Un couple d'Afro-Américains veut porter plainte contre Brussels Airlines après "une agression raciste"

Ce n’est pas du passé pour Santana et Ariel. Ce qui leur est arrivé le 13 mars, à quelques heures du confinement en Belgique, lors d’un vol Brussels Airlines, est "une agression raciste". Ce couple d’entrepreneurs et acteurs humanitaires afro-américains envisage aujourd’hui de porter plainte contre la compagnie aérienne après que Santana, 45 ans, a été frappé par un steward et ensuite une hôtesse de l’air. Contacté par téléphone par la RTBF, Santana veut que "justice soit faite. Je n’ai pas d’autres choix après ce qui m’est arrivé".

L’interpellation de Santana et une vidéo reprenant une partie de l’incident ont fuité sur Internet à la mi-mars. Mais le couple n’avait jamais véritablement présenté sa propre version des faits. Que s’est-il passé dans ce vol Accra (Ghana) – Zaventem ? Santana et Ariel l’ont longuement raconté cette semaine dans une interview accordée à une militante anti-raciste, Juliet Lopez, qui gère le compte Youtube Bla Xit. Un entretien près de quatre mois après les faits, épidémie de coronavirus oblige.

Santana, son épouse Ariel, les deux jeunes enfants du couple et la mère d’Ariel reviennent d’Afrique. Le couple y lance des projets humanitaires. Ils doivent se rendre en Pologne, pour affaires et une escale est prévue à Bruxelles. Le vol se passe bien. "J’étais moi, mon mari et mes enfants dans une rangée et ma mère dans une autre", raconte Ariel. "Ma mère était entre un homme et une femme. Mais pendant tout le vol, ils n’ont pas arrêté de se parler en dérangeant ma mère, en la cognant, en se penchant littéralement sur ses genoux. C’était infernal."

Le steward dit à ma mère qu’elle va devoir gérer cela elle-même

La mère d’Ariel, 71 ans, supporte. Et puis, n’en peut plus. Elle est à bout. Elle appelle un steward. "Elle lui demande si elle peut changer de place. Il lui répond alors qu’elle va devoir gérer cela elle-même et qu’il n’est pas la police. Cela m’a mis hors de moi. Le steward est responsable du vol, du bien-être des passagers. Où veut-il que ma mère aille ?"

Santana intervient et "je propose alors de changer de place avec ma belle-mère". Il suppose qu’en sa présence, les deux autres passagers n’oseront plus reproduire le même comportement. "Mais l’homme se lève et se met à parler de manière agressive à mon mari", poursuit Ariel. "Tout cela en français. Je ne comprenais rien mais je peux vous dire que c’était sur un ton très violent."

Un steward intervient. "Et là, sans raison, il me frappe au visage", nous raconte Santana sous le choc quatre mois plus tard. "Il ne venait pas régler le problème."

Heureusement que l’hôtesse intervient à ce moment-là. Mais…

Santana, ancien boxeur, est furieux. "Vous savez : se faire frapper devant sa femme, ses propres enfants, sa belle-mère, pour qui vous sacrifiez tout, c’est quelque chose qui fait mal, qui vous blesse. Je me devais de répondre." Santana tente de rattraper le steward. Mais d’autres membres du personnel de cabine s’interposent dont une hôtesse.

"Ce devait être la responsable de cabine. Je lui explique ce qui s’est passé, que son collègue m’a frappé. C’est sa boss, elle va pouvoir m’écouter et le rappeler à l’ordre. Je suis un ancien boxeur. Je savais que si je le frappais, j’irais en prison. Heureusement qu’elle intervient à ce moment-là."

Mais selon Santana, rien ne se passe comme espéré. "Elle me répond que ce n’est rien, que je fais toute une montagne pour pas grand-chose, que j’exagère. Elle me demande de me calmer en poussant, en me bousculant." Dans l’appareil le ton monte, les cris se mêlent aux invectives. "Je lui demande d’arrêter de me pousser", ajoute Santana. "Je lui dis que je suis face à une femme et que je ne vais pas la frapper. Dans cet appareil, je ne suis pas sur mon terrain, elle oui. Je lui demande d’arrêter de me pousser."

Santana ne comprend pas que l’hôtesse lui demande de se taire. Il lâche un "Fuck" (p… en anglais !). L’hôtesse lui assène une gifle, Santana réplique. C’est cet extrait qui à l’époque fait le tour des réseaux sociaux et des sites d’infos. On y voit stewards et passagers bondir littéralement sur Santana pour le maîtriser. Résultat : plusieurs côtes cassées.

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Santana montre ses côtes cassées. © YOUTUBE

Frapper un Noir, pour eux, c’est tout à fait normal

"Je suis un Noir et dans leur esprit, c’était : je fais ce que je veux. Un steward peut me frapper, ensuite une hôtesse. Et cela pour eux était tout à fait normal", s’insurge Santana qui qualifie l’incident d'"agression raciste".

