Violences, coups, agressions: les SDF vivent 24h sur 24 dans l'insécurité

Le procès de trois jeunes s’est achevé ce mercredi, devant le tribunal correctionnel de Bruxelles, par des condamnations. 40 et 48 mois avec sursis pour avoir battu à mort un SDF en 2014. Coups et blessures volontaires sans intention de donner la mort précise le jugement.

Le SDF est mort quelques jours après l’agression des suites de ses blessures. Un crime gratuit, commis par pur désœuvrement, sur une proie facile.

Un SDF incapable de se défendre. Une ombre de la rue dont on ne sait rien d‘autre qu’il était d’origine congolaise et qu’il avait 32 ans. On ne sait rien de son passé, de ce qui l’a amené à vivre dans la rue ! Ou plutôt à survivre car être un sans-abri aujourd’hui, c’est vivre la peur au ventre!

Des cas comme celui-là ne sont pas rares. Il y en a eu à Vielsam, à Fleurus, à Mons ou à Namur… Une violence aveugle à l’image de cette société impitoyable pour les plus démunis. Mais tous les SDF, à Bruxelles comme ailleurs dans le pays, vivent dans un climat d’insécurité permanent, victimes de violences verbales et physique quotidiennes.

La peur au ventre

Solange vit ainsi dans la rue depuis 5 mois avec son mari et son chien! Plusieurs fois, elle a été agressée et la dernière fois, c’était près de la gare du midi. Un jeune de 16 ans, l’a frappée et a volé son Gsm. C’est le 3ème en un an et demi.

Difficile de donner un âge à Solange. Elle semble perdue, toute menue au milieu des couvertures étalée à même le sol. Son seul abri.  La vie dans la rue a marqué profondément son visage. Son œil au beurre noir témoigne des coups qu’elle a reçu. Il y a deux ans, un homme l’a projetée contre un mur. Résultat : deux côtes cassées et un genou en compote.

Dans ses yeux bleus, toujours sur le qui-vive, derrière la peur, il y a pourtant encore une petite flamme qui s’allume quand elle parle de ses enfants qu’elle ne veut pas embêter avec ses problèmes… Elle connaît d’autres femmes qui vivent en rue. Souvent battues et même violées, explique Solange, apeurée à nouveau.

Son mari Daniel, cabas et casquette de marin, a le regard vide de ceux qui n’attendent plus que la fin. Lui aussi a été battu et détroussé par des jeunes. Et la police qui ne fait rien pour les protéger. Qui souvent ne veut même pas rédiger de PV…

Solange a pourtant un espoir. On lui a promis un logement! Un toit, c’est une assurance-vie pour les SDF. Pouvoir dormir enfin, sans craindre une agression ou un vol. Pouvoir se poser un peu et retrouver l’énergie nécessaire pour s’occuper de ses problèmes.

Un sur deux

A l’asbl "Infirmier de rue" qui soigne les sans-abris de Bruxelles, Adrienne Van Vive connaît bien cette situation. "L’an dernier, avec 12 autres associations, nous avons mené une enquête auprès de 300 sdf. Les résultats sont effrayants : un sans-abri sur deux a déjà été tabassé au moins une fois au cours des 6 mois à un an écoulés. Et plus effrayant encore, un sur cinq reconnaît qu’il a déjà agressé un autre SDF ou qu’il pourrait le faire en cas de nécessité ".

Sa collègue Laetitia Clostermans, qui participe aux tournées sur le terrain en constate les dégâts "Ils viennent parfois chez nous dans un sale état. On voit souvent des traces de coups, des fractures et des commotions. On les écoute s’ils veulent se confier mais notre rôle, c’est d’abord de les soigner et de les aider à porter plainte éventuellement".

