Victoire Tuaillon, journaliste: "De plus en plus d'hommes se disent qu'ils n'ont pas envie d'être des salauds"

Victoire Tuaillon est journaliste et autrice du podcast intitulé Les Couilles sur la Table. Ses séquences évoquent la question des masculinités multiples, du genre, de la domination et des violences. Avec 500.000 auditeurs et auditrices par mois, elle fait désormais partie des podcasts francophones les plus écoutés. À quelques jours de la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, Victoire Tuaillon était l’invitée de Matin Première ce mardi.

Si l’identité de genre, la façon dont un individu va se construire en tant qu’homme ou femme, relève d’une construction, il s’agit également d’un rapport de pouvoir. "La façon dont est construit notre monde, la justice, ou l’éducation, influe sur vos comportements. On vit actuellement dans un monde qui favorise les hommes par rapport aux femmes, détaille Victoire Tuaillon. On pourrait très bien créer un monde égalitaire, où les femmes et les hommes seraient complètement égaux, auraient les mêmes droits, les mêmes possibilités, les mêmes libertés", imagine-t-elle.

Masculinités multiples

L’autrice tient d’ailleurs à rappeler qu’il n’existe pas qu’une seule masculinité universelle. C’est pourquoi elle préfère accorder le terme au pluriel. "Ce n’est pas la même chose d’être un homme blanc hétérosexuel qu’un ouvrier gay et noir, ou de grandir à la campagne plutôt qu’en ville, compare-t-elle. Vous ne serez pas un homme de la même façon. Les institutions ne vont pas vous traiter de la même façon : la police, la justice, ou les employeurs par exemple."

Et si certains hommes sont privilégiés, ce n’est pas forcément de leur faute, explique Victoire Tuaillon. "Lorsque vous faites partie d’une norme, vous avez du mal à vous en rendre compte. Votre point de vue vous semble universel, car le monde entier vous renvoie que la norme, c’est vous. Vous voyez des personnes au pouvoir, à la tête des entreprises, qui ont le même genre que vous, donc vous ne remettez pas cela en cause", détaille-t-elle.

Or, les avantages du genre masculin existent bel et bien. "C’est ne pas avoir peur d’être harcelé quand vous marchez dans la rue, cela veut dire aussi qu’en général vous gagnez plus d’argent qu’une femme qui a le même poste que vous, ou que vous effectuez moins de travail domestique", énumère-t-elle.

Le féminisme, pas qu’une affaire de femmes

Si la journaliste répète régulièrement que "pour que les femmes aient plus de pouvoir, il faut que les hommes en perdent", comment convaincre une moitié de la population d’abandonner des privilèges dont elle n’a parfois même pas conscience ? "Je pense qu’on a toutes et tous intérêt à déconstruire ces normes, estime-t-elle. Elles sont aussi très contraignantes pour les hommes. Être un homme, c’est un ensemble de privilèges. Mais si vous les perdez, vous serez plus heureux en tant qu’être humain car tous ces carcans du genre, tels que le fait de devoir être toujours en compétition avec d’autres hommes, de ne pas pouvoir voir votre famille parce que vous travaillez sans arrêt, de ne pas pouvoir pleurer, ou exprimer certaines émotions… ce sera terminé aussi", avance-t-elle.

C’est ce qui fait dire à l’autrice du podcast Les Couilles sur la Table que oui, on peut être homme et féministe. "Le féminisme concerne absolument tout le monde. Ce n’est pas qu’un sujet de femmes. On a fait comme si le sujet des droits des femmes et des violences faites aux femmes ne concernait que les femmes, mais pas du tout ! Si des femmes sont victimes de violence, c’est parce qu’il y a des hommes qui commettent ces violences. Le féminisme, c’est une guerre contre la domination masculine et pas une guerre contre les hommes. Oui, les hommes doivent s’y intéresser et œuvrer pour une société plus égalitaire", enfonce-t-elle.

Il est évident que les violeurs ne sont pas des monstres.

Début novembre, une enquête de Mediapart révélait les accusations de l’actrice française Adèle Haenel à l’encontre du réalisateur Christophe Ruggia. Interrogée sur ce coup de tonnerre dans le monde du cinéma français, Victoire Tuaillon assure pleinement son soutien à l’actrice. "Elle dit tout. Il est évident que les violeurs ne sont pas des monstres. Il y a au moins un quart des femmes en Belgique qui ont été victimes de viol. Elles n’ont pas été violées par des monstres, mais par des hommes qu’elles connaissaient. Le violeur dans un parking armé d’un couteau, c’est très rare. Il faut donc comprendre comment nous laissons ces violences arriver, à ce qui produit de telles violences dans notre culture", s’interroge-t-elle.

C'est aussi la raison pour laquelle certains s’obstinent à "séparer l’homme de l’artiste" dans le cas de l’affaire Polanski. "Il y a un énorme déni, constate-t-elle. Pour beaucoup de gens, c’est insupportable de regarder cette violence en face. Je pense qu’on préfère continuer parce que les violences faites aux femmes n’ont pas été une question importante pendant longtemps. Mais il faut se demander comment cela se fait qu’un réalisateur, accusé par au moins douze femmes différentes, continue tranquillement de faire des films. Lorsque Bertrand Cantat tue Marie Trintignant, il a tué la femme ou l’actrice ? Quand vous allez voir le film de Roman Polanski, vous donnez de l’argent au réalisateur ou au violeur ?"

 

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