Un sociologue tire la sonnette d'alarme: "Les écoles toxiques sont un problème de santé publique"

Bowen Paulle, sociologue, chercheur en sociologie à l'Université d'Amsterdam
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Bowen Paulle, sociologue, chercheur en sociologie à l'Université d'Amsterdam - © RTBF

Le cri d’alarme est émis par un sociologue américain, Bowen Paulle, chercheur à l’université d’Amsterdam. Dans "Toxic Schools", un livre qu’il a écrit après avoir enseigné pendant six ans dans des écoles de quartiers défavorisés de New York, et d’Amsterdam, il pointe les points communs de ces écoles, qui rendraient les enfants physiquement et psychiquement malades. Selon le chercheur, ces écoles sont émotionnellement toxiques pour les enfants.

Les écoles à public homogène défavorisé sont toxiques pour les enfants

"Ce sont des écoles où vous avez une concentration d’enfants pauvres qui ont des parents peu éduqués, où il y a des problèmes de violence, etc.", rappelle Bowen Paulle. Le chercheur pointe ensuite l’attitude des enseignants envers ces élèves. L’enseignant aurait trop peu confiance dans la capacité des enfants à obtenir des résultats scolaires équivalents à ceux des élèves au profil socio-économique plus élevé. Cette attitude contribuerait à une pression terrible subie par ces enfants. "Quand un pourcentage significatif de la population est exposé à ce type de stress toxique, qui est encore renforcé par certains types d’écoles, cela devient une question de santé publique. Ce n’est plus uniquement une question de qualité d’enseignement, ou de chances d’avoir un emploi plus tard ".

Le pédospychiatre belge Peter Adriaenssens confirme les effets neurobiologiques d'un stress chronique sur les enfants. "Nous savons que cela modifie les capacités de concentration et de mémoire", nous explique-t-il.

Dans une conférence donnée l'an dernier, il comparait les cellules cérébrales d'un enfant favorisé et défavorisé sur un schéma. "A droite, vous avez des cellules cérébrales beaucoup plus pauvres... Vous voyez cela chez des enfants qui vivent dans des environnements beaucoup plus stressants. On produit alors une hormone du stress que ne supportent pas bien les très jeunes cellules cérébrales. Lorsqu'un enfant apprend à écrire, il doit au même moment écouter, bouger la main, regarder dans le dictionnaire et ne pas se laisser distraire par son voisin. S'il fait tout cela avec des cellules nerveuses appauvries, cela ne se passe pas bien. Et cela a lieu pile au moment où le cerveau des jeunes enfants doit beaucoup apprendre".

Agir sur la ségrégation n'est politiquement pas assumable

Après avoir fait ce constat de la toxicité émotionnelle et physique de certaines écoles sur les enfants, Bowen Paulle a voulu changer la situation. Mais il dit s'être rendu compte très rapidement du nœud dans lequel il se trouvait. "Tenter de désagréger les écoles n’est pas électoralement assumable pour les hommes politiques, explique le chercheur. Même si autour d’un verre ils vous confient que vous avez raison et admettent que c’est un grave problème sur lequel il faudrait agir, ils ne sont pas prêts à assumer ce type de décision politique".

Face à ce nœud, le chercheur a réorienté ses objectifs, cherchant à implanter des méthodes qui permettent de booster les enfants d’un point de vue cognitif et d’avoir un impact positif sur leur état socio-émotionnel. Il a développé plusieurs expériences pilote qui ont fait leurs preuves aux Etats-Unis dans le même type d’écoles défavorisées : le "high dosage tutoring", le tutorat intensif. Les 40% d’enfants qui en ont le plus besoin sont isolés du reste de la classe une heure par jour, pendant les heures de cours, et travaillent par groupe de deux, épaulés par un tuteur pour rattraper le niveau des autres en mathématiques.

Pourquoi les mathématiques ?

