"Vouloir manger toujours plus vite et moins cher entraîne des scandales comme Veviba"

"Vouloir manger toujours plus vite et moins cher entraîne des scandales comme Veviba"
"Vouloir manger toujours plus vite et moins cher entraîne des scandales comme Veviba" - © GEORGES GOBET - AFP

Le scandale de la viande Veviba était au menu du "Parti Pris" de Matin Première ce vendredi, avec comme invités : Sophie Heine, politologue et chercheuse à l'ULB et à Oxford ; et avec François Gemenne, politologue à l'ULG et à Sciences Po Paris.

A la question de savoir si nous sommes condamnés à vivre avec des scandales alimentaires, François Gemenne répond : "Je crois malheureusement qu'on est condamné à vivre de plus en plus de scandales alimentaires. Tant qu'il n'y aura pas de remise en question profonde des logiques de production et de consommation des aliments non seulement en Belgique, mais aussi en Europe, on sera condamné à revivre ce genre de scandale. Il faut se souvenir que l'AFSCA a été créé en 2000, le 4 février 2000, juste après le scandale de la dioxine, avec l'idée que ça allait mettre fin aux scandales alimentaires. On a mis un contrôleur, mais on n'a pas du tout pensé à changer le système, et donc malheureusement je pense qu'on sera condamné à revivre ce genre de scandale tant qu'il y aura une sorte de course à la rentabilité et une course au plus bas prix et aussi — et c'est un élément qu'on oublie souvent dans le débat — tant qu'on consacrera aussi peu de temps à manger. Le Belge consacre assez peu de temps à manger, une heure et demie par jour seulement pour les trois repas. Selon la moyenne de l'OCDE, des pays comme la France, l'Italie, l'Espagne, la Grèce ou le Danemark consacrent chacun plus de deux heures par jour à manger. On veut manger sans cesse plus vite et sans cesse moins cher, ça entraîne donc forcément ce type de scandale".

Autrement dit, "il faut certainement cuisiner, et surtout il faut remettre, à mon avis, les agriculteurs et les éleveurs au centre du modèle. Ils ont aujourd'hui malheureusement la place de victimes", précise-t-il.

Le Belge mange-t-il trop de viande ?

Cet avis, Sophie Heine le partage entièrement : "Il y a d'autres études qui montrent que non seulement le Belge ne consacre pas assez de temps à manger, mais il mange beaucoup de viande. Donc, sur ce sujet-là en particulier, c'est important parce qu'il y a évidemment la question de : est-ce qu'on réforme l'organisation qui est censée contrôler le système ou est-ce qu'on réforme le système lui-même ? Et là je suis tout à fait sur la ligne de François, sur laquelle il faudrait réformer le système. Il y a donc des choses à faire aussi : diminuer la consommation de viande, changer la production… Il y avait des propositions intéressantes, je trouve, de la part du cdH quand ils suggèrent d'aller vers les coopératives, de faire en sorte que les éleveurs producteurs puissent directement posséder l'outil plutôt que d'avoir toutes ces chaînes complètement fragmentées, etc. Revenir vers une production beaucoup plus locale, ce qui ne va pas du tout dans l'air du temps évidemment, parce qu'il y a toute la question aussi de l'européanisation, de l'internationalisation du marché qui est déjà là et qui va se faire de plus en plus, puisque comme certains l'ont pointé dans le débat, il y a tout de même les négociations entre l'Union européenne, le Mercosur et d'autres groupes régionaux et d'autres pays sur la question de l'importation de viande et d'autres produits alimentaires. Donc, la question est : comment est-ce qu'on met en place des règles qui sont non seulement suffisantes au niveau belge, mais qui puissent être compatibles et qui puissent être équilibrées par des règles supranationales et globales qui soient tout aussi exigeantes. Là, évidemment, l'enjeu est beaucoup plus difficile".

Manger moins de viande, voilà une consigne qui ne va pas du tout faire plaisir aux producteurs de viande. "Ceci dit", précise François Gemenne, "il est certain que les éleveurs ont aussi la possibilité, d'une certaine manière, de diversifier leur production et il n'y a pas que l'élevage dans l'agriculture. Ça, c'est important de le dire. Il faudra aussi poser la question des responsabilités politiques sur les contrôles. On sait que les grandes entreprises comme Veviba étaient prévenues des contrôles à l'avance et que ces contrôles étaient généralement effectués par des vétérinaires sous-traitants de l'AFSCA. Il est certain que quand on a un acteur aussi dominant dans le secteur, qui est un peu dans une logique parfois de contrôleur contrôlé, et donc il faudra se poser aussi la question de savoir si ce n'est pas un système qui est en place et un véritable scandale de Bastogne".

Un avis partagé par Sophie Heine qui précise que "sur la question en effet de changer les modes de consommation et de l'impact que ça peut avoir sur l'industrie et sur le système économique lui-même, c'est une question beaucoup plus large. Dès qu'il y a des transitions, évidemment il y a des difficultés. Ça, ce sont aux politiques de prendre les choses en main et de planifier ça. Les scandales sanitaires et alimentaires à répétition depuis des années devraient tout de même faire prendre conscience aux acteurs politiques, en période préélectorale à plusieurs niveaux, qu'il y a des choses fondamentales à changer dans le système".

Sans l'Afsca, ce serait pire

A la question de savoir si ce serait pire sans l'Afsca, François Gemenne répond que ce serait vraisemblablement le cas. "Je pense que malheureusement quand on est dans un système avec l'apparition de plein de supermarchés à bas prix, qui cassent les prix et qu'on tire sans cesse les prix de l'agroalimentaire vers le bas, forcément à un moment donné il y a des abus qui sont commis dans la chaîne de production".

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