Concours de beauté: la belle escroquerie?

La beauté aurait-elle été érigée en valeur suprême? Elle prend en tout cas de plus en plus d’importance dans notre société. A l’heure où tout se marchande, le corps est un produit que l’on étale sur le marché de la séduction. Preuve de cette évolution: le succès croissant des concours de beauté. Ils sont de plus en plus nombreux et de plus en plus diversifiés aussi. Enquête par immersion dans l'un d'entre eux.

Notre enquête débute par une lourde tâche pour les filles de la rédaction. Elles doivent sélectionner nos futurs espions. Ces jeunes hommes devront infiltrer l’un des concours les plus courus du moment, le concours Top Model Europe. Dix garçons se sont portés volontaires. Nous en avons retenu trois. Maxime, 27 ans, de Huy, Vincent, 22 ans de Liège et Bryan, 23 ans de Bruxelles. Notre sélection était payante. Après s’être inscrits sur le site du concours, nos trois garçons ont tous été retenus.

Quelques jours plus tard, ils sont appelés pour passer une deuxième sélection: un casting devant un jury. Il se déroule dans un hôtel de Bruxelles. Première étape obligatoire: le paiement de 25 euros pour l'inscription. Ces vingt-cinq euros, c’est déjà beaucoup pour un jeune. Mais ce n’est encore rien par rapport à ce qui leur sera demandé. Après le paiement, commence alors pour ces nombreux candidats, un calvaire inattendu. Maxime, notre candidat infiltré témoigne: "Franchement, j’aurais organisé ça la veille, je m’y serais peut-être mieux pris. J’aurais mis une bouteille d’eau pour les gens, parce que ce ne sont pas des esclaves." Bryan, notre deuxième candidat infiltré poursuit: "Payer vingt-cinq euros pour les frais d’administration et tout ça et au final, laisser des gens pendant quatre heures, cinq heures, sans eau, il fait chaud… Moi, je le sens… Je suis déshydraté." Après l’attente, vient alors enfin le passage devant le jury. Ce n'est pas vraiment la délivrance attendue. Ce moment leur réserve aussi une belle surprise. Ils doivent se dévêtir. Fille-garçon, tous en sous-vêtement. L'un des membres du jury prend la parole: " Vous avez été seulement dix pour cent sur les 1 500 à avoir été choisis, donc 150 aujourd’hui." Après cette brève introduction, les jeunes candidats se présentent. " - Bonjour! J’ai 14 ans. Je viens de Linkebeek. Je suis encore à l’école, en troisième secondaire et ce qui me pousse à faire Top Model Belgium, euh… Top Model Europe, pardon, c’est que j’ai aussi… quand j’étais jeune, j’étais souvent critiquée sur mon physique. - Tu mesures combien? - Un mètre soixante!". Après les présentations, les jurés font défilé tout le monde. Nos trois candidats infiltrés se prêtent au jeu. Seront-ils maintenus dans cette compétition? Réponse une semaine plus tard.

L'argent à chaque étape

Un seul de nos trois candidats sera finalement retenu. Il s’agit de Maxime. Pour accéder à la demi-finale du concours, seulement, il doit se lancer dans la recherche de sponsors, entre autres de sponsors dit "privés". Maxime nous explique ce qu'il comprend par sponsor privé: "J'imagine que des sponsors privés, c’est comme si ma mère m’en donnait un. Ce n’est pas un réel sponsor, quoi, c’est juste un don, on va dire comme ça. Donc, c’est trois fois cinquante, donc, ça fait déjà cent cinquante euros." Les proches donnent bien souvent, persuadés du potentiel de leur enfant. A côté de l’argent soutiré dans le cercle privé, il y a celui des commerçants. A ce stade du concours, des centaines de candidats investissent nos rues. Leur mission: ramener de l’argent à l’organisation.

