Une semaine de débat autour de l’intelligence artificielle : la Santé, "c’est le plus passionnant et on a du concret"

Ce lundi 15 mars commence la semaine de l’intelligence artificielle (IA). Un évènement pour mettre en avant cette technologie déjà présente ou en débat dans de nombreux domaines : industrie, robots, finance, justice, santé, etc. Malgré tout, pour la plupart d’entre nous l’IA reste un mystère. Raison pour laquelle, AI 4 Belgium, une coalition de nombreux acteurs de l’intelligence artificielle en Belgique (du secteur public, privé, académique ou encore de la société civile) organise toute cette semaine plusieurs débats et conférences ouverts à tout public. L’occasion de poser des questions et de découvrir les enjeux liés à cette technologie avec des spécialistes belges et internationaux. Les thématiques sont nombreuses : justice, santé, éthique, médias, éducation, etc. Le programme est ambitieux avec plus de 60 évènements. Notons qu’en raison des mesures sanitaires, tout se fera en ligne et sur inscription.

Toute cette semaine nous publierons des articles sur base d’interviews réalisés avec des experts présents lors de cette semaine. Dans ce premier volet nous parlerons du secteur de la Santé. Mais avant cela : une rencontre. Avec le chef d’orchestre de AI 4 Belgium, Nathanaël Ackerman.

L’homme a un curriculum vitæ impressionnant. Ingénieur civil, il a aussi réalisé des recherches en intelligence artificielle à l’Université libre de Bruxelles, directeur innovation pour la Région bruxelloise, entrepreneur dans le domaine qui nous occupe. Il a ensuite été engagé par le gouvernement français comme conseiller innovation auprès de la secrétaire d’Etat au Numérique, Axelle Lemaire, qui a débouché en 2017 sur le premier plan IA en Europe. Dans la foulée, il est contacté par le cabinet de Alexander De Croo (Open-VLD), pas encore Premier ministre. Il partage également son expérience avec l’ancien ministre fédéral de l’Agenda numérique, Philippe De Backer (Open-VLD). Tout cela débouchera sur la création du centre AI 4 Belgium dont il est actuellement responsable.

Quel avenir pour l’IA ?

Maintenant que les présentations sont faites, nous demandons à Nathanaël Ackerman comment voit-il l’avenir de l’intelligence artificielle ? L’homme pense qu’il faut s’attendre en premier lieu à une évolution importante des métiers. "On a identifié dans pratiquement tous les métiers un certain nombre de tâches qui pouvaient être prises en charge par les nouvelles technologies et l’IA". Il cite quelques exemples, en commençant par les médias où l’IA offre des possibilités de lecture de documents, de recherche d’informations pertinentes et la réalisation de synthèses (ceci nous rappelle la récente tribune dans le journal The Guardian rédigée par une intelligence artificielle : ndlr).

Autre domaine, celui de la justice. L’IA peut être utilisée, non pas pour prendre des décisions, mais pour ses capacités d’analyse de, par exemple, toutes les décisions de justice "et finalement améliorer notre connaissance de la jurisprudence. Identifier si l’on pratique un certain nombre de biais sans s’en rendre compte".

L’enseignement n’est pas oublié avec une transformation fondamentale du rapport à l’éducation depuis l’apparition d’internet. Cet expert en IA observe un changement dans le rôle du professeur qui est passé : "du sachant et de celui qui transmet le savoir à celui qui accompagne la démarche critique par rapport à une quantité d’informations importante". L’IA pourrait permettre de s’adapter à chacun en fonction de ses erreurs, de sa compréhension et enfin de compte de personnaliser les apprentissages de façon beaucoup plus fine.

Enfin, dernier exemple qu’il souhaite donner, c’est celui de la Santé. L’IA pourrait avoir un rôle en matière de prévention, mais à nouveau ce qui est mis en avant c’est la capacité de la machine à analyser une quantité importante d’informations, bien au-delà de ce que peut gérer un homme.

Ces évolutions amèneront forcément des changements en matière d’emploi, observe Nathanaël Ackerman. Sont visées ici évidemment toutes les personnes compétentes au niveau IT (technologie de l’information). Dans son analyse aussi, parce que l’intelligence artificielle va nous libérer de certaines tâches, les femmes et les hommes pourront se concentrer sur des compétences spécifiquement humaines (soft skills : ndlr), parmi lesquelles on retrouve la créativité, l’intelligence collective, l’empathie, etc. Mais au-delà de ce constat, ce spécialiste souhaite aussi que le débat autour de l’intelligence soit ouvert "c’est un miroir à la fois pour l’homme et la société. Dans quelle société on veut vivre… Ce qui se met en place en Chine (le social credit score : ndlr) Est-ce que ça nous convient ou bien ce n’est pas la société qu’on veut ? Alors quels sont les garde-fous ? Qu’est-ce qu’on met en place ?". On le voit les questions éthiques et philosophiques sont nombreuses.

Au niveau politique, l’intelligence artificielle semble aussi en tête des préoccupations jusqu’au niveau européen. Au mois de septembre dernier, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen évoquait, entre autres, pour les années à venir une législation pour encadrer l’intelligence artificielle.

Si les possibilités offertes par l’IA sont nombreuses, pour Nathanaël Ackerman, il est important d’abord de développer une confiance vis-à-vis de cette technologie. Cela veut dire que l’Europe doit effectivement miser dessus, mais aussi sensibiliser les citoyens et les entreprises.

