Un prof, ses élèves et Charlie... Les dédales d'un débat

Bruno Derbaix en pleine explication sur la liberté d'expression
Bruno Derbaix en pleine explication sur la liberté d'expression - © RTBF

Etre ou ne pas être Charlie… Une question qui a agité la société, jusque dans les écoles. Mais une question sans doute réductrice et qui peine à refléter les nuances exprimées par les jeunes que nous avons rencontrés. Une question qui cache aussi tout une série d’enjeux et d’interrogations liés à la religion, à la liberté d’expression, à la démocratie et au vivre ensemble. Retour sur une discussion entre un prof de Religion comparée et ses élèves à l’Institut de la Sainte-Famille à Helmet (Schaerbeek).

Ils s’appellent Soulaimane, Hanane, Mehdi, Marie ou Axel. Ils sont une dizaine d’élèves de 5ème et 6ème secondaire réunis dans une classe de la Sainte-Famille pour revenir sur l’attentat qui a ciblé le journal satirique Charlie Hebdo, deux jours plus tôt. L’occasion de partager ses sensations, ses opinions et de prendre du recul face au déluge d’informations et de réactions qui envahissent la presse et les réseaux sociaux. Un exercice difficile mais nécessaire pour leur professeur Bruno Derbaix : "L’actualité, ça doit entrer dans les locaux de l’école parce que c’est l’occasion d’intéresser, c’est l’occasion de réfléchir concrètement aux grandes valeurs". D’entrée de jeu, les élèves sont invités à distinguer les faits objectifs, tels qu’ils ont été décrits dans les médias, et leurs propres sentiments. Le prof écoute avec bienveillance, reformule et recadre tout au long de l’échange.

Un attentat "qui salit l'islam"

Oulfa se lance : "On compatit avec le peuple et on compatit avec les familles des victimes et en même temps, on se pose des questions par rapport à tout ce qui s’est passé ensuite, l’islamophobie, etc". Plusieurs élèves regrettent les conséquences de l’attentat sur l’image de leur religion. Pour Soulaimane, "on a sali l’image de l’islam. L’islam, on sait que c’est une religion de paix… Et là, c’est loin d’être de la paix ce qu’ils ont fait, ce n’est pas ce qui devrait être fait. On peut combattre l’art par l’art, les caricatures par les caricatures mais de là à en venir aux armes, ce n’est pas acceptable". Pour Yassine, "les terroristes ont encore plus sali l’image de l’islam que ceux qui ont fait les caricatures". Les élèves craignent les amalgames et la montée du racisme, comme l’explique Mehdi : "Beaucoup de personnes vont dire que c’est les ‘musulmans’ ou les ‘arabes’ et ne vont pas faire la différence entre les terroristes, qui sont extrémistes et qui n’ont rien à voir avec la religion, et les musulmans, monsieur et madame tout le monde, qui sont musulmans, qui font leurs courses, qui respectent leurs voisins même s’ils sont chrétiens, juifs, etc, et qui sont intégrés dans la société". La classe s’arrête quelques minutes sur ce qui permet de condamner l’attentat d’un point de vue religieux. Les élèves évoquent notamment l’interdit du meurtre ou encore la prétention de celui qui voudrait se substituer à la justice divine… Des principes communs à l’islam et au christianisme, souligne le prof.

Au nom de principes universels

Mais c’est aussi au nom de principes plus universels que les élèves tiennent à condamner l’attentat. Hanane, en particulier, préfère ne pas invoquer sa religion : "Ce n’est pas juste ‘pas musulman’, ‘pas chrétien’ ou pas quoi que ce soit… Déjà une religion c’est personnel, mais en plus, c’est juste ‘pas humain’ de tuer une personne. Personne ne mérite la mort pour un dessin ou quoi que ce soit. Ce qu’il faudrait bien rappeler, c’est que la religion doit rester personnelle". Pour Mehdi aussi, "la personne qui justifie l’acte a mis de côté son côté humain".

