Une pénurie de papier pourrait perturber les secteurs du livre et de la presse

A l’heure où les livres de la rentrée arrivent petit à petit sur les tables des libraires, les éditeurs sont mis sous pression. Les difficultés d’approvisionnement en papier compliquent leur travail. Certains livres seront-ils épuisés, faute de pouvoir les réimprimer ? "Est-ce que ça va se produire ? Je ne sais pas, un éditeur bien né fera tout ce qu’il faut pour ne pas être en rupture de stock, mais le risque est réel !", explique Benoît Dubois, directeur de l’ADEB, l’Association des Editeurs Belges.

"On craint des délais sérieusement prolongés pour la fourniture de papier, poursuit Benoît Dubois, on parle de trois mois supplémentaires. Nous sommes actuellement déjà mis sous pression par nos imprimeurs pour avoir une idée des tirages trois, quatre, cinq mois à l’avance."

On craint des délais sérieusement prolongés pour la fourniture de papier. Nous sommes déjà mis sous pression par nos imprimeurs pour avoir une idée des tirages trois, quatre, cinq mois à l’avance

A l’imprimerie Snel, à Vottem, Lionel Darimont, responsable des achats, confirme qu’il demande à ses clients d’anticiper, "et on a augmenté notre stock, par précaution. Le risque évidemment c’est que, si tout le monde surstocke, ça fasse boule de neige".

Stocker, stocker, stocker

L’un de ses concurrents n’a en effet pas hésité : Christophe Jablonski, administrateur d’AZ Print, a stocké 700 tonnes de papier, l’équivalent, pour sa société, de 10 à 12 mois de consommation. "Pour certaines références de papier, les délais sont anormalement longs, on n’avait jamais vu ça : trois mois au lieu d’un jour à maximum un mois en temps normal. Alors, on stocke. Ça nous a aussi permis d’éviter la hausse des prix." Le prix du papier a en effet déjà augmenté plusieurs fois cette année, l’augmentation devrait atteindre 20% fin 2021, par rapport à 2020.

Le marché du papier est donc très tendu. Si, pour le moment, on parle surtout d’un allongement des délais de livraison, et d’une augmentation des prix, des pénuries pourraient se profiler à l’horizon.

Le bois et les vieux papiers, des matières premières très demandées

Plusieurs éléments se conjuguent pour expliquer ce phénomène. Comme dans tous les domaines depuis la pandémie, le secteur du papier est touché par des problèmes de transport. "Une grosse partie de la pâte à papier vient d’Amérique, or les moyens de transport sont devenus plus rares et le prix du transport a augmenté", précise Thomas Davreux, directeur d’InDUfed, la plateforme qui réunit, notamment, les producteurs et les transformateurs de papiers et de cartons.

Il y a par ailleurs une énorme demande pour le bois, les déchets de scierie qui servent à fabriquer la pâte à papier. "Le secteur de la construction tourne à plein régime en Europe et en Amérique du Nord, or ces déchets sont aussi utilisés pour fabriquer des panneaux OSB ou MDF."


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Une autre matière première est très demandée : les vieux papiers. Le papier recyclé sert non seulement à la fabrication de papier mais aussi à la fabrication de carton. Or, la pandémie ayant favorisé l’essor de l’e-commerce, la demande en carton, pour l’emballage des colis, a augmenté. La production de carton a donc tendance à absorber les stocks de vieux papiers, déjà amaigris par les confinements (le recyclage s’est arrêté pendant quelques mois).

Un secteur en chute libre

A tout cela, s’ajoute encore une explication, détaille Eric De Brouwer, sales manager chez le grossiste IGEPA : "Pour le moment, les fabricants de pâte à papier préfèrent vendre en Chine parce que les prix y sont plus élevés, et les fabricants de papier préfèrent vendre aux Etats-Unis, pour la même raison." Au passage, le manager précise qu’il lui est arrivé, la semaine passée, de ne pas pouvoir honorer la demande d’un client.

Le volume baisse de 7 pourcents par an. Certaines usines font faillite, d’autres se convertissent au carton

Ces quelques éléments conjoncturels viennent s’ajouter à un contexte déjà difficile depuis plusieurs années : "Le secteur du papier graphique (support pour l’écrit) est en chute libre depuis des années, rappelle Thomas Davreux, d’InDUfed. Le volume baisse de 7 pourcents par an. Certaines usines font faillite, d’autres se convertissent au carton." La communication numérique prend le dessus sur la communication graphique.

Hausse des ventes des livres de jeunesse et des B.D.

Au niveau du livre, par contre, les ventes ont connu une hausse de 10% en 2020, en ce qui concerne le livre jeunesse, la bande dessinée et le livre parascolaire. La croissance s’est poursuivie début 2021, mais il est difficile de prévoir si ce phénomène va perdurer. Alors prévoir les impressions et les réimpressions bien à l’avance pour s’assurer d’avoir du papier, c’est une vraie gageure, "même si c’est un problème de luxe", reconnaît le directeur de l’ADEB.

Presse écrite : une réduction de la pagination ?

Le secteur de la presse écrite est évidemment aussi concerné par ces problèmes d’approvisionnement. Eric Bouko, directeur d’IPM Press Printing (La Libre Belgique, Paris Match, La Dernière Heure), a augmenté ses stocks en prévision.

Il n’exclut pas d’être confronté à des problèmes de livraison : "L’un de nos fournisseurs nous a prévenus qu’ils ne pouvaient pas nous garantir tous les volumes d’ici à la fin de l’année. Pour le moment nous ne rencontrons pas de difficultés, mais si notre fournisseur principal de papier journal nous faisait défaut, on ne pourrait pas se rabattre sur un autre fournisseur parce que le marché est tellement tendu qu’il n’aurait rien à nous vendre. On devrait alors diminuer notre volume, réduire la pagination." Mais ça n’arrivera pas, conclut-il, optimiste.

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