Une jeune femme victime d’une grave agression raciste à Ninove : la police refuse de prendre sa plainte, un "malentendu"

C’est une histoire glaçante qu’a racontée Nisrine au journal Le Soir. Une histoire vécue vendredi dernier par cette jeune Bruxelloise de 19 ans qui travaille à Ninove. Une histoire qui prend place dans le contexte du débat, clivant, sur le port du voile. Mais qui parle aussi du manque d’attention portée aux victimes de racisme, dans certaines circonstances.

Arrivée en avance à son travail (elle est caissière dans un grand magasin), Nisrine patiente sur le parking. Un homme l’aborde de sa voiture et, en néerlandais (langue que Nisrine parle parfaitement), lui lance une bordée d’injures, de "sale pute", à "retire ton voile de ta tête", et "rentre dans ton pays"…

Comme elle ne répond pas, il lui crache au visage. Elle relève la tête, fixe l’homme et, apeurée, s’éloigne en direction du magasin. La voie sur laquelle l’automobiliste se trouve est à sens unique, et elle se dit, l’entendant redémarrer, qu’il s’éloigne. En réalité, il s’éloigne, pour mieux faire marche arrière, et la heurter de plein fouet.

Blessée, et sous le choc

Tombée sur le côté droit, elle se relève paniquée et refuse l’aide d’un témoin, prêt à lui venir en aide. Touchée au visage, au bras et au genou, elle va tout de même travailler, sous le choc, en ruminant les événements.

De retour chez elle, elle voit les hématomes sur son visage et, le lendemain, avec son père, se rend à la police de Ninove pour déposer plainte. L’accueil est plus qu’indifférent : on répond au père, qui parle français, qu’il faut revenir avec quelqu’un qui parle néerlandais. Nisrine s’adresse au policier en néerlandais, pour entendre qu’on ne prendra pas sa plainte, car il faut, d’emblée, une attestation médicale.

Elle demande qu’on enregistre alors au moins sa version, et la description qu’elle peut faire de son agresseur, faute d’avoir pu noter sa plaque, avant de compléter par une attestation médicale. Disque rayé : pas de d’attestation médicale, pas de dépôt de plainte (ce qui semble inexact : l’attestation médicale est une pièce importante du dossier, mais peut être jointe ensuite).

Plainte à Laeken

Et ils partent, pour finalement aller déposer plainte au commissariat de Laeken, où ils habitent. La plainte est enregistrée, avec beaucoup d’écoute et d’attention, note Nisrine, pour "tentative de meurtre" et "racisme". Le parquet de Bruxelles précise en outre que comme les faits ont eu lieu à Ninove, une éventuelle enquête pourrait être ouverte auprès du parquet de Gand.

Nisrine, conclut le Soir, ne doute pas que son voile ait été la cause de son agression : travaillant depuis quelque temps à Ninove, non voilée, elle a vu le changement d’attitude des personnes qu’elle croise depuis qu’elle a décidé d’en porter un, tout récemment. Elle dit qu’elle s’en remettra. Au moins physiquement. Mais cette agression, "pour un simple bout de tissu" la marquera.

Ainsi que le manque de prise en compte, sans aucun doute, de son agression par la police de Ninove.

"Un malentendu"

La police de Ninove a réagi. Selon le commissaire principal Philippe De Cock, il s'agirait d'un malentendu. L'accueil de la zone de police fonctionne sur rendez-vous depuis un an à cause de la crise sanitaire, il a donc été suggéré à la jeune femme de prendre rendez-vous et de revenir plus tard. Nulle part dans les premières déclarations de la jeune femme - qui a d'abord raconté son histoire en français avant de passer au néerlandais - il n'est apparu qu'elle avait été heurtée par un véhicule, avance-t-il. "Si cela avait été clair, on aurait pu constater immédiatement les faits, le cas échéant en rappelant une équipe d'intervention", précise le commissaire de police à l'agence Belga. "Ce sont les directives dans notre zone de police, en cas de faits graves". Dans un communiqué conjoint avec la bourgmestre Tania De Jonge, la police ajoute: "Les autorités administratives attachent une grande importance à l'égalité de traitement de chaque citoyen, indépendamment de son origine ethnique, de sa nationalité, de sa classe sociale, de sa religion, de ses opinions, de son sexe, de sa langue, de son identité de genre ou de son âge".

Réaction du CCOJB

Le CCOJB (Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique) a aussi réagi ce mardi matin, dans un tweet de soutien : le fait que trop souvent les victimes, comme ici, soient prises en charge de manière défaillante.

"On le voit", dit Yohan Benizri, président du CCOJB, "c’est un dommage supplémentaire qui frappe les victimes : l’agression, et puis la non-reconnaissance de celle-ci. Elles doivent se battre seules. Nous avons été interpellés et attristés. Si nous ne réagissons pas de manière systématique aux agressions qui frappent la communauté musulmane, nous le faisons de manière régulière.

Et ici, on peut penser qu’il s’agit d’un acte isolé, mais en fait il n’en est rien, ajoute-t-il : "je pense encore à cette famille musulmane la semaine dernière au Canada, qui s’est fait rouler dessus par quelqu’un qui les visait parce que musulmans. Il y a quelque chose qui bout", dit encore Yohan Benizri, "les discours de haine percolent. Et il ne faut pas s’isoler face au racisme. Il faut être solidaires".

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