Maxime, pour notre enquête, se lance. Le premier commerçant sollicité répond: "Je viens de sponsoriser un petit loup, mais un client, parce que j’ai toute la famille comme client. La maman est venue. C’est pour Top Model Belgium. Donc, là, je dis: "Non!"". Manifestement, les commerçants en ont marre de ces demandes incessantes. Malgré ses multiples tentatives, Maxime rentrera bredouille. Après sa recherche de sponsors, Maxime doit préparer des tenues obligatoires pour participer à une formation. L’organisation du concours lui impose une série de vêtements bien spécifiques. Maxime nous détaille la liste reçue: "Pour les garçons, il est noté un legging ou un jogging noir, une paire de chaussures noires classiques, une paire de chaussures de sport, de gym pour certains exercices, deux boxers, noir et blanc...". Au total, pour un candidat qui ne posséderait aucun des vêtements exigés, la dépense s’élèverait à environ 200 euros. Ici encore, ce n’est qu’un début.

Du bétail!

Pour sa formation, Maxime doit se rendre à Paris. Sa note s’allonge avec le coût des transports, de deux cent euros. A l’entrée de la salle, toujours une caisse. Si le candidat n’apporte pas un minimum de sponsors, la compétition s’arrête pour lui. Après le bâton, la carotte… Il s’agit de faire miroiter à ces candidats une vie de mannequin. Ces jeunes en rêvent à peu près tous. Le formateur s'exprime: "S’il faut partir avec vous, cinq jours, en voyage, à Rio, à Los Angeles, en Afrique du Sud, faire un shooting… qu’est-ce qu’ils vont regarder comme tort, c’est se tenir. Chaque année, on en a qui réussissent." La formation durera toute une journée. En vêtements ou en sous-vêtement, les exercices se succèdent dans une discipline parfois militaire. "Du bétail à mater!", c’est ce que Maxime a l’impression d’avoir été durant cette journée. "L’image vraiment marquante de la journée, c’était le malaise de la jeune fille. Tous les besoins élémentaires des gens sont mis de côté, c’est-à-dire: boire, manger, aller aux toilettes. Et voilà! C’est du bétail, quoi! C’est des billets sur pattes." A ce stade de notre enquête, nous aurions bien voulu obtenir des explications de la part de l’organisateur de ce concours… Pourquoi si peu de considération pour les candidats? Combien rapporte un concours à ses organisateurs? Que font-ils de tout l’argent ramené par ces jeunes? Maxime a dû fournir 300 euros de sponsor pour accéder à la demi-finale. Une étape qu’il a franchie avec succès. Génial, pensions-nous. Il passe en finale…  Mais à nouveau: condition sine qua non pour qu’il puisse rester en lice: l’argent. On lui réclame cette fois 450 euros de sponsors en plus. Ajoutez à cela des frais connexes: costume, transport… la note de Maxime grimpe à 1 615 euros. Gageons que toutes ces dépenses ne seront pas vaines.

Maxime, notre candidat infiltré, finaliste

Nous allons bientôt être fixés. On retrouve notre candidat-infiltré dans le parking d’un grand hôtel bruxellois. Dans quelques heures, doit s’y tenir la grande finale. Maxime vient d’assister à la dernière répétition de son ultime défilé. Plus il avance dans le concours, plus il doute de son sérieux: "- Peut-être pas Top model Europe mais Top model Euros, quoi! C’est vraiment tourné autour de l’argent. Je dirais que c’est… Franchement parfois, j’ai l’impression qu’ils ont pris des gens pour en prendre, pour avoir un ratio, pour avoir un nombre de personnes parce qu’il n’y a pas de critère de taille, il n’y a pas de critère de… Il n’y a aucun critère." On rééquipe la compagne de Maxime qui le suivra pour le show finale. Notre dernier candidat infiltré se rapproche du dénouement. Il a traversé toutes les étapes: la sélection par internet, le casting, la demi-finale pour se retrouver aujourd’hui en finale. Il y aurait eu 8 000 inscrits au départ. Ils ne sont plus qu’environ une centaine ce soir. Maxime pourrait-il être sacré lauréat d’ici quelques heures dans cette salle? Il a engagé dans cette aventure environ 1 665 euros. Son investissement va-t-il être payant? Les résultats tombent: "La première place pour 2018, pour les garçons : Sony!" Maxime, notre candidat-infiltré ne sera pas lauréat. Comme la grande majorité des candidats engagés dans cette aventure, il aura payé cher sa participation. S'adresser à une agence de mannequin directement, ne lui aurait sans doute rien coûté du tout.

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