La Santé

La Covid-19

L’intelligence artificielle est déjà présente en médecine. Son utilisation a d’ailleurs été renforcée tout au long de la crise sanitaire que nous connaissons. Pour bien comprendre, le Docteur Giovanni Briganti, qui dirige le groupe Santé au sein de l’AI 4 Belgium, mais qui est aussi médecin en psychiatrie au CHU Brugmann, professeur à l’Université libre de Bruxelles et à l’Université de Mons, tient à clarifier les deux utilisations qui sont faites actuellement en médecine avec l’aide de l’IA.

Il y a la partie clinique qui aide le médecin à prendre en charge le patient et puis une autre qui soutient le processus hospitalier en apportant son aide, par exemple, au niveau administratif.

Pour la partie clinique, de nombreuses recherches sont effectuées pour développer des modèles de prédiction ou de prévention dans le cas de maladies ou de symptômes. Cela permet au médecin d’entrer des données dans le dossier médical du patient et d’obtenir un diagnostic donné. Dans le cas du traitement de la maladie Covid-19, près de 37.000 modèles ont été développés en 2020 pour diagnostiquer le Covid-19 sur base notamment des symptômes, d’images radiologiques, etc. Notons que des hôpitaux en Chine ou aux Etats-Unis utilisent l’IA pour diagnostiquer le Covid-19 sur base d’un scanner.

L’aspect clinique

On le voit, une des utilisations de l’IA est de permettre la prévention, de prédire et de diagnostiquer les maladies sur base d’un dossier médical. Cela permet, par exemple, d’analyser des images radiologiques ou sur base de paramètres du patient de détecter un problème.

Ce dernier point a d’ailleurs été utilisé en Belgique pendant le Covid-19 pour surveiller à distance des patients à domicile. Les possibilités qu’offre le contrôle des paramètres à distance devraient encore se développer à l’avenir pour, par exemple, suivre des patients diabétiques, épileptiques ou avec de l’hypertension, etc.

Le soutien

Mais la révolution de l’IA en médecine n’aura pas qu’un volet clinique, elle pourrait aussi assurer un soutien lors des consultations. Pour bien comprendre ce processus, le Docteur Giovanni Briganti illustre ce qu’il se passe dans un service d’urgences. Le médecin est bien souvent pressé. Après une consultation, dit-il, il aura encore à remplir le dossier médical du patient. Cette tâche représente aujourd’hui 80 à 85% de son temps. L’IA pourrait ici remplir un rôle important en assistant le médecin pendant la consultation. Comment ? En retrouvant tout d’abord les données médicales du patient. Ensuite : "on pourrait évoluer vers une intelligence clinique ambiante, qui est une forme d’IA, qui permet de reconnaître la voix du médecin et du patient qui se trouvent dans une chambre d’examen. Le médecin donne des ordres à la machine pour qu’elle puisse remplir le dossier médical du patient. Tout se fait en live".

Ce type d’application existe déjà aux Etats-Unis. "En Europe nous n’avons pas encore les moyens de nous payer ça". Le système consiste à placer une caméra dans la pièce où a lieu l’examen. Lorsque le patient interroge le patient, la machine distingue les deux voix et elle encode la séquence. L’IA peut également assister le médecin dans son diagnostic.

Des choix vont devoir se faire

Le Docteur Briganti précise qu’il y a encore des points à régler avant de voir l’IA se développer plus largement en Belgique. Pour l’instant la question éthique n’est pas encore réglée. Des réflexions sont en cours, nous dit-il, avec l’ordre des Médecins. Par ailleurs, au niveau des moyens : "il y a actuellement un manque de ressources qui sont octroyées aux hôpitaux pour développer l’intelligence artificielle". L’homme plaide aussi pour une formation adaptée des médecins à l’informatique médicale qui inclurait l’IA.

La Santé semble donc un domaine qui intéresse fortement les acteurs de l’intelligence artificielle. Pour le Docteur Giovanni Briganti : "c’est le plus passionnant et on a du concret".

Mais comment tout cela va évoluer ? L’expert ne sait pas si cela restera dans les mains de l’État et donc accessible à tous ou si les géants technologiques vont développer des soins de santé privés en Europe avec finalement un système à deux vitesses. Il remarque que la pandémie de coronavirus aux États-Unis a montré l’intérêt des géants technologiques, de l’assurance hospitalière et des hôpitaux qui proposent déjà des services de soins indépendants aux patients, le tout à distance. "Tout ça pour chercher le nombre et pour aller chercher le patient et l’intégrer dans un environnement client". Le médecin en psychiatrie rappelle qu’aussi bien Google, Apple, Amazon (avec son service de pharmacie en ligne : ndlr) ont un agenda en matière de santé. "A un certain moment, je pense que la population chez nous va demander que cela arrive aussi chez nous. Des choix vont devoir se faire".

Tous ces changements posent énormément de questions éthiques, philosophiques, de vie privée et de protection des données, etc. Des experts y travaillent afin d’aider nos décideurs à prendre les bonnes décisions en la matière. Nous aborderons ces questions dans l’interview de Nathalie Smuha, chercheuse à la KU Leuven en matière de droit et éthique de la technologie, à découvrir ce mardi dans la suite de nos articles consacrés à cette semaine de l’intelligence artificielle en Belgique.

 

Journal télévisé 13/03/2021

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