L’attaque d’un symbole

Marie ne comprend pas l’importance de la couverture médiatique. Elle voudrait rappeler qu’il y a d’autres malheurs dans le monde : "On s’acharne sur une histoire qui finalement a fait 12 morts… Même si c’est horrible, il y a blindé de choses qui se passent dans ce monde et on ne fait pas assez attention à ça. Ce n’est pas parce que c’est dans notre pays qu’il faut négliger les autres et se focaliser sur la France, l’Europe, etc !". Le prof interroge : "Est-ce que tu crois qu’on peut comparer ces 12 morts-là à 12 autres morts ? Cet attentat, ce n’est pas juste 12 morts. Il s’agit d’un journal, d’un symbole qui est attaqué". L’occasion d’aborder la question de la liberté d’expression dans une démocratie… Une question délicate qui interpelle les élèves, parfois pris dans des sentiments contradictoires.

Axel explique ainsi que l’attentat l’a atteint dans ses valeurs profondes, "qui sont pour moi qu’on peut rire et parler de tout, sur n’importe quel sujet avec n’importe qui". Mais ajoute-t-il aussitôt, "il y a des personnes qui ont leurs limites placées à certains endroits et quand on sait qu’on joue avec ces limites-là, il faut s’attendre à ce qu’il y ait une réaction, proportionnée ou disproportionnée, de la part de ces personnes". Du coup, il se sent d’un côté "profondément touché" mais d’un autre côté, il pourrait "un peu comprendre l’acte qui a été fait" Un sentiment mélangé qui s’exprime à différents moments dans la classe. Chez Yassine, par exemple, qui "ne cautionne pas" mais précise : "Ils provoquent. Il fallait s’attendre à ce qu’à un moment ou l’autre, quelque chose arrive".

Bruno Derbaix, leur prof, prend le temps de rappeler aux élèves la différence entre tyrannie et démocratie. "Dans la tyrannie, c’est le plus fort au niveau de la force physique ou des armes qui va dominer. Dans la démocratie, c’est celui qui arrive à s’imposer dans le dialogue", expose-t-il à la classe. "Et donc effectivement c’est un combat, et parfois dans ce combat, il faut savoir qu’on prend des risques. Mais d’un autre côté, je crois que c’est important de ne pas tomber dans le ‘ils l’ont bien mérité parce qu’ils le savaient’. Ce n’est pas parce qu’ils le savaient qu’ils courraient un risque qu’ils ont mérité ce qui leur arrive". Une démonstration qui ne suffit pas à convaincre entièrement les élèves, qui s’interrogent sur les limites de la liberté d’expression.

Provoquer, droit nécessaire ou offense inutile ?

Pour Hanane, "il y a la manière de mener son combat". La jeune fille est d’accord avec le principe de la liberté d’expression mais dit-elle, "il faut savoir que ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. C'est-à-dire que lorsqu’on veut prôner la liberté d’expression, il faut qu’elle soit bien placée". Et d’interroger : "Quand ça atteint les autres, quel est le but en fait?".

"La liberté d’expression, ce n’est pas [la même chose que] le respect", répond Bruno Derbaix. Le prof revient aussi sur les notions de censure et sur les sanctions prévues par la loi : "Défendre la liberté d’expression, c’est défendre le fait qu’on puisse s’exprimer. Si, ensuite, on se rend compte qu’on a mal agi, qu’on a dépassé les limites - que ce soit les limites de la calomnie, du mensonge ou du racisme-, à ce moment-là, [on peut] être sanctionné". On touche là au point sensible pour les élèves, qui s’interrogent sur le sens et l’utilité de la provocation. Pour Axel, le rire peut être utile dans la mesure où il permet d’attirer l’attention sur des problèmes et d’ouvrir le débat. Mais Hanane estime qu’à côté des caricatures "qui fonctionnent", d’autres comportent surtout un "appel à la haine". "C’est pour ça qu’il n’est pas très intelligent d’utiliser la liberté d’expression n’importe comment". De son côté, Marie y voit avant tout une marque d’indélicatesse, de la moquerie gratuite sur base de stéréotypes. "D’un côté, les extrémistes musulmans n’ont pas correctement compris le message du Coran pour agir de cette manière, et de l’autre côté, je pense que même si tu es athée, si tu as un minimum d’intelligence et de connaissance, tu vas essayer de comprendre la religion en face et non te moquer". La jeune fille, qui porte une croix au poignet, conclut : "Si tu ne connais pas la proximité de la religion par rapport à une personne, ne te lance pas dans ce terrain-là…".

