Travailleurs sans papiers par temps de Covid : une vie sur le fil

Travailleurs sans papiers par temps de Covid: une vie sur le fil
4 images
Travailleurs sans papiers par temps de Covid: une vie sur le fil - © Tous droits réservés

Le nouveau podcast de La Première: La vie sur un fil. 

On estime leur nombre à 100.000 dans notre pays. 100.000 personnes qui vivent et travaillent dans la clandestinité, parfois depuis des années. Invisibles au grand jour, et au regard de l’administration aussi, ils sont pourtant présents dans plusieurs secteurs économiques, comme dans le nettoyage à domicile, les aides aux personnes, l’horeca ou le bâtiment.

Pour ces travailleurs précaires, la situation de crise sanitaire que vit la Belgique est une catastrophe. La plupart sont obligés d’arrêter de travailler, sans pouvoir compter sur aucune aide de rechange. Certains continuent, parfois malgré les mesures de confinement, et souvent sans protection (masques, gel désinfectant…) à aller au travail, obligés de gagner leur vie malgré les risques, avec aussi la peur au ventre à cause des contrôles.

Au mois d’avril dernier, syndicats et associations avaient interpellé le gouvernement sur leur situation, et demandé une régularisation pour circonstances exceptionnelles, ce que permet l’article 9bis de la loi de 1980 sur l’accès au territoire et le séjour des étrangers. Littéralement, l’article 9bis prévoit une dérogation à l’obligation qu’ont les personnes étrangères de demander un permis de séjour depuis leur pays d’origine, et les circonstances évoquées doivent être appréciées au cas par cas.

 


►►► Podcast à télécharger et à écouter : La vie sur un fil : travailleurs sans-papiers par temps de Covid, comment vivent-ils ? 


 

Métiers en manque de bras, ou nécessité sanitaire

Pour les organisations à l’origine de cet appel, il s’agit d’une nécessité de santé publique, car les mesures de protection et de confinement ne sont pas praticables dans la majorité des cas de personnes sans papiers au travail. Ces organisations soulignent aussi l’apport à la sécurité sociale des cotisations générées par ces 100 000 travailleurs. Ainsi, la CSC estime à 65 millions d’euros l’apport approximatif de ces travailleurs de ces travailleurs en cas de régularisation, nous explique Eva Maria Jimenez Lamas, permanente à la CSC Bruxelles.

Un autre argument en faveur de la régularisation de ces personnes, est la demande de bras dans certains secteurs, exacerbée par la crise sanitaire actuelle. Le Portugal a par exemple prolongé des titres de séjour temporaires à cause de l’épidémie de Covid 19; une mesure limitée dans le temps, mais qui a permis cependant à 150 000 Brésiliens par exemple, ainsi qu’à d’autres étrangers travaillant dans les domaines du bâtiment, de l’agriculture ou de l’horeca de pouvoir travailler en étant protégés.

 


►►► Reportage à réécouter Au bout du jour: Travailleurs sans papiers La vie sur un fil 



 

Lucine, travailleuse domestique

Ce n’est pas le cas de Lucine. A 58 ans, cette femme volubile et souriante est venue de son Cameroun natal en Belgique il y a aujourd’hui 12 ans. "Obligée de quitter mes enfants à cause de ce président !" s’exclame-t-elle. Lucine n’a pas eu peur de s’opposer aux autorités dans son pays. Elle l’a payé cher. Aujourd’hui, ce qu’elle peut espérer, c’est que ses deux enfants terminent leurs études. Elle s’est coupée en quatre durant toutes ces années "Je fus aide-soignante dans mon pays, et donc je continue ici, mais dans la clandestinité".

Lucine est invisible, c’est elle qui le dit. Invisible, c’est-à-dire que personne ne se soucie d’elle. "Même avant, ce n’était pas facile, mais pendant la crise… Ce fut encore très difficile". Pendant le confinement, Lucine explique qu’elle ne pouvait pas rester à l’intérieur, chez elle. "Je n’avais pas le choix, puisque je devais manger, puisqu’il fallait payer ne serait-ce que le petit coin où je dors… Il fallait sortir." L’endroit où dort Lucine, est une simple chambre, mais les loyers sont dûs, et les envois du peu d’argent qu’elle arrive à mettre de côté à ses enfants restés au pays ne peuvent pas s’interrompre non plus.

