Pfizer: ça veut dire, quoi, un vaccin "efficace à 90%"? Comment calcule-t-on ce chiffre?

L’annonce de Pfizer-BioNtech donne de l’espoir et cet article ne va pas le doucher. Mais que signifie exactement, à ce stade, l’annonce d’une efficacité vaccinale de 90% pour un candidat vaccin toujours en phase trois d’essai clinique ? Pour y répondre précisément, il faudrait un accès direct aux données de l’étude menée par la firme. Ce qui n’est pas encore le cas : il n’y a pas encore eu de publication scientifique. Il est déjà cependant possible de mettre ce chiffre en perspective et de pointer en particulier ce que l’on ignore encore, au-delà de cette annonce.

Comment ce chiffre est-il calculé ?

Cette question, on peut y répondre. Pas question dans ce type d’étude d’inoculer volontairement le virus (pour des raisons éthiques, alors qu’il n’existe pas de traitement), comme cela se fait avec les animaux lors de phases précliniques (on parle alors de "challenge" et cela permet de mesurer directement l’efficacité du vaccin, mais les résultats ne sont pas transposables à l’homme).

Il s’agit ici de résultats préliminaires basés sur l’observation d’une cohorte de plus de 43.500 participants. Une moitié a reçu le vaccin, l’autre moitié un placebo. Un vaccin administré en deux injections, avec environ un mois d’intervalle. Les volontaires continuent de vivre normalement et sont donc exposés au virus en situation réelle, sans savoir s’ils ont reçu le placebo ou le véritable candidat vaccin.

"Ce que l’on sait c’est que dans l’étude à laquelle Pfizer fait allusion, 94 sujets ont développé l’infection et les données dont on dispose indiquent que de l’ordre de 90% de ces sujets appartenaient au groupe placebo, donc au groupe non vacciné", explique l’immunologiste Michel Goldman (ULB). "Ceci suggère qu’effectivement seul un petit nombre de sujets qui ont reçu le vaccin se sont infectés alors qu’un nombre significatif de sujets du groupe placebo l’ont été." 

Ce que mesure l'efficacité d'un vaccin, ce n'est donc pas le nombre de personnes qui développent la maladie, mais c'est  la "réduction du risque" de développer la maladie avec une dose de vaccin par rapport à une population qui ne l'a pas reçue.

Le fait de tester un vaccin en phase trois sur plusieurs dizaines de milliers d’individus, plutôt que quelques milliers habituellement, permet d’accélérer certaines observations. Il n’empêche que ces résultats doivent encore être confirmés. Il faudra voir quelles conclusions peuvent être tirées sur un plus grand nombre de participants contaminés. Et pour cela, il faut attendre.

Plus le temps passe, plus les participants sont susceptibles de rencontrer des personnes infectées dans leur entourage et de contracter le virus (c'est d'autant plus probable s'ils vivent dans une zone où la pandémie est très active). 

Quel est le profil des personnes protégées par le vaccin ?

Cette donnée n’a pas (encore) été communiquée - c'est trop tôt. Or elle est très importante concernant un virus qui ne s’attaque pas de la même façon à tout le monde. Ce candidat vaccin protège-t-il efficacement ceux qui sont les plus susceptibles d’être très affectés par la maladie ? 

"Dans cet essai-ci, il y avait 45% d’individus âgés de 56 à 85 ans, ce qui est très bien", estime Eric Muraille, lui aussi immunologiste à l'ULB. "Il y a une tranche large d’individus dont le système immunitaire est dit sénescent, donc au-delà de 65 ans. Mais actuellement, on ne sait pas si ces individus-là ont été protégés ou même s’il y a eu des cas de Covid dans cette tranche-là."

Au vu de la variété de profils, le spécialiste suppose qu'il est possible que l'efficacité rapportée du candidat vaccin diminuera avec le temps d'observation. Pourquoi ? "Tout simplement parce que la diversité va s’imposer et qu’il y aura forcément des gens qui ne sont pas protégés par le vaccin : aucun vaccin n’est protecteur à 100%. Beaucoup de vaccins ne sont protecteurs qu’à 60-70% en raison de cette diversité : tout le monde ne fait pas une bonne réponse immunitaire face à une infection ou face à un vaccin."

Quelle durée de protection ?

Même chez ceux qui développent une réponse immunitaire suite à la vaccination, l'efficacité de cette protection peut diminuer avec le temps. Mais en combien de temps précisément? C'est l’une des grandes inconnues par rapport à ce candidat vaccin. Et, forcément, seul le temps le dira.

"Les données sont très très préliminaires dans le sens où on a aucune idée – et on ne peut pas prédire quoi que ce soit à ce stade – sur le temps de protection qui sera conféré par ce vaccin", explique Eric Muraille. "Un vaccin qui aurait une protection de 3 à 6 mois n’aurait quand même que peu d’intérêt. Six mois en moyenne, ça veut dire qu’on aurait des individus qui ne seraient plus protégés déjà après trois mois, d’autres une année, c’est beaucoup trop court".

Une protection contre la maladie ou contre l’infection ?

Pas encore de détails non plus sur cette question, or en termes de gestion de l’épidémie, ce serait intéressant. "Certains vaccins sont dits 'stérilisants', ils vont empêcher l’infection et donc également empêcher la transmission de l’infection à d’autres. D’autres ne sont pas stérilisants, ils sont très intéressants aussi parce qu’ils protègent de la pathologie mais par contre ils n’empêchent pas l’individu de disséminer l’infection : on a aucune info là-dessus", commente Eric Muraille.


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Peut-on comparer avec d’autres vaccins ?

Malgré les questions en suspens, Michel Goldman voit ce résultat préliminaire comme une "surprise très positive". "On s’attendait à avoir une efficacité entre 50 et 70%, ici on est au-delà, ce qui veut dire qu’on est avec des résultats meilleurs que ceux des vaccins anti-grippe et qu’on s’approche de l’efficacité des vaccins contre des maladies infantiles comme la rougeole, ce qui est très important car, si tout cela se confirme, on pourrait entrevoir de bâtir une immunité collective efficace grâce à la vaccination", précise-t-il.

Pour Eric Muraille aussi, le résultat est "enthousiasmant". Car bien des études de phase trois ne donnent pas d’aussi hauts taux. Mais l’étude n’est pas terminée, ne l’oublions pas. Difficile donc de tirer des conclusions par rapport à des taux d’efficacité d’autres vaccins utilisés, eux, de longue date et pour lesquels on connaît l’évolution de la protection dans le temps, pour des profils variés.

Et puis, la technologie utilisée par Pfizer-BioNTech étant particulièrement innovante, on manque d’autant plus de recul. "Il n’existe à l’heure actuelle aucun vaccin à ARN utilisé chez l’humain ni même un vaccin ARN qui aurait fini avec satisfaction une phase trois", souligne-t-il. "On n’a pas ces références-là. On n’a de références que chez l’animal et ce n’est pas du tout comparable. Une souris vit un an et demi, certains vaccins peuvent protéger 20 ans. Donc ce n’est pas extrapolable, surtout en termes de durée de protection."

Revoir la séquence du JT sur le fonctionnement de ce vaccin basé sur la technique de l'ARN messager :

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