Kevin rétorque qu’"il suffit juste de ne pas acheter Charlie Hebdo, de ne pas le lire. Charlie Hebdo est considéré comme un magazine satirique qui va prendre les défauts, qui va les critiquer, qui va faire de l’humour noir. Donc si tu sais que ça risque de te vexer, n’achète juste pas, ça sert à rien". Même son de cloche chez Zakaria : "Même si je ne cautionne pas ce qui se dit sur les musulmans, je peux ne pas le lire, c’est mon droit de ne pas lire. Comme c’est son droit de parler, c’est mon droit de ne pas lire". Ne pas lire, ignorer ce qui est perçu comme une provocation, un moyen pour mettre fin au cercle vicieux que craignent à présent les deux garçons. "Il y a eu un gros buzz, tout le monde va voir les caricatures, tout le monde va essayer de les comprendre et ça risque de faire encore plus de mal, de provoquer encore plus de haine. Ca va être une roue sans fin...", craint Kevin. "C’est comme l’œuf et la poule, on ne sait pas qui a commencé et l’un permet d’alimenter l’autre", expose Zakarie. "Et ça ne va jamais s’arrêter, si un des deux n’accepte pas d’accepter l’autre en premier"

Pas Charlie

C’est bien cette tension entre défense de la liberté d’expression et malaise face à la moquerie perçue comme gratuite qui explique pourquoi les jeunes de la classe, musulmans ou pas, ne s’identifient pas à la formule "je suis Charlie". Etre Charlie, pour eux, signifierait qu’ils acceptent sans réserve les caricatures du journal satirique, qu’ils adhèrent à des idées qui ne sont pas les leurs. Pour Oulfa, ceux qui se revendiquent "Charlie" le font pour "compatir avec les victimes". Mais ils ne voient pas "l’aspect des caricatures qui ont peut-être blessé une population". Soulaimane abonde dans le même sens : "Non, je ne suis pas Charlie parce que si je dis que je suis Charlie, c’est que je suis pour les caricatures qu’ils ont faites, pas seulement envers l’islam, aussi envers le judaïsme, le christianisme… Donc non, je ne suis pas Charlie, moi je suis Soulaimane, parce que justement, je respecte les autres religions". Selon Zakaria, ceux qui disent "je suis Charlie" estiment que "ceux qui sont morts sont morts en tant que martyrs de la liberté d’expression. Alors qu’en vrai, ils sont morts victimes de leurs propos". Réaction immédiate du prof : "Non, ils sont morts parce que des gens les ont assassinés !". Acquiescement de Zakaria, qui rappelle qu’il n’approuve pas l'attentat. Mehdi lui, souligne qu’arborer "je suis Charlie", c’est aussi devenu un "effet de mode". Parmi tous les élèves, Axel est le seul qui s’identifie un tant soit peu à la formule : "Moi, je dirais plutôt ‘je suis Charlie’ comme je suis toutes ces personnes qui sont mortes depuis des décennies pour cette liberté d’expression qu’on a acquise aujourd’hui"

Pour leur prof, Bruno Derbaix, "on touche à des questions identitaires qui elles-mêmes sont compliquées. Comment s’exprimer face à un adolescent en crise sur son identité religieuse, sur son identité belgo-religieuse ? Ce sont des choses où la plupart du temps, on se sent démuni. Dans mon cas, j’aime bien faire ça parce que c’est pour ça que je suis entré dans l’enseignement mais ce n’est pas pour autant que c’est facile".

