Violences policières : "Pour restaurer le dialogue, il faut la confiance, donc une certaine justice", estime Ayoub Bouda, frère d’une victime

Dans le sillage des manifestations contre le racisme et les violences policières, la Belgique aussi fait son introspection. En tout cas, du côté de la Ligue des droits humains, qui a relancé en mars dernier son observatoire des violences policières, Police Watch, une plateforme pour recueillir des témoignages. "Nous n’avons pas beaucoup de chiffres en Belgique, expliquait ce vendredi Jean-Arnaud Perrouty, directeur de la Ligue, dans Matin Première. Cela manque d’objectivation." Pourtant un organe existe déjà pour contrôler les actions des policiers : le comité P. Mais selon la Ligue, ce n’est pas suffisant : "le comité P a été mis en cause pour un problème d’indépendance par des organismes internationaux (ONU, Conseil de l’Europe), note Jean-Arnaud Perrouty. Peu de plaintes sont déposées, les gens ne savent pas où ni comment porter plainte."

Pour le SFLP, le syndicat majoritaire de la police, Police Watch n’est rien de moins qu’un "site de délation". Invité dans CQFD ce lundi, son président national Vincent Gilles réfutait toutes les accusations de profilage ethnique par la police. "Le délit de faciès, c’est un fantasme, avance-t-il, rappelant qu’après les attentats, ce ne sont pas des "grands-mères en chaise roulante" qui étaient soupçonnées, et que les contrôles étaient donc orientés sur "des personnes de deuxième, troisième génération". "Tout ça est dicté par la loi, justifie-t-il. Tout ça a été orienté vers une catégorie précise de la population."

Le profilage ethnique est illégal, et inefficace

A l’inverse, Jean-Arnaud Perrouty affirme que le profilage ethnique, c’est-à-dire lorsque la police agit sur les apparences et non les actes, est pratiqué en Belgique. "On sait qu’il existe et il peut avoir des conséquences plus ou moins dramatiques, martèle-t-il. C’est illégal et c’est inefficace. Tout le monde perd son temps, les policiers retombent toujours sur les mêmes personnes", note le directeur, citant des études faites dans d’autres pays. Quant au racisme, selon la Ligue, il est avéré : "il faut voir les victimes de violences policières : c’est impossible de dire qu’il n’y a pas une dimension raciste", accuse Jean-Arnaud Perrouty.

Un constat partagé par Ayoub Bouda, 25 ans, qui vit en région bruxelloise. "Pour donner un exemple, pendant le confinement j’étais devant chez moi, en train de parler, à 200 m de moi des mamies (sic) étaient en train de parler avec leurs amies, raconte-t-il dans Matin Première. Et on est venu nous contrôler, nous, parce qu’on avait un certain type. C’est de l’humiliation parce que se faire contrôler devant tout le voisinage, ça ne reflète pas une bonne image de moi."


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Les choses pourraient-elles évoluer en discutant du problème avec les policiers ? Ayoub Bouda relativise : "ce n’est pas impossible, mais le dialogue est rompu avec tout ce qui se passe. Eux partent avec des stéréotypes en tête. Pour nous le dialogue est une des solutions, mais pour ça il faut la confiance, donc une certaine justice." Mon impression, c’est qu’il y a plusieurs degrés de justice. Le mot justice évoque beaucoup. Quand un humain entend de telles choses, il ne peut pas laisser ça passer.

Le frère d’Ayoub Bouda, Mehdi, est mort après avoir été percuté par une voiture de police en août 2019, alors qu’il fuyait un contrôle près du Mont des Arts, à Bruxelles. Il avait 17 ans. Pour son frère, c’est bien le climat actuel qui est à l’origine de ce drame. "Policier pour moi ça évoque le danger, en tout cas l’insécurité, regrette-t-il. Via mon expérience personnelle, et l’histoire de mon frère, on ne se sent pas en sécurité quand il y a la police." Car selon lui, les contrôles riment souvent avec humiliations, insultes, voire coups. "Tout le débat est là : un jeune prend la fuite parce qu’il ne se sent pas en sécurité, et se fait tuer par une voiture", précise Ayoub Bouda.

La mort de mon frère est aussi violente que celle de George Floyd

Depuis 2019, le jeune homme et sa famille se battent pour demander justice dans cette affaire. Un combat qui résonne encore plus fort en ce moment, après la mort de l’Américain George Floyd, un homme noir de 46 ans, tué lors d’un contrôle à Minneapolis. Peut-on vraiment faire un parallèle ? "La mort de mon frère est tout aussi violente, rétorque Ayoub Bouda. La mort de George Floyd a été filmée. Nous en Belgique, ce n’est pas filmé, personne n’a pu voir ces scènes-là mais elles sont tout aussi violentes. Les policiers tuent et on a l’impression qu’ils ne rendent pas de compte par rapport aux victimes."


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Selon Ayoub Bouda, la police a "déshumanisé" son frère : "On nous a annoncé sa mort onze heures après." Ni le chef de la police, ni le bourgmestre ne sont venus apporter des explications voire des excuses. "Faire un deuil sans explications, c’est horrible, regrette le jeune homme. Les gens censés protéger mon frère sont impliqués dans sa mort, on se retrouve à devoir faire une enquête nous-mêmes." Ayoub Bouda a l’impression qu’il y a "plusieurs degrés de justice" : "Quand un humain entend de telles choses, il ne peut pas laisser ça passer."

Dans ce contexte, les images ont un poids, selon Jean-Arnaud Perrouty : "Leur force est très importante, surtout dans des cas de VP pour objectiver les choses. C’est parce qu’il y avait des images que des dossiers ont pu aboutir." Le climat n’étant pas apaisé, comme on a pu le voir pendant le confinement, avec des émeutes à Anderlecht après la mort d’un autre jeune, il faut une "forme de contrôle par l’image", note le directeur de la Ligue. Il rappelle au passage que "filmer la police est un droit". Même lorsqu’on n’est pas journaliste.

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