Violences sexuelles : l'ULB balance son folklore

La guindaille à l’Université. Des moments de joies souvent, mais parfois des moments difficiles. Assise devant les préfabriqués, Rachel, baptisée et étudiante à l’ULB jusqu’en 2019, regarde les cercles et se souvient de certaines expériences, où elle s’est sentie en danger.

"Un soir, je me suis retrouvée presque complètement nue au milieu de la Jefke. J’avais simplement retiré mon pull, car il faisait trop chaud. Soudainement, je sens plusieurs personnes m’entourer et sans que je sache quoi, comment, on m’a retiré mon soutien-gorge. Mon premier réflexe a été d’envoyer une claque à l’un des agresseurs. Je suis partie en courant. Une autre fois, alors que la rumeur circulait, je me suis retrouvée complètement défoncée et inconsciente, car on avait mis du GHB dans mon verre. Heureusement, des amis m’ont retrouvé et ma mère est venue me chercher. Que se serait-il passé s’ils ne m’avaient pas retrouvé ?", explique l’ancienne étudiante baptisée.

Je n’ai pas honte d’être une victime

Raconter ces évènements était difficile à l’époque, mais Rachel se rend compte que son histoire n’est pas unique. Elle refuse de se cacher, alors qu’elle a subi des agressions. "Je pensais vraiment être dans un endroit sûr à la Jefke. J’y allais 4 soirs par semaine et je pensais que mes pairs baptisés me protégeaient. Je me suis rendu compte que j’étais parfois dans la fosse aux lions. J’ai mis du temps à me réapproprier mon corps et cette culture du folklore. Personne ne m’a jamais encadré après ces évènements. Ni le cercle, ni l’Université. Durant longtemps, je ne voulais pas en parler, mais je n’ai pas honte d’être une victime, il faut que la honte change de camps. Ce sont les personnes qui se comportent de façon problématique qui doivent se remettre en question. C’est quelque chose de réel dans notre société et il faut que cela change", complète-t-elle.

Libération de la parole des victimes

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Rachel a également partagée son histoire sur les réseaux sociaux © Tous droits réservés
La page Instagram de "Balance Ton Folklore" © Tous droits réservés

Son histoire, Rachel l’a également partagée sur les réseaux sociaux. Sur une page Instagram dédiée aux témoignages de faits d’agressions sexuelles sur le campus de l’ULB nommée : "Balance Ton Folklore".

"Malgré tout, j’ai des flashs de lui et moi en train de faire l’amour, alors que je lui ai bien fait comprendre auparavant mon rejet", "J’ai fini par rentrer avec quelqu’un bourrée après un TD. Je n’étais ni dans l’envie, ni dans l’état de faire quoique ce soit avec ce mec, mais je me suis forcée moi-même. C’était un mauvais moment et il définit encore ma vie sexuelle des années après".

En deux mois, les témoignages se multiplient… La page en comptabilise plus de 170 aujourd’hui. La parole des étudiant(e)s baptisé(e)s se libère, et c’était justement l’objectif de Balance Ton Folklore. "On ne trouvait pas normal qu’un lieu d’épanouissement et de savoirs comme l’Université ne soit pas un endroit sûr. On ne doit pas avoir constamment peur en allant en soirée. Après la vague #metoo, la parole se libère partout y compris sur les campus", justifie Chloé (prénom d’emprunt), l’une des créatrices de la page. "On se rend compte qu’on a assisté à tout ça sans vraiment comprendre ce qui se passait. Maintenant on sait qu’il y a une véritable culture du viol dans le folklore estudiantin. Non pas que le folklore soit créateur de ça, mais en tant que microsociété, il répète ce qui existe dans notre société", ajoute Sofia (prénom d’emprunt).

Ses créatrices témoignent anonymement, pour garder le contact privilégié qu’elles nouent avec les victimes. "Dans un premier temps, l’idée était de créer un espace de soutien et d’écoute qui n’existe pas. C’est parfois juste ça qui est nécessaire, se sentir écoutée et crue en fait, car c’est souvent un frein aux témoignages auprès de la police ou de l’université", commente Sofia. "C’est vraiment ça qu’on voulait. Créer un espace d’écoute anonyme ou non. On voit que cela fonctionne bien. Certaines victimes nous disent qu’elles n’en avaient jamais parlé, qu’elles n’avaient jamais mis de mots sur leurs traumatismes. Le fait aussi qu’on réponde et qu’on échange avec la personne, qu’on lui propose notre aide, ça les soulage énormément", complète Chloé.

