une société qui prétend employer 150 personnes dans sa vidéo de présentation. On appelle ça une société dormante. Nous avons demandé à une personne vivant à Londres de se rendre au siège social pour prendre quelques photos. L’entreprise n’a aucune présence physique dans le bâtiment. On n'y retrouve même pas son nom. C’est une boîte aux lettres.

Dans un deuxième temps, les conférenciers nous expliquent que Global Intergold est contrôlée en Angleterre par la LBMA (London Bullion Market Association). C’est une Association des professionnels du marché des métaux précieux de Londres. Nous avons contacté cet organisme et sa réponse est sans équivoque: " La LBMA n’a pas de relation avec Global Intergold, pas plus qu'elle ne contrôle Global Intergold ", nous écrit Rachel Hart, avocate à la LBMA.

Tu vois tous les lingots

Déjà deux niveaux de vérification qui ne tiennent pas la route. Le troisième ne sera pas plus fructueux. C’est une tactique récurrente des escrocs. Pour donner confiance aux clients potentiels, il faut donner l’impression que des bureaux sont accessibles. Il y en aurait plusieurs en Europe dont un à Genève. La société en fait la promotion dans une vidéo sur Youtube. On y voit des gens fortunés coupant le ruban d’inauguration un verre de bulles à la main. Tout à l’air crédible. Le leader belge en remet une couche : " Vous pouvez y aller. Vous dites… Je suis à Genève. Et vous arrivez là. Dring, dring. T’observes le bureau. Tu vois tous les lingots, etc. ".

Sauf qu’un journaliste de l’équipe est allé vérifier directement sur place. Grâce à une vidéo d’un top leader russe, il connait l’emplacement précis du bureau. Il se trouve au numéro 15 de la rue du Cendrier au 4e étage. L’entrée est juste à côté d’une peinture très reconnaissable. Par chance, le journaliste va pouvoir entrer et frapper à la porte de Global Intergold. Il n’y a personne et sur la porte figure un autre nom de société.

Ces bureaux sont vides

Un voisin de palier lui confie: " il n’y a plus personne. Je n’ai jamais vu ces gens-là. Ces bureaux sont vides depuis des mois ". Global Intergold n'a jamais figuré ni au registre du commerce national (Zefix) ni à celui du Canton de Genève. Encore un écran de fumée qui s'envole.

La structure semble vraiment opaque. Rien que pour Londres, nous avons trouvé 4 autres sociétés qui portent le nom de Global Intergold ou IGold. Elles sont toutes soit dormantes soit dissoutes (voir l’animation ci-dessous qui retrace la structure en Europe).

Mais, où va l’argent ? Pour l’instant, les clients paient depuis peu sur un compte espagnol à la banque Santander de Madrid. Ce compte appartient à la société Global Intergold Spain SL enregistrée à Ténériffe. Cette société est dirigée par une certaine Sofia Kontogianni. Cette même personne a également créé deux autres sociétés en Roumanie et en Bulgarie. Deux pays où se trouvaient les anciens comptes en banque de Global Intergold. Ceux utilisés directement sur le site web de la société. Ils semblent avoir été gelés.

La banque espagnole a transmis cette affaire à son unité interne de lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme. "S'il y a des éléments qui démontrent qu'un compte est utilisé à des fins illicites, les autorités espagnoles seront saisies pour enquêter plus loin", nous écrit Joan Tarzian, responsable communication du groupe Santander.

Plusieurs autorités de contrôle de différents pays ont déjà placé Global Intergold sur liste noire. C’est le cas :

La promesse du leader

Tout aurait pu s'arrêter là. Toutes les preuves sont réunies pour démontrer une fois de plus que cette société est toxique. La suite de l'enquête va nous être servie sur un plateau d'argent par le leader belge lors de la réunion luxembourgeoise: " Si, vous-même, vous dites : " J’ai des gens qui sont sur Namur parce qu’ils ne savent pas aller sur Bruxelles. Ok, appelez-moi. J’arrive là. J’ai tout le matériel. J’ai tout". Il nous laisse sa carte de visite.

L'équipe va le prendre au mot. Ce sera la partie sensible du reportage. Début septembre 2019, nous reprenons contact avec lui. Nous avons trouvé une salle dans le namurois avec une date disponible mi-octobre. Un bon mois, c'est trop long et nous allons sentir la pression venir du leader. Il va directement mettre le pied dans le porte. "Il ne faut pas attendre octobre. Je peux venir la semaine prochaine chez vous. Plus vous attendez, moins vous allez gagner". Quand il a un client, il ne le lâche plus. Il veut toutes les coordonnées (mail, profil Facebook, contact WhatsApp...). C'est très intrusif et ça risque de griller notre couverture. Nous mettons de la distance. On doit lui donner l'impression que s'il est trop insistant, il risque de nous perdre. C'est un subtil équilibre. En lui promettant de réunir 20 personnes en octobre, l'appât du gain semble suffisant pour qu'il nous laisse enfin tranquilles.

