Journée internationale contre les violences faites aux femmes : "La justice est laxiste et complice"

En Belgique, dans les dossiers de violence conjugale, deux plaintes sur trois seraient classées sans suite. Un constat d’autant plus douloureux qu’on connaît la difficulté des femmes victimes à sortir du silence et à franchir le pas de la plainte. Résultat : un sentiment d’impuissance et l’impression que la justice ne considère pas ces dossiers comme une priorité.

Renée (prénom d’emprunt) a subi les coups de son ex-mari pendant 12 ans. En 2016, au pire de la violence, elle est hospitalisée pendant quatre mois. Elle a la rate éclatée, quatre côtes cassées et un pneumothorax. Pourtant, avant d’en arriver là, elle a déposé des dizaines de plaintes. "J’ai porté plainte souvent, mais pas toujours. À la fin, on en a marre de porter plainte et que rien ne bouge", déplore-t-elle.


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Normalement, un procès devait s’ouvrir en octobre dernier, trois ans après l’ouverture d’une procédure en référé, une procédure supposée rapide. Le dossier a été reporté, l’instruction aurait été bâclée selon la juge. Aujourd’hui, Renée ne veut même plus de ce procès : "Pour quoi faire ? Pour remettre une bombe en marche ? Non, merci. C’était à l’époque des faits qu’il fallait faire quelque chose. Aujourd’hui, j’ai réussi à me mettre des sécurités moi-même, à me protéger. Si on réactive cette bombe, je fais quoi ? Qui va me protéger ?".

La justice belge vis-à-vis des femmes est très laxiste et complice des bourreaux

Ce qui l’amène à faire un constat très amer sur la justice : "la justice belge vis-à-vis des femmes est très laxiste et même complice des bourreaux". Renée ne demande pas que tous les auteurs de violence conjugale terminent leurs jours en prison. Au contraire, elle plaide pour des mesures d’éducation et d’accompagnement : "ça va me changer quoi moi qu’il aille en prison ? Et quand il ressortira ? Rien n’aura changé".

Renée se bat aussi pour être reconnue en tant que victime. Elle a trop souvent perçu des sous-entendus dans les questions qu’on lui a posées : "Tu es sûre que ce n’est pas de ta faute ? Tu ne l’aurais pas un peu cherché ? Tu ne l’as pas ennuyé ?".

L’impuissance, un sentiment partagé par tous les intervenants

Être reconnu dans son statut de victime, c’est aussi une demande qui est souvent formulée auprès de la ligne d’écoute Violences Conjugales (0800 30 030). Chaque mois, entre 250 et 300 appels arrivent jusqu’à la ligne d’écoute. Floriane est psychologue et reçoit les témoignages des victimes depuis deux ans et demi. Elle constate : "Il manque, je pense, une reconnaissance symbolique du mal qui a été subi. Et ça, ce serait le rôle de la justice. Sauf qu’il y a des moments où la justice ne peut pas donner cette reconnaissance-là".

Pour la jeune femme, il y a aussi une incompatibilité majeure entre le temps des victimes et le temps de la justice : "La critique majeure, c’est le temps. Le temps que ça prend parce que ces femmes sont dans l’urgence. Elles ont besoin qu’on les aide tout de suite or le système judiciaire est lent".

Procédure accélérée au parquet de Bruxelles

Le temps judiciaire ne colle donc pas au temps de la victime. Pour éviter un tel décalage, une procédure accélérée a été mise en place au parquet de Bruxelles. Après avoir commis une infraction, l’auteur des faits est entendu. Si tous les éléments de preuves ont été récoltés, il recevra une citation à comparaître dans les deux mois devant le tribunal correctionnel où il encourt une peine de deux ans de prison.

Denis Goeman, le porte-parole du parquet de Bruxelles, l’assure : "C’est une priorité pour nous. Ces dossiers atterrissent d’ailleurs à la permanence, c’est notre service des urgences". Le magistrat le reconnaît toutefois, des dossiers sont effectivement classés sans suite. Soit le dossier ne contient pas assez de preuves, soit la situation s’est régularisée. "Pour les cas de violence légère, lorsque la situation est actualisée au bout d’un mois ou deux, si le couple va mieux, le procureur peut décider de ne pas convoquer l’auteur des faits devant le tribunal pour éviter d’envenimer la situation ou de remettre de l’huile sur le feu", explique Denis Goeman.

Remettre de l’huile sur le feu, c’est ce que veut éviter Renée aujourd’hui. Elle est parvenue à se reconstruire notamment grâce au milieu associatif. Elle se sent plus forte que jamais, mais elle garde une inquiétude au fond d’elle : "pourquoi est-ce que la justice ne réagit que quand on est à terre, quand du sang a coulé ?", s’interroge-t-elle.

 

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