"Vivre avec le virus", la seule solution ? Non, il y a aussi la stratégie "zéro Covid" : comment ça marche ?

Tenir bon en attendant qu’une part significative de la population soit vaccinée. Rouvrir petit à petit, secteur par secteur. Limiter ses contacts en attendant des jours meilleurs. Ces quelques mots d’ordre rythment nos vies depuis des mois maintenant. Et cela va encore durer.

Fin octobre, en pleine deuxième vague, le Premier ministre Alexander De Croo présentait la lutte contre le Covid-19 comme "un marathon qui durera encore au moins jusqu’à l’été prochain".

Mais devons-nous "vivre avec le virus", comme l’affirme un adage désormais bien connu ? Est-ce la seule stratégie qui s’offre à nous ? Non. Un peu partout en Europe et dans le monde, des voix s’élèvent pour porter la stratégie "zéro Covid".

Zones vertes et zones rouges

Dans une tribune publiée dans plusieurs journaux dont Le Monde le 15 février dernier, des économistes et des médecins mettent en avant cette solution pour un retour rapide à la vie la plus normale possible. "Viser l’objectif zéro Covid constitue un moyen clair de traverser la pandémie en minimisant les dégâts", affirment-ils.

Le principe ? Découper les territoires en zones vertes et rouges. Les premières maîtrisent la circulation du virus, les secondes doivent encore y parvenir. Les zones rouges sont confinées en attendant de passer en vert. Les zones vertes, elles, profitent d’une situation qui rappelle la "vie d’avant" : restaurants et bars ouverts, reprise de la vie sociale et culturelle…


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"Eliminer le virus sur l’ensemble du continent européen peut sembler impossible. Nous pensons pourtant être capables d’y parvenir en définissant des mesures et des normes communes de santé publique pour instaurer puis protéger des 'zones vertes' où le virus y est maîtrisé. Plus ces zones seront de taille réduite, plus vite elles pourront retrouver un fonctionnement normal et éviter des mesures contraignantes", veulent croire les signataires de la lettre.

Pour maintenir leur situation favorable, les zones vertes renforcent les contrôles aux frontières et appliquent à la lettre le mot d’ordre "tester, tracer, isoler" tout en poursuivant leur programme de vaccination.

Mais l’Europe n’est pas une île…

Et si l’épidémie repart à la hausse en zone verte ? Alors on applique des mesures fortes et localisées pour casser la transmission. A l’image de Melbourne, en Australie, qui procédait la semaine dernière à un confinement éclair de cinq jours en plein Open de tennis. Le but : stopper un cluster qualifié par les autorités "hyper-infectieux" de contaminations au variant anglais du coronavirus, apparu dans un des hôtels ayant servi à la quarantaine de plusieurs joueurs et participants au Grand Chelem australien.

Confiner des zones déterminées, c’est plus facile quand on est une île que quand on se trouve au cœur de l’Europe, en plein espace Schengen. "On pourrait faire de l’Europe une sorte de presqu’île s’il y avait déjà une concertation européenne sur cette stratégie", objecte Antoine Flahault, directeur de l’Institute for Global Health (Suisse) qui figure en tête des signataires de la tribune en faveur de la stratégie "zéro Covid".

Le confinement n’est pas une obligation.

Contacté par la RTBF, il précise : "Concrètement, la première chose, c’est une concertation sur cette stratégie. Est-ce que l’Europe est prête à entrer dans une stratégie de ce genre ?"

Pour Antoine Flahault, "ça doit être un débat national. Si la majorité de la population dit : 'Nous voulons arriver très vite en zone verte', alors probablement qu’il faut mettre un coup de collier et faire un confinement strict pour y arriver. Si la zone rouge ne veut pas aller très vite en zone verte pour des tas de raisons, y compris de santé mentale ou de fatigue vis-à-vis des restrictions, alors peut-être qu’elle prendra plus de temps pour y arriver".

Faut-il pour autant en passer par un nouveau confinement avant d’arriver en "zéro Covid". "Le confinement n’est pas une obligation. C’est juste une accélération de l’atterrissage, souligne Antoine Flahault. C’est une procédure d’atterrissage en urgence. On n’est pas obligé d’adopter cette procédure. Une fois atterri, la question se pose en effet pour maintenir le niveau très bas de circulation."