Nous ne sommes pas étonnés quand il nous annonce qu'il a déjà fait entrer 2000 personnes dans la pyramide en Belgique et 4000 dans le monde entier. Il est co-fondateur de la World team.

Fin novembre 2019, il sera même invité d'honneur à la conférence internationale de Global Intergold qui se tiendra à Barcelone. Ce titre récompense les personnes qui recrutent le mieux. Pour l'obtenir, il a gagné une compétition entre leaders. Il devait obtenir au minimum 20000 points en 4 mois. On a fait un rapide calcul en se basant sur le règlement du concours. 20 000 points, c'est par exemple l'équivalent de 100 personnes qui ont investi chacune 540€. En 4 mois de temps, il a donc fait rentrer au minimum 54 000€ dans les caisses de Global Intergold. Si on suit ce schéma, ça veut dire qu'il pourrait avoir généré un chiffre d'affaire d'environ un million d'euros pour la société depuis ses débuts (décembre 2013). La société prétend avoir déjà capitalisé un milliard d'euros.

Le leader belge est également très actif sur les réseaux sociaux. Il multiplie les vidéos dans son studio virtuel et il organise environ une fois par mois des conférences dans des hôtels de la capitale. Parfois, il fait payer les entrées. Ça peut monter jusqu'à 30€ en prévente et 40€ sur place. Mais, si vous invitez deux personnes, il vous fait une ristourne de 50% (voir image ci-dessous). 

Le grand jour

Tout a été monté la veille. Les machinos de la RTBF ont installé des fausses parois garnies de miroirs sans tain pour cacher les caméras. Le lieu doit être crédible sinon tout s'écroule. Le stress est palpable car on ignore quelle sera la réaction du leader une fois le pot aux roses révélé. Un service de sécurité est engagé pour anticiper tous risques.

Dans la salle, le public est dans le coup. Il a pour consigne de poser des questions simples. L'opération séduction commence pour le leader: "Je fais toutes ces présentations bénévolement rien que pour vous car l'information doit passer. Et ce sont les bonnes informations que je vais donner. Pas des informations dans le vague".

Il va pourtant nous resservir le même scénario bien huilé et rempli de fausses informations: la société en Angleterre sous le contrôle de la LBMA, le bureau à Genève, les 12% de rendement garanti, la duplication auprès de 3 personnes et les bonus mirobolants...

La vidéo finale d'Annie Allard

Le reste vous connaissez. Nous avons diffusé une vidéo à la fin de la réunion. Nous avons observé attentivement le leader. On sent que ça bouillonne à l'intérieur. Mais, il reste tout à fait calme. Annie Allard entre dans la salle accompagnée par deux cameramen et un ingénieur du son. Elle le met face à toutes les contrevérités énumérées pendant la soirée.

L'homme ne bronche pas et utilise toujours le même argument en se faisant presque passer pour une victime: "Vous m'apportez des éléments que j'ignorais. Je ne suis pas représentant de la société. Je ne connais pas ce que fait la direction. Je ne suis qu'un client. Je ne fais que porter les informations contenues dans les conditions générales". Malgré tout ce qu'on lui annonce, il prétend qu'il va continuer avec un aplomb déconcertant. Victime vraiment?

Flagrant délit de mensonge

À plusieurs reprises, on va le surprendre à mentir. Le meilleur exemple: "Connaissez-vous le directeur de la société à Londres, un certain Costas Polemitis? De Londres, je ne connais pas".

Pourtant, sur son profil Facebook, on trouve aisément une photo de lui posant aux côtés de Costas Polemitis. (voir la vidéo ci-dessous)

À la fin de l'entretien, le leader va nous faire une promesse:"Pouvez-vous vous engager face caméra à ne plus flouer les gens avec des fausses informations? Avec des fausses informations, je m'engage à ne pas le faire. Merci de m'avoir éclairé dans ce secteur. Merci à l'équipe".

Difficile de croire à cette version d'un client bénévole simple victime du système. 12 jours après le tournage, il participait de nouveau à des conférences en ligne pour faire la promotion du système fractal. La FSMA, l'Autorité des services et marchés financiers rappelle: "qu'en Belgique, créer, exploiter ou promouvoir un système de promotion pyramidale peut être considéré comme une pratique commerciale trompeuse et est susceptible de faire l’objet d’une sanction pénale".

Nous avons contacté la société Global I Gold Online Limited à Londres pour obtenir une réaction à tous nos éléments d'enquête. À l'heure où nous écrivons ces lignes, nous n'avons reçu aucune réponse de sa part.

La suite n'est plus du ressort journalistique. Test Achats, l'association de défense des consommateur a déposé plainte auprès du parquet, de l'inspection économique et de la FSMA. Pour mettre un terme à cette fraude organisée, une coopération internationale des autorités de contrôle sera certainement nécessaire.

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