Blessure identitaire

Au-delà de la question des caricatures en elles-mêmes, Soulaimane veut exprimer un autre malaise. Charlie Hebdo avait "un certain pouvoir au niveau médiatique" souligne-t-il. "Donc si on voulait rétorquer, on aurait pu rétorquer par l’art mais ça n’aurait pas eu autant d’ampleur. C’est, je pense, aussi la raison de l’attentat. Tout ce que le journal publiait, ça faisait ‘boum’ d’un coup, tout le monde était au courant. Ca pouvait choquer certaines personnes comme ça pouvait faire rire d’autres personnes. Supposons que maintenant, moi, en tant que citoyen, je voudrais rétorquer par rapport à ça. Je vais faire comme lui, je vais faire une caricature. Ca pourra peut-être en choquer quelques-uns mais pas autant que Charlie Hebdo". Plus tard, face au prof qui le questionne, il précise : "Nous, en tant que jeunes musulmans, ça nous arrive souvent d’être face à des discriminations. Il y a plein de moyens qui sont mis en place pour pouvoir répondre à ça mais disons qu’on est mal informés dans le sens où on ne sait pas quoi faire exactement… On est un peu perdu dans ce domaine. Par rapport à ce qui s’est passé au bureau de Charlie Hebdo, ils n’ont pas eu la capacité de répondre de manière démocratique et ils ont utilisé la violence, malheureusement".

Pour le Bruno Derbaix, on touche là au cœur de l’expression d’une blessure identitaire. Selon lui, les jeunes de la classe "ressentent la liberté d'expression comme ayant ‘deux vitesses’. Ils ont le sentiment de n'avoir pas la possibilité de répondre de manière équitable aux caricatures, moqueries ou critiques à leur encontre". "Je vois dans cette situation une des explications à la montées de leur colère, voire de leur incapacité à s'associer identitairement à un mouvement ‘je suis Charlie’, qu'ils identifient pour beaucoup comme une défense des brimades dont ils sont l'objet. J'y vois également une énorme piste de solution. Lutter pour la liberté d'expression, c'est aussi (et peut-être surtout) lutter pour la possibilité de ces jeunes de s'exprimer de manière suffisamment visible dans les médias, même si ça peut choquer", poursuit le prof.

Face au sentiment d’impuissance exprimé par Soulaimane, Axel rappelle qu’il est toujours possible de manifester. Hanane, elle, suggère de "s’adresser aux jeunes qui se sentent différents, parce qu’on les fait se sentir différents, et de s’appuyer sur ça pour les rendre plus forts, donc de s’armer le plus possible. Et s’armer pas avec des armes, de la violence, mais s’armer avec de l’instruction et de l’intelligence".

La tentation de la théorie du complot

Hanane, qui est convaincue des vertus de l’instruction, est aussi sensible à la théorie du complot qui a très vite surgi sur internet. Elle se demande s’il faut y croire. "C’est bientôt les élections, la carte d’identité est laissée, etc : il y a plein de choses qui me laissent penser ça. Si demain on avoue que tout ça ce n’était qu’un complot, ça n’aura pas le même effet que si on l’avoue dans vingt ans. Quand on compare ça avec les deux tours jumelles, faudrait faire attention parce qu’on a déjà avoué plusieurs fois qu’aux Etats-Unis, ils ont payé des terroristes dont Oussama Ben Laden…". La jeune fille est loin d’être la seule dans l’école à émettre ces doutes. Certaines vidéos complotistes rencontrent un succès certain. "Ce qui m’a frappé moi, comme d’autres collègues, c’est qu’il y a une crise de crédibilité envers le travail de la police, une crise de crédibilité à l’égard du travail des journalistes, une crise de crédibilité à l’égard de nous les profs et ça , c’est inquiétant", réagit Bruno Derbaix. "J’ai l’impression qu’il y a la nécessité d’un travail très jeune pour apprendre à décoder les médias parce que sinon, à chaque fois qu’il y aura ce tumulte médiatique, ça partira dans tous les sens et, comme l’ont dit plusieurs élèves, après il est trop tard, les idées sont bien ancrées". Un défi pour l’école, parmi bien d’autres défis mis en lumière par les débats de ces derniers jours.

S. F.

Voir aussi les extraits vidéo

Newsletter info

Recevez chaque jour toutes les infos du moment

Recevoir