Si la plupart de ses employeurs ont arrêté de la solliciter, il lui restait une vieille dame seule, dont elle a pris soin pendant de longues semaines. "C’est une dame qui n’avait personne, mais qui n’est pas autonome. Il lui faut quelqu’un en permanence à côté d’elle. Alors j’ai pris soin d’elle pendant le confinement."

Lucine ne s’est pas faite tester. Elle a peur de donner son adresse, et surtout, elle a peur de se retrouver en quarantaine forcée. Aujourd’hui, elle n’arrive pas à retrouver du travail. "Ils ont peur de nous… Mais on ne peut même pas se faire dépister… On va se faire dépister comment ? Il faut une adresse, il faut la carte d’identité, comment allons-nous faire ?"

Lucine, comme des dizaines d’autres femmes, fait partie de la Ligue des travailleuses domestiques. Organisées par la CSC Bruxelles, ces femmes se mettent ensemble pour échanger, se mobiliser et sensibiliser le public sur leur situation. Elles ont à leur actif plusieurs manifestations, elles ont écrit un manifeste et mis sur pied plusieurs expositions. Aujourd’hui, elles se retrouvent régulièrement autour d’un atelier de couture. Elles avaient mis sur pied cette organisation pour se rencontrer et se donner des perspectives. Elles y fabriquent des masques : "Nous avons créé cet atelier et au moment du Covid 19, bien qu’on soit invisible, on a décidé de fabriquer des masques et de les vendre aux gens qui en avaient besoin, explique fièrement Lucine. On a donc participé bien que nous nous soyons très exposées…"

Pendant cette crise sanitaire, "ils et elles ont perdu leurs revenus, explique Magali Verdier, animatrice au MOC, et de la Ligue des travailleuses domestiques. Ils se sont retrouvés sans rien du tout. Heureusement, nous avons mis en place des aides alimentaires par exemple…"

Barry, horticulteur

C’est ce qui est aussi arrivé à Barry. En, Belgique depuis 11 ans, Barry est né il y a 40 ans en Mauritanie. Engagé, Barry fait partie de Sans Papiers TV, un groupe de vidéastes qui veut mettre en évidence la question des sans papiers en Belgique. Il est aussi délégué syndical au sein du Comité des travailleurs avec et sans papiers de la CSC Bruxelles.

Après son arrivée chez nous, et pendant le traitement de sa demande d’asile, Barry a suivi plusieurs formations. Au bout de 18 mois, il obtient un diplôme en horticulture. Mais à la veille de la signature de son premier contrat, ces espoirs se sont évaporés : "Il y avait une entreprise d’horticulture qui voulait m’engager. Au bout d’une semaine, j’ai tout perdu. J’ai perdu mon permis de travail, parce que le permis de travail va avec la procédure d’asile… Depuis, je suis un sans papiers…"

Aujourd’hui, il dépose son CV partout, dit-il, "tout ce qui est horticulture, jardinage ; mais aussi tout ce qui est peinture, plafonnage, Horeca…Il travaille donc une semaine ici, une semaine là… "C’est pénible, parfois tu tombes chez des gens qui ne paient pas bien, si tu es malade tu ne peux pas avoir un certificat médical et une compensation, tu travailles 10 heures, 11 heures, parfois 12 heures par jour, très mal payées…"

Et pendant le confinement, pas possible de rester inactif : "Lorsqu’ils ont dit d’arrêter début mars, j’avais deux chantiers de nouvelles pelouses, au printemps. Tout est tombé à l’eau. Je n’avais plus rien. Je devais payer le loyer, les charges et aussi ma famille… Et puis du jour au lendemain tu n’as plus rien, il n’y a plus de revenus, même pas un centime par jour… … Tu penses, tu y penses, tu deviens fou… Il fallait sortir, sinon on n’avait rien !"

"Les gens profitent de nous, parce qu’on est minable. Et c’est le dumping social, pour moi c’est la société belge qui doit refuser et demander la régularisation… Donnez-nous les papiers, nous, on va travailler normalement on cotise, on ne peut pas vivre dans la précarité comme ça, dans la misère… "

Lucine, Barry, Safia, Mounir et les autres… elles et ils nous racontent durant ces prochaines semaines leur histoire, leur vie sur un fil…