«Vagin », « Clitoris » : faut-il renommer le nom des parties intimes féminines?

«Vagin », « Clitoris » : faut-il renommer le nom des parties intimes féminines?
«Vagin », « Clitoris » : faut-il renommer le nom des parties intimes féminines? - © FILIPPO MONTEFORTE - AFP

La question peut étonner, mais c’est un vrai débat. De plus en plus d’associations féministes mais aussi des personnalités militent pour changer le nom des parties intimes des femmes. C’est le constat d’un article du site Slate.fr.

Pourquoi ? Car ce sont les hommes qui ont nommé nos organes et que du coup, comme pour le nom des rues de nos belles villes, notre zone génitale est squattée par les noms de chercheurs blancs ou de Dieux mâles….  Les organes féminins, leurs noms, sont uniquement basés sur la fonction reproductive de la femme.

Le journaliste de Slate, Antoine Leclerc-Mougne liste les différents organes et explique en quoi leurs noms sont autant de références patriarcales. Il propose aussi d’autres termes pour les désigner.

On apprend ainsi que le mot clitoris, vient du grec ancien « kleitoris » : qui sert à fermer, un verrou, une clé. L’article propose de le renommer « Éminence », le vagin deviendrait « front hole » (trou de devant), l’utérus serait transformé en « nid » pour lui retirer son rapport avec l’hystérie (utérus vient du grec « hysterica »)....

Face à ses propositions un peu farfelues devant ce constat qui est pourtant interpellant, nous avons posé quelques questions à Laurence Rosier, professeure de linguistique, d'analyse du discours et de didactique à l'Université libre de Bruxelles.

De plus en plus de chercheuses, d’organisations demandent à réfléchir à repenser le nom des parties génitales féminines . Quelle est votre position ?

Laurence Rosier : « Je pense qu’il faut distinguer l’usage public et donc politique dans les débats qui concernent la sexualité, la santé, etc. et l’usage littéraire, poétique (que ce soit travail, vulgaire, obscène) et intime de nos parties génitales. Clairement distinguer le mot « chatte » utilisé par Trump (mot subi)  et un usage  intime (entre partenaires, utiliser le mot dans sa dimension excitante et donc « mots choisis ») et pourquoi pas un usage politique ! Imaginons un groupe de femmes s’appelant « Les Chattes en révolte » par exemple. C’est  le « retournement » qui est une solution proposée, dans ce cadre,  par Florence Montreynaud qui entend se réapproprier le mot con dans son ouvrage « Le roi des cons ». Du point de vue des mots, le sexe féminin et masculin sont les domaines (avec l’argent ) où l’on rencontre le plus de variations (voir « Dictionnaire des mots du mâle », « Dictionnaire des mots du sexe »)  c’est intéressant de voir ce type de discussion sur certains forums sur les meilleures manières de dénommer nos sexes. C’est plein de représentations imaginaires et de liens avec le désir suscité par les mots (ou le dégoût). Une intervenante écrivait pas exemple que si un homme disait « mon bracquemart » elle hurlerait de rire.  La proposition de nommer le clitoris « éminence » par exemple,  le problème  est le côté connoté (moi ça me rappelle la marque des slips pour homme « son éminence ») . Vagin qui deviendrait « Trou devant »  c’est à la fois trivial et enfantin…  de toute façon ce sont aussi les usagers et usagères  qui vont juger. Quant à l 'usage de l'étymologie comme »preuve« : c'est super de connaitre les origines mais les mots sont faits pour évoluer, changer de sens, être réappropriés, on est partagé entre pragmatique et éthique (peut-on utiliser dans des contextes différents par exemple « négationnisme » qui est très chargé et peut-on encore continuer à utiliser tel ou tel mot en fonction de contextes crispés) »

Que répondriez-vous  à ceux qui crient à l’exagération ?

L.R. : « On va encore lier cela à une demande de pudeur telle qu’on a pensé le langage des Précieuses au XVIème siècle (celles-ci réagissaient en fait à l’extrême grossièreté des échanges sociaux à l’époque) alors qu’on peut revendiquer une manière anatomique de nommer ou une manière triviale. Repenser ne veut pas dire censurer pour moi mais faire réfléchir aux mots que l’on utilise et à leur pouvoir dans le cadre des insultes. Une amie avait très choquée qu’un homme dans une discussion sur les réseaux sociaux lui dise « va te faire cuire ton utérus », c’est en effet violent et pas humoristique…. »

La liberté des femmes, l’égalité, l’équité ca passe aussi par la réappropriation de nos corps, du nom de nos organes ?

L.R. : « La réappropriation de nos corps évidemment et les noms aussi (cf plus haut) la question est de savoir si ces redésignations obéissent à une volonté d’objectiver. Je me souviens d’un gynéco qui m’avait  dit : « Alors comment va la petite machine ? », j’avais aussi trouvé ça rabaissant et infantile parce que l’expression est euphémisante /rabaissante et non anatomique. »

Est-ce que ce débat s’annonce aisé ?

L.R. : «  Certainement pas ! Dès qu’on touche à la langue, les réseaux s’enflamment et une partie crie au politiquement correct et à l’atteinte à la liberté d’expression et sexuelle… Va-t-on inventer de nouveaux mots ?... Je suis curieuse ! »

A-t-on conscience de la force des mots, des noms dans le combat d’équité homme-femme ?

L.R. : « Oui et non ! Les positions sont contradictoires, on retrouve toujours l’argument « occupez vous plutôt des égalités salariales » (injonction à la hiérarchie de combats).  La simple féminisation a provoqué des tollés rhétoriques avec la réactualisation du débat autour de l’écriture inclusive. Les puristes ont hurlé avec le mot «  femmage » lors de la mort d’Agnès Varda aussi parce que les gens sont conservateurs et n’aiment pas qu’on néologise…

 

 

 

 

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