Une violoncelliste de classe mondiale ignorée dans le métro bruxellois

Le propre de l'artiste, c'est la remise en question. Et cette histoire ne parle que de ça. Marie Hallynck est une soliste internationale solidement installée. Dans ses doigts, dans son corps, il y a une vie consacrée à la musique. Elle a remporté de nombreux premiers prix dans des concours prestigieux. Elle est un talent précoce. À l'âge de 19 ans, cette Tournaisienne enseignait déjà au Conservatoire royal de Bruxelles.

C'est notre grande violoncelliste

"C'est notre grande violoncelliste belge. Presque tous les violoncellistes belges sont passés dans sa classe", explique Thierry Loreau, réalisateur de la série documentaire Jeunes solistes, Grands destins. "Elle a dû jouer à peu près sur tous les continents et dans les plus grandes salles de concert d'Europe et du monde", surenchérit Dirk Van de Moortel, premier violon à l'Orchestre national de Belgique. En 2017, cette jeune quadragénaire est même devenue membre du jury du Concours Reine Elisabeth. La reconnaissance ultime de sa carrière. Un CV impressionnant qu'elle a pourtant décidé de balayer du revers de la main l'espace d'un moment.

Marie va devenir une anonyme pour aller jouer dans le métro. Elle va reproduire l'expérience menée en 2007 par le violoniste américain, Joshua Bell, dont le récit complet fut retranscrit dans le Washington Post par l'excellent journaliste, Gene Weingarten. Mais, nous allons pousser le concept encore plus loin. La soliste ira jusqu'à présenter une audition pour artistes de rue sous un faux nom. Cette double expérience sera filmée dans son intégralité.

Le malaise de la transformation

Au diable les tenues de gala et les artifices des grandes salles de concert. Place à un moment d'humilité. Celui de la transformation. Une paire de baskets sales, un training, un bonnet et des mitaines. On accuse les traits de fatigue. Marie Hallynck a une apparence misérable. Après avoir revêtu le costume, une angoisse apparaît: "j'ai une sorte de malaise. Je suis franche avec vous. J'ai peur qu'on assimile cette expérience au fait d'avoir un certain regard ou un jugement sur les personnes qui vivent de la mendicité. Je porte un énorme respect pour toutes ces personnes. Evidemment, on se met un peu plus dans la peau du personnage. Il y a un côté humainement très touchant à l'expérience".

Nous la rassurons sur le propos du reportage. Nous ne voulons pas faire une caricature de l'artiste de rue. Le but, c'est surtout qu'elle ne soit pas reconnaissable. C'est voir si la musique peut prendre le pas sur l'apparence. Autrement dit, la beauté d'une œuvre et le talent d'une artiste peuvent-ils être perçus en dehors de leur contexte habituel?

L'audition

Avant de jouer dans un espace public, il faut une autorisation. Un lundi par mois, n'importe qui peut aller présenter une audition d'artistes de rue à la ville de Bruxelles. Trois employés du service de la Culture accordent (ou pas) le précieux sésame. "On veut maintenir un certain niveau de qualité. C'est un peu comme un label "Ville de Bruxelles". On doit donc vérifier que les artistes qui passent ici ont un projet artistique à présenter aux passants dans la rue", nous explique Fabien Résimont, membre du jury.

Nous filmons les auditions en caméra visible. Notre venue était annoncée. Mais, le jury est loin de se douter que nous connaissons Marie Hallynck. Les candidats ne se bousculent pas. Elle sera la seule à entrer dans le local. Mais, Marie a 40 minutes de retard: "je me suis retrouvée face à une porte fermée. La sonnette était hors-service. "Veuillez appeler tel numéro". Là, je me rends compte que sans téléphone, je ne vais pas pouvoir entrer". Dehors dans la rue, elle fait face à des regards insistants. Elle y voit parfois de la méfiance.

Un violoncelle vieux de 300 ans

Une personne sort enfin du bâtiment et lui ouvre. Une fois la porte franchie, Marie devient Antoinette. Dans ses mains, elle tient un violoncelle vieux de 300 ans, construit par le luthier vénitien Matteo Grofiller. Son prix est estimé à un million d'euros. Elle entame la valse sentimentale de Tchaïkovski. C'est comme un moment suspendu où le temps s'est arrêté. Le jury est concentré et complètement aspiré par la musique.

Un ovni sur la tête

"À aucun moment, je n'ai senti de regard particulier par rapport à mon accoutrement. Je passais une audition avec un bonnet et des mitaines. Et en fait, ces personnes n'ont rien fait peser. Elles m'ont juste accueillie avec beaucoup de chaleur", raconte Marie Hallynck. Le visage du jury a changé. On n'y lit plus de la concentration. Juste de l'émotion. Les poils se dressent. Dernier mouvement d'archet. Deux secondes de silence qui en disent long. Un ovni vient de leur tomber sur la tête.

"Ça alors? Mais, vous êtes passée par le Conservatoire", lance Fabien Résimont.

Marie Hallynck improvise: "j'ai appris principalement avec mon oncle. D'ailleurs, c'est son violoncelle". 

