Trente ans après la dépénalisation de l'avortement, de "nombreux obstacles" subsistent pour la pratique des IVG

Des manifestants pro-avortement en Irlande du Nord.
Des manifestants pro-avortement en Irlande du Nord. - © Charles McQuillan - Getty Images

Trente ans après la dépénalisation partielle de l’avortement, l’accès à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) reste soumis à "de nombreux obstacles", estime Hafida Bachir, secrétaire politique de l’association féministe Vie féminine. Ceux-ci peuvent être d’ordre géographique ou financier, ou encore liés aux conditions de la pratique de l’avortement.

"L’avortement est accessible en Belgique. Il coûte 3,5 euros en planning familial et il en existe une multitude en Belgique", souligne d’emblée Julie Papazoglou, juriste et membre de l’association féministe de Fem & Law. Toutefois, des entraves peuvent exister. "Certaines femmes ont du mal à y accéder comme les femmes migrantes qui n’ont pas de mutuelles", illustre-t-elle.

 

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Il "subsiste encore de nombreux obstacles dans l’accès des femmes à l’avortement", selon Hafida Bachir. Les femmes peuvent ne pas avoir accès à un médecin pratiquant l’IVG dans leur région, par exemple. Certaines "ne savent pas où s’adresser ou sont confrontées à un refus de pratiquer l’avortement", liste encore la secrétaire politique de Vie féminine.

De la désinformation pour culpabiliser les femmes

Eloïse Malcourant, chargée de communication de la Fédération des centres de plannings familiaux des Femmes prévoyantes socialistes (FCP-FPS), pointe également les "fausses informations diffusées sur internet" comme entraves au droit à l’avortement. Elle dénonce de "nombreux sites web qui se présentent comme étant gérés par des scientifiques […]. Or, ces sites sont en réalité gérés par des anti-choix et utilisent la peur et la désinformation. On retrouve notamment de nombreux témoignages culpabilisant de femmes qui ont avorté", déplore Mme Malcourant, soulignant qu’ils restent souvent "bien répertoriés sur les moteurs de recherche".

Elle relève en outre un "manque d’informations à propos de l’IVG sur les sites officiels comme le site du SPF Santé Publique ou encore le site belgium.be". La pratique concrète de l’avortement n’y est que peu abordée alors qu’il "est primordial pour les femmes et/ou les couples d’être informés afin de pouvoir faire ses propres choix en la matière".

"L’accès peut aussi être entravé à cause des délais longs avant le premier rendez-vous" ou parce que la femme se retrouve hors délais, abonde Hafida Bachir. Depuis 1990, l’avortement n’est plus poursuivi pénalement à condition que certains critères soient respectés, comme le délai dans lequel l’acte est pratiqué – avant la fin de la 12e semaine de grossesse ou 14 semaines d’aménorrhée (absence de règles) actuellement.

Dépassements de délais chez les femmes les plus vulnérables

Le dépassement du délai arrive "en particulier aux femmes les plus vulnérables : jeunes, précarisées, migrantes, victimes de violences…" qui découvrent tardivement leur grossesse "à cause d’un manque d’informations, d’une contraception déficiente…", précise Mme Bachir. C’est pourquoi Vie féminine, ainsi que les plannings familiaux, plaident pour une extension de ce délai à 18 semaines.

"Cela permettrait de prendre en charge les femmes qui se rendent aux Pays-Bas pour avorter parce qu’elles ont dépassé les 12 semaines" de grossesse, explique Caroline Watillon, chargée de mission pour la Fédération laïque des centres de planning familial (FLCPF). En 2017, 472 femmes se sont ainsi rendues chez nos voisins néerlandais pour une IVG, selon les chiffres de la Commission nationale d’évaluation interruption de grossesse.

Toutes les femmes qui ont souhaité avorter alors qu’elles étaient hors délai n’ont toutefois pas pu le faire, souligne Mme Watillon, référente avortement pour la FLCPF. "Il y a toutes les femmes qui ne le font pas pour une question de budget – ça coûte 1000 euros quand même -, parce qu’il faut se déplacer, qu’il y a la barrière de la langue… Il y a un chiffre noir qui n’est pas connu", signale-t-elle. Elle plaide pour l’extension du délai qui permettra à ces femmes d’acter leur décision. "Les femmes ne vont pas attendre pour le plaisir d’attendre. Au Canada, il n’y a pas de semaines maximum et on voit que les femmes avortent le plus tôt possible. Au Québec, les trois quarts le font à la neuvième semaine d’aménorrhée", illustre-t-elle.

Proposition d’extension des délais

Dix-huit semaines représentent "un moyen terme entre les délais les plus bas et les plus hauts en Europe, et (sont) bien en dessous du seuil de viabilité déterminé par l’OMS, qui est de 22 semaines", ajoute Eloïse Malcourant, de la FCP-FPS.

Une proposition de loi comprend cette extension. Elle doit toutefois repasser par la case Conseil d’Etat après le dépôt d’une série de nouveaux amendements à la Chambre à la mi-mars.

La nouvelle loi veut également réduire le délai de réflexion, soit un laps de temps entre le premier rendez-vous médical et l’IVG, à 48 heures au lieu de six jours actuellement. "Nous nous opposons à cette position paternaliste qui sous-entend que la femme va commencer à réfléchir au moment où elle rencontre le médecin", dénonce la chargée de mission. Quarante-huit heures restent toutefois nécessaires pour "permettre une prise en charge médicale dans de bonnes conditions".

Caroline Watillon dénonce aussi que le médecin doive discuter des "alternatives" avec la femme qui sollicite une IVG. "Cela signifie parler de l’adoption alors que ce n’est pas une alternative à la grossesse, c’est une alternative à l’éducation", pointe-t-elle.

La proposition de loi abolit également les sanctions pénales à l’encontre des médecins et des femmes.

"L’accessibilité à l’IVG doit être renforcée et pour toutes les femmes", conclut Hafida Béchir.

Sujet du 29/02/2020 - Le Conseil d'État n'émet pas d'objection à une réforme de la loi sur l'avortement