Mais où en sommes-nous, en Belgique, par rapport à cet objectif du "zéro Covid" ? Et quels seuils choisir ? Le modèle idéal des différentes zones, présenté par le professeur Yaneer Bar-Yam, est radical. Sur le site internet endcoronavirus.org, ce scientifique formé au MIT a établi un classement des pays. La Belgique figure parmi ceux qui "y sont presque".

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Les critères pour une zone verte tels que définis sur endcoronavirus.org : pas de nouvelles transmissions au sein de la communauté pendant 14 jours, de nouveaux cas détectés uniquement chez ceux qui ont été isolés à leur entrée dans la zone, pas de fronti © Capture d'écran endcoronavirus.org

"On est vraiment dans une situation stable depuis 14 semaines. C’est énorme, observait ce mardi 16 février Yves Copppieters, professeur de Santé publique à l’ULB. On se rend compte qu’on est capables de contrôler cette épidémie grâce à toutes les mesures. Ça, c’est une excellente nouvelle."

Dans ce contexte, le spécialiste plaide toujours pour une "stratégie zéro mutant qui a tout son sens. On sait que [les variants] sont plus contagieux et qu’ils peuvent vraiment fortement influencer l’évolution de l’épidémie dans les jours et les semaines qui viennent".

Quant à savoir si un zéro Covid est envisageable rapidement chez nous, Yves Coppieters prévient : "On ne pourra l’envisager que lorsque l’épidémie va fortement chuter avec l’arrivée du printemps, des beaux jours et l’effet d’une vaccination plus importante qu’actuellement. Lorsque l’on sera comme entre les deux vagues de l’année passée, dans la situation de fin mai-juin-juillet 2020, alors là le débat peut être mis sur la table."

Reste à voir si un territoire de la taille de la Belgique se prêterait bien à des confinements locaux quand la situation l’exige. Le débat entourant l’explosion des cas dans la région d’Anvers l’été dernier est là pour nous rappeler que, en la matière, rien n’est simple quand on vit à un peu plus de 11 millions de personnes sur quelque 30.000 km².

Vivre presque comme avant et sauver l’économie

Ces efforts en vaudraient-ils la peine ? Oui, veulent croire les partisans de cette stratégie. Selon eux, il vaut mieux viser la suppression plutôt qu’une sorte d’entre-deux faite de semi-confinements à grande échelle pendant lesquels la population apprend à "vivre avec le virus".

Michael Baker, professeur de Santé publique à l’Université d’Otago (Nouvelle Zélande) et Martin McKee, professeur à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, n’y voient que du positif. Fin janvier, ils publiaient dans le Guardian un texte titré : "Tous les pays devraient s’engager dans une stratégie d’élimination du Covid-19."

S’ensuit une liste de 16 arguments qui ont de quoi faire rêver : limiter les décès dus au virus (forcément), diminuer les cas de "Covid long", réduire les inégalités entre ceux qui souffrent le plus économiquement des mesures de confinement et les autres, relancer plus rapidement l’économie du pays, libérer les relations sociales…

Mais cela doit passer par une unité internationale. "C’est plus facile si beaucoup de pays choisissent cette approche. Les contrôles aux frontières peuvent être assouplis entre zones vertes, permettant ainsi des voyages sans quarantaines avec des bénéfices économiques et sociaux", insistent Michael Baker et Martin McKee.

On est dans une heure qui n’est pas d’extrême urgence. On peut se donner le temps du débat.

Et enfin, dans une société démotivée par des objectifs sans cesse repoussés au fil d’un marathon dont on ne voit pas la fin, un "but zéro Covid explicite apporte une motivation forte et de la coordination".

Antoine Flahault estime que c’est "de toute façon un débat dont on ne va pas faire l’économie en Europe ces prochaines semaines". Le contexte est favorable, observe-t-il. "On est dans une heure qui n’est pas d’extrême urgence. On peut se donner le temps du débat. On n’est pas dans une phase où il faut à tout prix et de toute urgence verrouiller le pays parce que le système de santé pourrait imploser du jour au lendemain."

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