- "C'est vrai? C'est incroyable... Merci". La gorge est encore nouée. Difficile de trouver les mots quand on pense avoir découvert une pépite. Nous allons recueillir les premières impressions à l'interview: "se dire qu'on a appris avec son oncle et atteindre un niveau pareil. Je n'en connais pas. Je n'en ai jamais vu. Moi, j'étais ébahi. J'ai trouvé ça incroyable".

C'est tout à l'honneur des artistes de rue

Il est temps de révéler la supercherie au jury. Heureusement pour nous, la blague est prise avec humour et une certaine dose de satisfaction. "La rue, ça ne veut pas dire médiocre ou misérable. Et cette expérience est tout à l'honneur des artistes de rue. Car, l'émotion qu'on a ressentie pendant l'audition, on la ressent souvent ici. Alors là, c'était juste incroyable". Mission accomplie. Dans cette première expérience, la musique l'a emporté sur l'apparence. 

Une scène sans concession

En sera-t-il de même dans un contexte complètement différent? Prenez une des stations de métro les plus fréquentées de Bruxelles (Gare du Midi). Le contexte sonore est chargé: bruit des rames de métro, musique de fond et la foule. Dans le même costume, Marie Hallynck va se poster à proximité d'un escalator. C'est un entonnoir où des dizaines de passagers s'engouffrent à la minute. La soliste est à mille lieux de son univers. Généralement, on paye pour l'écouter jouer. Une vingtaine d'euros dans des festivals intimistes. Mais, "si l'on prend les meilleures places dans une grande salle de concert, on peut payer 100 ou 125€ pour aller écouter Marie Hallynck", précise Dirk Van de Moortel. Ici, ce sera gratuit et dans l'anonymat. Pendant 30 minutes, elle va jouer.  Une foule est-elle capable de reconnaître le talent?

Alors, Messieurs, faites vos pronostics. Thierry Loreau, le réalisateur, se lance: "il se pourrait qu'il y ait un petit attroupement. Je dirais qu'une cinquantaine de personnes va s'arrêter. Et elle va récolter 30€". Même montant pour Dirk Van de Moortel. Mais, pour lui, seulement 30 personnes s'arrêteront.

J'avais envie de crier

Nous sommes en pleine heure de pointe. Il est 16h quand Marie Hallynck commence ce concert particulier. Pendant les 10 premières minutes, personne ne la remarque. Elle joue du Bach, du Tchaïkovski... Mais, rien n'y fait. "Je vois des dizaines de personnes passer à deux ou trois mètres de moi. Et aucun visage ne se détourne. J'avais envie de crier et d'hurler avec mon violoncelle. J'ai ressenti un moment de solitude absolument énorme", reconnaît-elle.

Quelques rares passants déposent une pièce. Mais, ils ne restent jamais longtemps. Certains ont des écouteurs et d'autres le téléphone vissé à l'oreille. "Ça m'a renvoyé à moi-même. On se rend compte à quel point nous sommes programmés. On a tous ce côté "homme-robot". Il n'y a pas de place pour une forme de curiosité qui pourrait nous détourner de ce pourquoi nous sommes programmés".

Des enfants plus curieux

Les gens qui s'arrêtent n'ont pas de profil type. Seule une catégorie de personnes attire l'attention de Marie: "J'ai remarqué de manière générale que les enfants étaient beaucoup plus curieux. Ils observent. Ils regardent. J'ai vu en tout cas que c'était les personnes les plus enclines à passer un peu de temps et à regarder. Mais, il y avait souvent cette poignée ferme de l'adulte qui les accompagnait pour les remettre dans le droit chemin". Le même constat  fut posé par Joshua Bell. En janvier 2007, ce virtuose du violon avait joué 43 minutes dans une station de métro à Washington. Sur les 1097 personnes qui l'avaient croisé, 7 s'étaient arrêtées. Il avait obtenu 32$ dans son étui dont 20 avaient été donnés par une personne qui l'avait reconnu. 

6 personnes sur 1553 

Pour Marie Hallynck, le bilan sera quasi identique. Aucun applaudissement. En 30 minutes, nous avons compté 1553 personnes. Six ont marqué un arrêt et elle a récolté 7,58€. "Je ne sais pas s'il y aurait eu une grande différence avec ou sans instrument. Je me suis mise à la place de celui qui parfois n'a même pas d'instrument pour se faire entendre et dont on se désintéresse totalement". L'expérience a marqué la soliste. Ce n'est pas une question d'argent ou d'amour propre. C'est l'indifférence qui l'a profondément bouleversée. 99,6% des gens ne se sont pas arrêtés. Probablement vous et moi. Nous tous en réalité.

Ce n'est pas une fatalité. Juste une photographie de notre mode de vie. Pour la violoncelliste, l'expérience sonne comme une invitation à s'ouvrir plus: "Ces échanges, ces sourires, ces regards, on ne les cultive pas assez. Ça me renforce dans l'idée qu'il faut vraiment être très attentif aux personnes qui nous entourent et toujours avoir un regard de tendresse pour l'autre". Fin de partition.  

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK