Barcelone: "Un djihadisme domestique" qui apprend à vivre loin de Daech

Michaël Dantinne.
Michaël Dantinne. - © RTBF

L'Espagne était déjà en état d'alerte avant l'attentat de Barcelone. Son échelle d'analyse de la menace affichait quatre sur cinq. Le pays se savait pris pour cible, comme tout autre en Europe. "Dans le monde dans lequel nous vivons et dans la situation, malheureusement, aucun pays ne peut se sentir à l'abri", résume Michaël Dantinne, invité de Matin Première ce vendredi.

Barcelone, repère de djihadistes? Ou comme dirait Fox News, nouvelle "no go zone"? Serait-ce la nouvelle question que l'on devrait se poser? Après avoir pointé sans retenue Molenbeek en Région bruxelloise, Saint-Denis en France ou Fallowfield dans la banlieue de Manchester?

"Les constructions a posteriori sont dangereuses". Le professeur de criminologie au Centre d'Étude sur le Terrorisme et la Radicalisation de l'ULG s'y refuse: "Elles stigmatisent les villes et, en réalité, cela stimule un sentiment de discrimination qui ne fait qu'accroître le problème".

La réalité n'est que statistique: "Dès lors qu'un pays est concerné, c'est-à-dire, pour ce qui nous concerne, tous les pays d'Europe occidentale, les 'foyers djihadistes' se situent systématiquement dans et aux alentours des grandes villes, commente Michaël Dantinne. Il y 90% des phénomènes qui s'y déroulent et 10% qui s'éparpillent davantage dans les ensembles ruraux".

Barcelone, en très grande ville espagnole, "est donc forcément concernée (...), parce qu'on y retrouve les facteurs propices à la radicalisation: que ce soient les conditions économiques, les connections d'individus, les groupes qui peuvent se former, les filières… Cela correspond plus aux ensembles urbains".

"La vanne des départs en Syrie est largement fermée"

Et, Barcelone, comme Bruxelles ou Paris, peut voir quelques individus isolés, parmi ses propres habitants, émerger en terroristes. Sur son sol. Car les départs vers la Syrie et l'Irak "n'existent plus" aujourd'hui, "la vanne est largement fermée".

Faute de nouveaux combattants, l'État islamique, qui a revendiqué l'attentat de ce jeudi, est affaibli sur ce front irako-syrien. Un rapport "indirect" s'installe alors avec ce que l'on pourrait voir comme une multiplication des attentats en Europe, analyse le criminologue.

"Il y a – peut-être – aujourd'hui un ensemble d'individus qui avaient ce projet de partir combattre. Et comme ce n'est plus possible, ce qu'il considère comme un combat empreint de sainteté va se dérouler là où ils vivent, là où ils sont nés, là où ils ont grandi – c'est pour cela que l'on parle parfois de 'terroristes domestiques'. C'est une espèce de djihad autarcique qui est mené là où ils vivent".

"Cela rend les choses un peu plus complexes, car ils ont évidemment la maîtrise des lieux, des cibles, des disponibilités... Quelques études récentes démontrent que les individus attirés par le terrorisme islamiste et qui passent à l'acte sont assez peu territorialisés. Ce n'est pas qu'ils veulent nécessairement frapper leur ville, ils la choisissent plutôt par facilité et par connaissance".

Faute d'armes... le véhicule

Une autre vanne que les autorités de nombreux pays sont parvenues à fermer est celle de la vente d'armes. "En obtenir une est devenu un peu plus compliqué, notamment en Belgique", surtout sans un passé criminel et les connections qui y sont liées.

Alors, le modus operandi terroriste s'adapte. Les attaques à la voiture, au camion et, ici à Barcelone, à la camionnette, se sont multipliées.

"Ceux qui n'ont pas les connections pour se procurer ces armes de prédilection des terroristes vont chercher une voiture, une camionnette, un camion que l'on peut acheter, louer ou voler (…). Mais là, vous avez une difficulté: on ne va pas, à un moment donné, considérer que tout vol de voiture est un acte préparatoire à un attentat terroriste et déployer tous les moyens d'investigation qui y sont liés", commente Michaël Dantinne.

Pourtant, l'achat d'une arme pouvait aussi être un "indicateur important pour tracer des gens, remonter des filières et, en tout cas, incapaciter des cellules". Pour le criminologue, c'est tout le "paradoxal de la lutte contre le terrorisme", mais il précise: "Cela ne veut pas dire que tous les efforts qui ont été déployés ont engendré cet effet de déplacement" de méthode pour les terroristes.

"D'ailleurs, poursuit-il, Daech le cultive par ses appels à la violence : ceux qui ont vraiment ce projet, cette motivation, peuvent – et c'est angoissant – trouver des armes par destination, à proximité".

Des individus "indétectables", sans antécédents

Mais, alors, apporte-t-on la bonne réponse? "On fait ce qu'on peut", répond sobrement Michaël Dantinne, se disant conscient que "ce n'est pas un propos toujours très apprécié".

Il développe: "Arrêter des gens qui sont absolument déterminés à mourir en tuant d'autres personnes, c'est extrêmement compliqué. Et ça l'est d'autant plus que vous avez des individus qui, parfois, sortent 'de nulle part': aucun antécédent spécifique, ni même aucun antécédent criminel du tout. Ils sont donc quasi indétectables".

La seule solution, pour le criminologue de l'ULg, est "d'investir dans le long terme pour faire en sorte que les gens n'adhèrent pas à ces idées, n'empruntent pas le chemin de la radicalisation". Les États en prennent progressivement conscience, reconnaît-il, "mais cela doit encore se traduire par un ensemble de politiques courageux".

"Le grand risque aujourd'hui est que l'adhésion à ces idées s'accroisse à l'échelle mondiale, que cela devienne un mouvement social comme un autre, un ferment identitaire pour des individus qui se singularisent, que des groupes de plus en plus nombreux et volumineux se constituent là-dessus… Parce que, ça, c'est un vrai danger. Parce que, ça, cela va vraiment faire exploser la menace", conclut Michaël Dantinne.

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