Un magistrat belge placé sous protection : "Des criminels auraient payé pour m'éliminer"

Un procureur menacé et placé sous protection
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Un procureur menacé et placé sous protection - © LAURIE DIEFFEMBACQ - BELGA

"Pas de caméra, pas de micro. Aucun élément ne doit permettre de le reconnaître" : ce sont les conditions posées par les personnes en charge de la sécurité du magistrat avec lequel nous avons rendez-vous. Nous l’appellerons Mark. La RTBF connaît sa véritable identité ainsi que la juridiction dans laquelle il travaille mais ne dévoile pas ces éléments. "Identifier une personne menacée est contraire aux règles de protection édictées", nous explique-t-on.

Mark est en charge d’affaires importantes : trafic de drogue, criminalité financière, violences graves, etc. Un de ces dossiers lui vaut aujourd'hui d’être menacé de mort. "Des personnes du milieu criminel auraient payé une somme d’argent pour m’éliminer", explique l’homme de loi. Pour quelles raisons ? "Je pense que ce qui a généré une onde de choc dans ce groupe criminel, c’est que des gens qui bénéficiaient d’une totale impunité et menaient la grande vie depuis plusieurs années se sont retrouvés, du jour en lendemain, sans rien et en prison parce qu’on a décerné des mandats d’arrêt et réalisé d’énormes saisies financières. Cela semble justifier des représailles à leurs yeux."

Je dois parfois quitter mon domicile, changer d’hôtel. Avec des gardes du corps nuit et jour

Une enquête a été ouverte pour tenter de mieux cerner le danger et les personnes qui en sont la source. Mark, toujours en charge du dossier initial, ne mène pas lui-même les investigations concernant les menaces dont il fait l’objet mais il sait qu’il est aux prises avec une organisation "aux tentacules internationales". "La difficulté, explique-t-il, c’est de savoir d’où le danger pourrait provenir géographiquement. En effet, les commanditaires d’une action violente tentent généralement de mettre l’écart le plus important possible entre eux et les exécutants. "Vous pouvez avoir des équipes qui démarrent de l’étranger, passent une journée en Belgique, 'poum poum' (mimant un geste de tir avec arme à feu), et puis rentrent."

Au quotidien, Mark se dit très vigilant et attentif au moindre comportement suspect. "Je respecte les consignes qu’on m’a données lors de briefings, par exemple pour vérifier que je ne suis pas suivi." Durant certaines périodes, le magistrat bénéficie du plus haut niveau de protection possible. "C’est très dur quand on en arrive là. Je dois alors quitter mon domicile, changer d’hôtel régulièrement, avec mes valises, parfois au dernier moment. Avec des gardes du corps nuit et jour."

En Belgique, il est très rare que des magistrats doivent être protégés durant plusieurs années

S’agissant de personnes visées dans l’exercice de leurs fonctions, les mesures de sécurité sont déterminées par le centre de crise national après évaluation de la menace. Au parquet fédéral, où on brasse quantité de dossiers sensibles, Eric Van der Sypt sait ce que signifie le placement sous protection de membres de l’appareil judiciaire. "Je ne peux pas entrer dans le détail des mesures", annonce-t-il sans surprise. Avant de développer un point de vue général : "La plupart du temps, ce sont des mesures légères mais cela peut aller jusqu'à un accompagnement par des gardes du corps 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7." Selon Eric Van der Sypt, un tel degré de protection est "exceptionnel et très lourd pour la personne menacée et son entourage". En Italie, des procureurs antimafias sont protégés pour toute la durée de la carrière. En Belgique, "il est très rare que des magistrats soient accompagnés durant plusieurs années. On a eu des cas pour lesquels cela a duré quelques mois".

Renoncer ? Jamais

62 ans, dont 30 sous protection policière : c’est le lot du célèbre procureur italien Nicola Gratteri, à la pointe de la lutte contre la puissante mafia calabraise 'Ndrangheta. L’Italie où les juges antimafia Giovanni Falcone et Paolo Borsellino furent assassinés en 1992. "Vous n’avez jamais eu la tentation de renoncer ?", demandait l’agence de presse AFP à Nicola Gratteri à l’ouverture d’un méga procès antimafia en septembre. "Falcone et Borsellino étaient deux grands hommes et je ne peux pas me comparer à ces deux géants", répondait le procureur. "J’ai eu des moments difficiles mais je crois de manière viscérale en ce travail, je ne le lâcherais pour rien au monde si ce n’est pour faire quelque chose d’encore plus utile."

"Vous n’avez jamais eu la tentation de renoncer ?". Nous avons posé cette question à Mark. "Renoncer ? Jamais. Parce que c’est ma vocation. Lorsqu'on choisit de s’attaquer au crime organisé, il est illusoire de croire qu’on va s’attirer des sympathies. Je me doutais que j’allais être confronté à des menaces parce que je souhaite aller au fond de mes affaires. Cela ne m’intéresse pas de me limiter aux petites mains d’une organisation ; je veux trouver le dirigeant et son patrimoine financier. En exerçant mon métier, j’ai accepté le risque", assure Mark d’un ton posé, certifiant trouver dans cette acceptation et dans la protection dont il bénéficie les bases de sa sérénité.

Plusieurs raisons peuvent justifier le placement sous protection d’un magistrat : soit celui-ci occupe une très haute fonction avec comme corollaire une exposition importante notamment sur le plan médiatique, soit il fait l’objet de menaces précises comme Mark, soit il travaille dans un contexte particulier. "Par exemple le contexte d’un procès pour terrorisme", fait remarquer Eric Van der Sypt. "Ce contexte peut engendrer une menace générale, non précise mais pour laquelle il faut tout de même prendre des mesures de sécurité."

99 dossiers de personnes menacées dans l’exercice de leur fonction

Si les éléments qui poussent à placer une personne sous protection peuvent varier, le magistrat du parquet fédéral atteste que les menaces proférées viennent principalement du milieu du crime organisé. A ce sujet, Mark est convaincu que, "plus l’enjeu financier est important, plus les criminels sont prêts à prendre le risque de menacer des magistrats. Les seuls dossiers où je ressens moins le danger de menaces physiques, ce sont les dossiers de criminalité financière. Car le criminel en col blanc n’a pas envie de mettre du sang sur son col. Donc lui, il va plutôt utiliser son argent pour essayer que la procédure judiciaire s’enlise".

Conscient d’être visé très personnellement par les menaces qu’aurait proférées un groupe criminel, Mark affirme ne pas se sentir seul pour autant. "Je suis totalement soutenu par mes collègues et ma hiérarchie, ce qui est très important. Car, de cette manière, nous démontrons que, même en attaquant ou en intimidant un magistrat, il n’est pas possible de démanteler l’institution judiciaire. Ce n’est pas un homme face à une organisation criminelle. C’est une institution, la justice belge, face au crime. On a montré que, même si un magistrat était menacé, il y en avait beaucoup d’autres derrière. C’est fondamental."

Dans son "rapport d’activité 2019", le centre de crise national de crise indique que 99 dossiers de personnes menacées dans l’exercice de leur fonction (magistrats, journalistes, policiers, politiques, …) ont été ouverts l’année dernière. Cela qui correspond à une augmentation de 37,5% par rapport à 2018 et de 54,5% par rapport à 2017. Le centre de crise n’a pas souhaité préciser combien de magistrats étaient concernés. "Ma situation est heureusement exceptionnelle mais pas unique", juge Mark.

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