Violences sexuelles dans le sport: Nancy Sohie, ancienne patineuse belge, accuse son ex-entraîneur de "pédophilie"

Violences sexuelles dans le sport: Nancy Sohie, ancienne patineuse belge, accuse son entraîneur de "pédophilie"
Violences sexuelles dans le sport: Nancy Sohie, ancienne patineuse belge, accuse son entraîneur de "pédophilie" - © MLADEN ANTONOV - AFP

Ancienne championne juniors Belgique, Nancy Sohie dit aujourd’hui être "prête à affronter les regards des autres".  "Même si je l’appréhende", ajoute-t-elle dans une interview réalisée par le journal L’Equipe. Après le témoignage de plusieurs anciennes patineuses françaises accusant leur entraîneur d’abus sexuels lorsqu’elles étaient mineures, Nancy Sohie a elle aussi décidé de raconter son histoire. L’histoire d’une adolescente de 13 ans, qui avait toute confiance en son entraîneur, Jacques Mrozek. Aujourd’hui, à 52 ans, elle souhaite lever le masque : celui d’un homme dont elle était sous l’emprise, d’un coach qui, selon elle, "lui a volé son adolescence".

La rencontre : "J’étais éblouie"

En 1981, Nancy Sohie est âgée de 13 ans. Elle patine à Bruges et rencontre l’entraîneur français Jacques Mrozek, 31 ans à l’époque. Connu dans le milieu du patinage artistique, Jacques Mrozek a été sacré champion de France en 1973 et a représenté son pays cinq fois en championnat du monde et cinq fois en championnat d’Europe. Nancy Sohie fait sa connaissance alors qu’il encadre des stages à Bruges: "Je patinais à côté des patineurs qu'il entraînait et c'est alors qu'il m'a donné un conseil technique sur un saut sur lequel j'avais des difficultés. Et grâce à son conseil, ça a marché." L'ancienne patineuse tombe alors sous le charme de l’entraîneur: "Je suis rentrée chez moi, j'étais éblouie. Il patinait avec la troupe 'Holiday on Ice'. J'étais allée voir le spectacle quand j'étais plus jeune avec mes parents". Avec l’accord de ses parents, Jacques Mrozek, qui se dit intéressé par la jeune fille, devient son coach et l’entraîne plusieurs fois par semaine. Si la première année se déroule sans encombre, la deuxième année, dit-elle, marquera le début de son calvaire.    

" Quand on demande une fellation à une enfant de 14 ans en lui disant que c'est comme une glace, ce n'est pas de l'amour. C'est de la pédophilie "

C’est un an après, au cours d’un stage d’été, que Nancy Sohie dit avoir été sexuellement abusée. Selon elle, Jacques Mrozek, alors âgé de 32 ans, l’invite à passer des moments en tête à tête en dehors des heures d’entraînements: "Il m'invitait souvent dans sa caravane pour écouter de la musique. C'est là que l'approche a commencé. Il a commencé à m'embrasser. J'avais 14 ans. J'ai eu mon premier rapport avec lui à 14 ans et demi. Le 17 août 1982".  

Alors éprise de son coach, Nancy Sohie, qui écrit tout dans son journal intime, explique ne pas avoir réalisé la gravité de la situation à cette époque: "Il m'avait préparée psychologiquement à ce que l'on fasse l'amour. Il disait que son premier amour, on s'en souvient toute sa vie. Mais quand on demande une fellation à une enfant de 14 ans en lui disant que c'est comme une glace, ce n'est pas de l'amour mais de la pédophilie.", explique-t-elle. "Moi, j'étais amoureuse. Je l'ai alors vécu comme une histoire d'amour mais une histoire cachée que je ne pouvais raconter." Et d'ajouter: "Avant d'aller à l'école, je passais le rejoindre au camping pour prendre une douche avec lui". 