Les mathématiques n’ont pas été choisies au hasard. Les enfants qui réussissent le cours de mathématiques ont statistiquement davantage de chances de réussir à l’école. D’autres études montrent également qu’en devenant meilleurs en mathématiques, ils finissent par avoir également de meilleurs résultats en histoire par exemple. Cette forme de tutorat intensif a été évaluée aux Etats-Unis par des études scientifiques(notamment par l’université de Chicago). "Les effets en sont incroyables. Quant à notre expérience de Rotterdam, elle montre également des effets incroyablement positifs et stables. L’expérience va d’ailleurs être reconduite. A Amsterdam, l’expérience a montré qu’après 5 mois de tutorat intensif, l’un des sous-groupes avait rattrapé 71 % de son retard ".

Car le but est bien celui-là: réduire les écarts entre élèves pour réduire l’inégalité scolaire. "Faire en sorte que les enfants aient de meilleurs résultats, qu’ils se sentent plus confiants, mieux dans leur peau, et qu’ils aient donc moins de difficultés par la suite pour obtenir un prêt, pour trouver un emploi, etc. IL est très plausible que l’on puisse donc changer la trajectoire de ces enfants. Encore faut-il financer ce tutorat intensif ".

Entre 2500 et 5000 euros par élève par an

Même si le salaire des tuteurs est assez bas, il est à multiplier par six, à quoi il faut ajouter le salaire du coach qui forme ces tuteurs à la didactique et la pédagogie pendant deux semaines et continue à les épauler pendant l'année scolaire. Les tutrices que nous avons rencontrées sont jeunes, comme Lieslot (24 ans), ou Fien (26 ans). Elles viennent de terminer leurs études. C’est leur premier job et elles imaginent faire cela pendant deux ou trois ans. "Pour moi c’est important que nous soyons jeunes, cela facilite le contact avec les élèves, précise Lieslot. Cela nous aide à établir une relation avec eux ".

Elles ne sont pas enseignantes de formation, mais ont plutôt un intérêt pour la sociologie ou la pédagogie. Elles se sentent très concernées par l’avenir des jeunes qu’elles épaulent. "C’est vraiment très valorisant d’aider ces enfants, explique Fien. On fait tous des erreurs, donc pour eux, c’est aussi important de voir que nous pouvons aussi nous tromper. Je n’essaye pas de montrer que je sais mieux les choses qu’eux. J’essaye de faire en sorte qu’ils soient plus ouverts, qu'ils se sentent plus libres de poser des questions, qu’ils aient du plaisir pendant la leçon. Chaque fois qu’ils font une erreur, je leur dis: c’est maintenant que vous apprenez le mieux, grâce à l’erreur que vous avez commise ".

Pour Lieslot, le bas salaire n’est pas un frein à faire ce travail. "Pour moi, le job en vaut la peine. On voit tous les résultats avec les élèves. C’est très valorisant. On voit les résultats qu’ils ont en mathématiques. Quand ils ont des tests en classe, et quand ils sont testés par les chercheurs [qui observent l’expérience]. Et puis surtout la confiance qu’ils développent dans leurs compétences: ils voient qu’ils ne sont pas bêtes et c’est très important pour eux. Souvent ils sont les plus faibles de leur classe et habitent dans des quartiers moins favorisés. Certains élèves ont donc l’impression qu’ils sont moins intelligents, qu’ils ne réussiront pas dans la vie, qu’ils ne trouveront pas du travail. J’ai l’impression que nous pouvons changer ça et que cela change leur trajectoire".

Du côté des professeurs titulaires de l’école, on voyait l’expérience pilote d’un œil inquiet au début… "Ils avaient peur de ce qu’ils allaient faire avec les élèves qui restaient en classe, pendant que l’autre groupe d’enfants suivait le tutorat intensif", explique Amal Kerkouri, la directrice de l’école .

Mais très vite ils ont trouvé leurs marques. Ils font des activités qui ne mettront pas les autres élèves en difficulté s’ils n’y assistent pas. "Je crois que cela crée de l’égalité dans un enseignement très inégalitaire".

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