Ariel a filmé toute la scène. Mais elle n’est pas la seule. Dans l’avion, elle intervient aussi pour défendre son mari. "Je voyais mon mari se faire rouer de coups. Il aurait pu mourir dans cet avion." Mais un steward agrippe Ariel. "Le même steward qui a dit à ma mère qu’elle devait se débrouiller toute seule, qu’il n’était pas la police se comportait cette fois comme un policier pour me ceinturer."

Lorsque le ton baisse, Santana file à l’arrière de l’avion pour tenter de se calmer. L’hôtesse en chef vient le trouver. "Là, elle me dit qu’elle est infirmière et que si j’avais vraiment mal, je ne pourrais plus parler. Elle ajoute aussi que ce n’était pas une gifle qu’elle m’avait donnée mais une caresse au visage. J’étais sidéré. Mais sa plus grande crainte était qu’on diffuse la vidéo. Elle m’a demandé plusieurs fois de l’effacer." Le couple refuse.

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Le moment où l'hôtesse gifle Santana. © YOUTUBE

J’ai été poussé violemment et tiré par les menottes

L’avion atterrit à Zaventem. La police a été prévenue. Santana va devoir les suivre. "Je n’oppose aucune résistance. Mais ils m’ont quand même mis les menottes. J’ai été poussé violemment et tiré par les menottes dans les escaliers – j’ai encore les marques. Je leur dis que j’avais mal aux côtes, que je n’arrive pas à respirer. Ils ne veulent rien savoir."

Santana, selon ses dires, est poussé à l’arrière d’un van, direction le poste de police aéroportuaire. Sans ceinture "dans un véhicule qui roulait à 80 km/h, j’étais balancé de gauche à droite et j’avais mal. C’était clairement fait exprès."

On nous a traités comme des animaux

Pendant ce temps, Ariel, ses deux enfants et sa mère doivent retrouver Santana. "Je dois me débrouiller toute seule, avec ma maman, mes deux enfants dont un qui dormait, avec les bagages. Je ne m’en sors pas. Je demande alors de l’aide à un membre des forces de l’ordre qui me répond : je ne suis pas votre esclave."

Au commissariat, Santana est dans une pièce, Ariel dans une autre. "Moi, on me maltraitait. Ma femme, elle, ne recevait pas d’eau à boire, elle ne pouvait pas aller aux toilettes… C’était inhumain. On nous a traités comme des animaux."

"J’ai appelé l’ambassade des Etats-Unis à Bruxelles", se souvient par ailleurs Ariel qui réside dans l’Etat du Maryland. "Là, on m’a dit qu’on ne pouvait rien pour moi et que je devais patienter. Nous nous sentions abandonnés."

Relâchés après quatre heures

Après quatre heures au poste, la famille est relâchée. "Comme ça, sans explication, sans excuse", fulmine Santana que nous avons longuement au téléphone. "J’ai dit et répété plus de 50 fois que j’avais une vidéo dans laquelle on voit qui a frappé en premier. Personne n’a voulu la voir."

Santana et ses proches n’ont pas pu poursuivre leur déplacement en Pologne. "Nous nous sommes rendus aux Pays-Bas où j’ai été à l’hôpital pour faire soigner mes côtes. Aujourd’hui encore, j’en souffre."

Santana sait qu’il n’aurait pas dû frapper une femme. "Mais j’ai été poussé à bout. J’ai été frappé et bousculé plusieurs fois par le personnel de Brussels Airlines avant de réagir." A l’époque, la presse, même américaine, n’a retenu qu’une version des faits. "On a dit des mensonges. On a dit que j’avais craché au visage de l’hôtesse. On a dit que j’avais été mis sous sédatif et remis à la police. Tout cela est faux !" Ce qui interpelle Santana, c’est que l’on peut "frapper un Noir et trouver cela normal. Normal qu’un Noir ne réagisse pas."

Brussels Airlines ne peut pas s’en tirer comme cela

Aujourd’hui, la page n’est pas du tout tournée. En pleine vague anti-racisme, suite à la mort de Georges Floyd aux Etats-Unis, Santana et sa femme entendent replacer leur mésaventure dans ce récent contexte. Ils veulent poursuivre Brussels Airlines en justice et demander réparation. La chaîne Youtube Blax it a lancé un appel à des avocats désireux de leur venir en aide.

"J’ai reçu plusieurs messages depuis que la vidéo est sortie. Je dois encore analyser tout cela. Mais c’est clair que j’irai jusqu’au bout", nous annonce Santana. "Je ne sais pas comment je dois m’organiser. Mais justice doit être faite. Brussels Airlines ne peut pas s’en tirer comme cela. Mais quel collaborateur d’une entreprise frappe un client ? Quel hôtesse ou steward frappe un passager ? J’ai voyagé dans le monde entier et c’est la première fois que je vis cela."

La chaîne "Blax it" appelle de son côté au boycott de la compagnie belge.

La RTBF a pris contact avec Brussels Airlines. Sa porte-parole Kim Daenen explique que "nous ne ferons aucun commentaire concernant cette interview, ni une éventuelle plainte". Brussels Airlines précise que suite à l’incident, en mars dernier, le personnel à bord a été entendu. "Des formations en gestions de conflit en vol sont données à notre personnel."

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