Nancy Sohie raconte suivre ensuite Jacques Mrozek à Dunkerke et vivre avec lui dans un camping puis dans un appartement. Elle y poursuit ses entraînements, ce qui l’éloigne de sa famille, une famille loin de se douter de la relation entre la jeune fille et son coach: "On est devenu comme un couple mais en public, il n’avait jamais un geste d’affection, on ne s’embrassait jamais. Pas de mots doux". Et l’emprise du coach, dit-elle, a, dès cet instant, grimpé en intensité: "Je ne pouvais pas mettre de jean, il voulait que je ne mette que des robes avec des talons. Comme une femme que je n'étais pas". Le sentiment d'isolement s'accentue également: "J’avais tout quitté, mes parents, mes amis, pour me retrouver seule avec lui. Et mes prestations sur la glace s’en sont ressenties alors que lui, il a commencé à boire beaucoup. De la caravane, nous sommes passés dans un appartement, où je m’occupais du ménage.

" Ma mère a dit : ‘Ça suffit, Nancy, tu rentres avec nous.’ "

Alors que Nancy Sohie se sent prise au piège, qu'elle déménage dans un autre camping à Niort (centre-ouest de la France) avec son entraîneur, son cauchemar prend soudainement fin, grâce à ses parents, après 4 ans de relation cachée avec son coach: "J'étais fatiguée, je commençais à réaliser l'emprise qu'il exerçait sur moi. Mais je n'avais pas le courage ni la force de le quitter. Je ne voyais pas d'issue. Il me répétait que sans lui, je n'étais rien. Et puis mes parents sont venus à La Roche-sur-Yon (Vendée)." C’est là que Nancy Sohie et Jacques Mrozek  participent à un stage durant l’été 1986. Venus rendre visite à leur fille, ses parents la surprennent lors d’une soirée trop arrosée:  "Ma mère a dit : 'Ça suffit, Nancy, tu rentres avec nous' ". Aujourd’hui, Nancy Sohie réalise l’importance de leur geste: "J'ai pleuré pendant tout le voyage. C'était à la fois un arrachement et une libération. Je ne remercierai jamais assez mes parents d’être venus me chercher parce que je ne serais jamais partie de moi-même…". 

Aujourd’hui coach au club de patinage de Niort, Nancy Sohie explique pourquoi elle a souhaité sortir du silence: "Pour mes enfants, pour qu'ils comprennent qui je suis, et pourquoi je suis ainsi. Mais aussi pour mes parents, pour leur dire qu'ils ne sont coupables de rien et ont toujours fait le maximum pour moi." L’entraîneuse confie suivre une psychothérapie depuis vingt ans et peut désormais mettre des mots sur ce qu'elle a enduré: "J'ai toute ma vie associé le viol à une agression physique. Aujourd'hui, je ressens ce que j'ai subi comme un viol. Je ne suis pas fière de ces quatre ans, pas fière d’avoir été abusée, mais j’ai fini par l’accepter. Il est temps que lui aussi soit confronté à cette histoire !”. Contactée par la RTBF, l'ancienne patineuse ne désire plus s'exprimer dans la presse: "Je souhaite vraiment passer à autre chose le plus rapidement possible et reconstruire ma vie. Également pour protéger ma famille en Belgique et mes enfants". 

Jacques Mrozek, un "grand copain" de Gilles Beyer

Contacté par nos confrères de L'Équipe, Jacques Mrozek conteste avoir abusé de Nancy Sohie et nie également avoir vécu avec elle entre ses 14 et ses 18 ans : "Je n'ai jamais eu de problème avec aucune de mes patineuses", a-t-il répondu à nos confrères. Le quotidien sportif L’Equipe a néanmoins recueilli le témoignage de deux autres patineuses qui confirment que Nancy Sohie et Jacques Mrozek ont vécu ensemble.

Nancy Sohie ajoute également que Jacques Mrozek était un "grand copain" de Gilles Beyer, ancien entraîneur récemment visé par accusations d’abus sexuels commis sur d'ex-patineuses: "On allait en stage à La Roche-sur-Yon et on y retrouvait Gilles Beyer"L'ancienne patineuse française Sarah Abitbol, dix fois championne de France affirme avoir été violée à 15 ans par ce même Gilles Beyer. Celui-ci a reconnu des "relations inappropriées" avec son élève de l'époque. Hélène Godard, grand espoir du patinage français dans les années 70, accuse elle aussi Gilles Beyer, de huit ans son aîné à l’époque (elle avait alors entre 14 et 15 ans), d’avoir eu deux relations sexuelles avec elle. 

Les accusations portées sur Jacques Mrozek et Gilles Beyer surviennent plus de 10 ans après les faits. Aux yeux de la loi française, il y a donc prescription. 

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