Les autorités de l’ULB réagissent

Comment réagissent les autorités académiques ? Depuis septembre 2020, l’ULB a créé Cash. e, un centre d’accompagnement et de soutien dans les risques de harcèlement envers les étudiant·e·s. "Le centre entend répondre à cette question : 'Est-ce que la relation dans laquelle je suis m’indispose, ne me convient pas ? Normal, pas normal ?' Les étudiant.e.s viennent chercher chez moi des soutiens, de l’écoute et un tri dans les informations. Ensuite, on réfléchit ensemble à ce qu’on peut faire après le travail d’écoute et d’accompagnement. On les prend en charge de façon personnelle, individuel et on les oriente vers un thérapeute adapté, mais aussi de façon plus officielle, en interne de l’Université, anonyme ou non. Si l’étudiant(e) veut aller jusqu’à la plainte, je peux l’aider à construire cette plainte pour qu’elle puisse être reçue par les autorités", précise Sylvie Boët, la responsable de Cash. e (ULB).

Moins de 100 étudiant(e)s ont fait appel à Cash. e pour l’instant. Le centre n’est pas assez connu, il suscite encore la défiance de certaines victimes, qui reprochent aux universités de ne pas sanctionner les auteurs de violences. "Il y a une nécessité à prendre en charge le bien-être des étudiant.es sur le campus. Les demandes sont gérées et je pense que les étudiantes sont satisfaites, mais il ne faut pas oublier qu’il faut un temps nécessaire pour créer les processus et les procédures. Cette année académique a permis ça. Il y a vraiment une prise de conscience individuelle et collective. Ça ne peut et ça ne doit plus arriver dans le milieu folklorique. Les cercles et l’ACE (ndlr, Association des Cercles Etudiants) travaillent avec moi depuis mon arrivée, donc bien avant la création de la page pour réfléchir à la prise en charge du harcèlement à la suite de témoignages", insiste Sylvie Boët.

Déconstruire pour éviter les comportements violents

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L'enquête réalisée par l'ASBL dont les résultats sont rassemblés dans un livret © Tous droits réservés
La page Instagram de l'ASBL © Tous droits réservés

Si les structures d’accompagnement se mettent en place, il existe très peu d’action sur le volet préventif. Pour initier le mouvement, des étudiant(e)s de l’Université de Louvain-la-Neuve (UCL), ont décidé de sensibiliser les autres étudiants à la notion de consentement. "On a créé cette asbl à trois, car on veut sensibiliser et agir sur la notion de consentement. On a remarqué qu’il y avait un manque de savoir de la communauté universitaire à ce sujet", raconte Manon Gutierrez Rodriguez, responsable communication de l’ASBL "Thé Ok ?" (UCL).

L’ASBL a remarqué que la notion de consentement n’est pas claire chez les jeunes. Elle estime qu’ils ne sont pas assez "déconstruits" à ce niveau-là. "La déconstruction, c’est se rendre compte de certains rapports de domination qui nous entourent tous les jours. Par exemple, pour le consentement en soirée, se rendre compte qu’on n'a aucun droit de requête sexuel envers une personne complètement bourrée, c’est déconstruire. Ne pas culpabiliser quelqu’un qui ne veut pas coucher avec, parce qu’elle est saoule, c’est déconstruire. Chacun doit se poser cette question en soirée : suis-je légitime à vouloir coucher avec quelqu’un qui n’est pas en état de me donner son consentement ?".


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Des ateliers, conférences, des formations, des vidéos, mais aussi un livret. L’ASBL vient de sortir une étude qui rassemble 3000 réponses d’étudiant(e)s sur la notion du consentement en soirée, en ville et en relation. Elle a voulu aborder tous les points. "C’est vraiment un état des lieux du consentement dans tous les milieux auxquels les étudiants sont confrontés. Même si à la base, ce n’est pas notre rôle, on a un devoir en tant que personne déconstruite. On doit aider les autres à ouvrir les yeux. Pour l’instant, on comble un vide que les universités n’ont pas pu remplir. Les universités nous soutiennent en partie, et c’est déjà bien, mais ça ne doit pas s’arrêter là. Il faut qu’elles nous aident, qu’elles sanctionnent, car notre travail ne sert à rien si on ne met pas hors d’état de nuire les personnes problématiques", conclut Manon.

"Thé Ok ? Consentement" forme aussi les comitards avant la saison des baptêmes et se rend également aux activités pour interroger les bleu(ette)s. Récemment, l’ASBL a reçu une bourse pour créer un programme spécifique dans les écoles secondaires, "car l’éducation au consentement doit se faire dès le plus jeune âge". Dès la rentrée prochaine, les représentantes de l’association iront donc dans les écoles et autres campus universitaires. Après la libération de la parole, place à l’action. Déconstruire et lutter contre la banalisation des violences sexuelles dans le folklore afin que chacun puisse guindailler en toute quiétude.

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