"Porter plainte, c’est toute une aventure pour les SDF", explique Laurent d’Ursel, président de l’association Doucheflux qui offre un lieu de soins et de repos aux gens de la rue. "Quand tu n’as pas de papiers ni de domicile fixe, c’est le parcours du combattant! Tu risques même de te retrouver au poste ou dans un centre fermé si tu es étranger. Le SDF qui se retrouve en rue, perd tous ses droits et très vite sa dignité humaine aussi. Entre eux, ils ne se font pas de cadeaux. Il y avait un tunnel à Anderlecht où une trentaine de sans-abris logeaient dans des conditions affreuses mais au moins, ils avaient une protection. Mais, il y a eu de nombreuses rixes et des blessés parfois sérieux. Les coups de couteaux ne sont pas rares. A tel point que la police a fermé le tunnel. Aujourd’hui, il y a une grille de chaque côté et les SDF sont dispersés. Du coup, on perd le contact avec certains d’entre eux. Et pour eux, c’est à nouveau la galère. La peur au ventre, l’absence de sommeil, la paranoïa, bref de quoi rendre fou ces gens qui sont déjà si fragiles."                

Un cadenas pour se protéger

La violence, elle est partout. Namur, où on recense entre 100 et 250 SDF selon la saison, n’y échappe pas! Dans un ancien bâtiment des archives de l’Etat, ils sont plusieurs dizaines à squatter. Regis, l’un d’eux ferme soigneusement le cadenas de la grille devant le bâtiment. Grand, mince un visage en lame de couteau, il sourit lorsqu’on lui parle. Il explique : "On s’est cotisés pour l’acheter, ce cadenas. C’est pour nous protéger des agressions de l’extérieur. Il y a des gens qui agressent les SDF, ceux qui font la manche. On nous insulte et parfois on prend des coups. Moi, je sais me défendre mais il y en a beaucoup qui sont des proies faciles. Mais on est des gens normaux pourtant. On a eu des coups durs dans la vie mais on est aussi des humains. Mais pas pour certains qui nous agressent en pensant qu’à eux ça ne peut pas arriver de se retrouver dans la rue. Et pourtant…

Luc Lefèvre est l’un des plus vieux militants de LST, Lutte Solidarités Travail. Cette association mène depuis 40 ans un combat incessant contre l’exclusion et la pauvreté. Les résultats de l’enquête d’Infirmier de rue ne l’étonnent pas. "En fait, les SDF sont constamment mis en compétition. Ils sont en concurrence pour faire la manche, pour avoir une place en refuge ou pour une place dans un squat. Quand vous êtes en concurrence pour survivre, il n’y a plus de solidarité qui tienne. C’est la loi du plus fort ! Et puis, il y a tous les problèmes de drogue et d’alcool auxquels, il faut ajouter des problèmes psychiatriques de plus en plus courant chez les sans-abris. La violence est omniprésente dans la rue. Dans les squats aussi mais au moins là, ils ont un toit et un lit. Même si c’est précaire et insalubre, c’est un endroit où ils peuvent enfin dormir et ne pas être sur le qui-vive en permanence. Et puis, le fait de se regrouper, ça les rassure. Il se sentent moins vulnérables à plusieurs ! 

Même à la campagne !                         

Un cadre verdoyant, dans une carrière abandonnée pas loin du centre-ville de Namur. Andrée vient régulièrement visiter ce camping sauvage. Deux ou trois tentes, un feu de bois et rien d’autre. Ni eau, ni toilettes! Des conditions de vie pitoyables…  

On y trouve des solitaires mais pas que:  un jeune couple, une femme en chaise roulante avec deux amis qui croyaient découvrir ici un havre de paix. Mais ici aussi, la violence ils connaissent, victimes de gens sans scrupules, s’indigne Andrée, la soixantaine, qui milite depuis plus de 20 ans chez LST.

Des situations comme celle-ci elle en a vu beaucoup mais la colère l’habite toujours autant devant les vols et les destructions que subissent les sans -abris. S’ils viennent ici, c’est pour échapper aux violences et aux agressions de la rue ou dans les centres ouverts en ville. Mais même dans ce coin perdu, il y a des gens qui viennent leur voler le peu qu’ils possèdent. C’est inadmissible, s’emporte Andrée. Inadmissible qu’en 2018 il y ait des gens qui soient contraints de vivre comme des bêtes dans les bois.    

Solange, Regis et tant d’autres sans abri: tant de fois victimes… car l’exclusion engendre la violence, c’est la seule loi de la rue.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK