TikTok : l’application qui aura définitivement marqué l’année 2020

TikTok, la jeune application chinoise de partage de vidéos lancée en 2016 est officiellement l’app la plus téléchargée en 2020. Sur fond de buzz à la chaîne, de menaces d’interdictions, d’engagement politique, de sursexualisation, occupation du confinement ou encore émergence de nouvelles personnalités, TikTok pourrait même se targuer de "changer le monde" à en croire la BBC.

Avec 315 millions de téléchargements durant les quatre premiers mois de l’année et plus de 800 millions d’utilisateurs actifs en 2020, TikTok c’est un panel extrêmement large de contenus. Mais l’app s’illustre en premier lieu par la manière dont on s’y met en scène.

Les utilisateurs filment et peuvent même monter leurs vidéos (en découpant les séquences), ainsi qu’ajouter des musiques prédécoupées qui correspondent au format vidéo d’une minute maximum.

Mais derrière l’application, quels sont les mécanismes à l’œuvre ? Les raisons du succès fulgurant de TikTok ?

#foryou #pourtoi

Comme chaque réseau social, la répartition des contenus dans le fil d’actualité des utilisateurs est gérée par un algorithme. Un calcul influencé par une valorisation des "beaux" contenus, si l’on se fie aux avis dans l’application. Certains utilisateurs dénoncent en effet des suppressions de vidéos sans raison apparente, ou alors une baisse drastique et soudaine de leurs vues en émettant l’hypothèse d’une disparition de leur compte dans les fils d’actualités.

En mars, The Intercept livrait des informations concernant cet algorithme dont les modérateurs font le tri des "for you" ("pour toi"). Ce hashtag est assimilé au fait de signaler en commentaire à quelqu’un lorsque son contenu se retrouve dans notre fil d’actualité. Ceci afin de lui offrir de la visibilité via des interactions prises en compte par les algorithmes (qui tiennent compte des likes, des abonnements, des hastags renseignés, et du nombre et de la diversité des commentaires).

L’enquête qui repose notamment sur des rapports internes révèle que les contenus "non attractifs" ou "moches" seraient volontairement enlevés des suggestions de l’algorithme. Une certaine surveillance humaine (modération) par-dessus les calculs de l’ordinateur, afin d’orienter le contenu vers l’idéal souhaité par le réseau social.

Une usine à nouvelles personnalités publiques/influenceurs ?

Qui dit algorithme sur les réseaux sociaux, dit visibilité pour les utilisateurs. Et l’un des phénomènes propre à l’application chinoise développée par ByteDance, c’est sa vitesse à générer des buzz. Alors qu’il faut parfois un an ou deux pour construire sa communauté via Youtube ou Instagram, il ne faut souvent que deux ou trois mois sur TikTok.

Une ascension rapide, et encouragée via une rétribution des créateurs de contenus. En juillet 2020 est créé le "TikTok Creator Found", une manne de 200 millions de dollars qui vise à rétribuer les utilisateurs remplissant les conditions suivantes : avoir au moins 18 ans, avoir au moins 10.000 abonnés, avoir enregistré au moins 10.000 vues au cours des 30 derniers jours et publier régulièrement des contenus respectant les règles soumises par le réseau social.


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Mais attention, en dessous de 18 ans, il est inutile de prétendre à cet argent même lorsque l’on rencontre le succès avec 100 millions d’abonnés à l’âge de 16 ans comme Charli D’Amelio. Une place de numéro une qui lui ouvre tout de même d’autres portes dans la foulée : collections de vêtements, invitations sur des plateaux télé américains, collaborations avec des grandes marques et entreprises, etc.

#fondsdescreateurs

Pour ce qui est de la rétribution, assez facile de trouver une certaine transparence, à l’inverse de Youtube et de la spéculation autour de sa rétribution nébuleuse des créateurs. C’est le compte @BraindeGeek (70.000 abonnés) qui révèle sur son blog ses premiers revenus de TikTok. Il confirme avoir reçu 1,64 euro pour un total de 204.000 vues, et estime donc à 136€ son salaire mensuel lors de ses "meilleurs mois" qui affichent 17 millions de vues. Cependant, cet exemple reste difficile à évaluer dans un classement tant les données peuvent être variables entre chaque compte et selon les mois.

Dans ces chiffres, ce qui interpelle c’est la quantité de vues par rapport aux autres réseaux sociaux (Facebook Instagram et Youtube). Déjà en 2018, un milliard de vidéos étaient visionnées quotidiennement (selon Influencermarketinghub). Avec un taux de 55% d’utilisateurs qui postent des vidéos et 90% qui se connectent chaque jour à l’application, l’activité y est forte.

#Engagementpolitique #Sexualisation

Par ailleurs, c’est via les évènements socio-politiques dans le monde que les utilisateurs de TikTok ont fait connaitre l’application au monde médiatique.

L’affaire George Floyd, les élections présidentielles américaines ou encore le féminisme sont quelques-uns des engagements que l’on peut retrouver massivement sur TikTok.

Le 20 juin à Tulsa (Oklahoma) aux USA, un meeting de Donald Trump est vide aux deux tiers. Même si 6000 personnes sont présentes, 20.000 étaient attendues suite à des réservations de places. La raison ? Des jeunes adolescents ont fait circuler sur TikTok l’idée de réserver des places sans venir et ensuite en faire une vidéo publiée dans l’application.

Mais les jeunes militants ne sont pas les seuls à exploiter TikTok. Du côté des personnalités politiques on retrouve déjà plusieurs Belges : George-Louis Bouchez (MR), Elio di Rupo (PS) ou encore Tom van Grieken (Vlaams Belang). Bien que le seul certifié avec une petite pastille soit le ministre-président wallon, c’est le Vlaams Belang qui occupe le plus ce terrain (avec un compte pour son président, un pour le parti et plusieurs cadres très présents).


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Lors des élections de mai 2019 en Belgique, le VB représente la moitié des dépenses des partis flamands en ce qui concerne les publications sponsorisées sur Facebook (soit près de la moitié d’un total de 800.000€). Et dans cette bataille communicationnelle, les autres partis sont à la traîne : l’extrême droite flamande a dépensé à elle seule cinq fois plus d’argent que tous les partis francophones réunis sur la période qui s’étend du 29 mars 2019 au 1er mai 2020.

Et de manière moins anonyme, Slate rapportait le 21 décembre l’arrivée de groupes d’extrême droite comme Génération identitaire, la Cocarde ou encore Action française, pour qui TikTok serait "envahi de discours gauchistes".

Impossible de connaître la part réelle de ce militantisme politique et idéologique, ainsi que l’impact de ces contenus sur le jeune public des 11-14 ans. Même si l’origine des sons est renseignée, et que les informations sur le Covid-19 disposent d’un encadré, aucun fact checking n’est possible. Outre l’option de signifier que l’on n’est "pas intéressé" par un contenu, reste le signalement par les utilisateurs des contenus que chacun peut juger problématiques ou inadaptés.

#trends #tendances

D’un autre côté, une abondance de contenu à la parole libre sur la vie sexuelle de chacun est parfois blâmée. En effet, le public est très jeune avec les 11 – 14 ans qui représentent plus de 15% (voir jusqu’à 38,8% en France) des utilisateurs quotidiens et 41% sont des 16 – 24 ans.

L’un des fonctionnements de ce réseau social est de créer et recopier des "trends" : des tendances qui seront un concept (danse, texte, blague, etc.) avec un sujet et/ou une musique bien précise. Outre les chorégraphies, mini-sketchs ou encore blagues reproduites en masse, on trouve des comptes dédiés à des thèmes précis comme les sneakers, l’œnologie, la critique de films ou d’albums, etc.

@leplusbeaudespapys

Team papy ou team mamie ? #choix #choice #papy #mamie #papi #grandparents

♬ It's Tricky - RUN DMC

En s’attardant sur ces fameuses "trends", on constate un mimétisme de la tranche très jeune du public pour reprendre des vidéos abordant des thèmes portant sur la sexualité ou une sexualisation des corps. Le problème n’est pas sur cette thématique, mais plutôt sur l’âge des utilisateurs qui peuvent voir ces contenus. L’âge de 13 ans est celui minimum requis pour s’inscrire, sauf que rien ne contrôle l’authenticité de cette information.

Un manque de contrôle qui peut conduire à du cyber-harcèlement, ou attirer des personnes mal intentionnées (comme sur beaucoup d’autres réseaux sociaux). Ce qui est d’autant plus interpellant suite aux contenus sexualisés par mimétisme de la tranche la plus jeunes des utilisateurs de TikTok.

Le youtubeur le Roi des Rats réalise des enquêtes sur les faces sombres des réseaux sociaux. Il révèle cette course aux likes et une forme de narcissisme exacerbé. On arrive rapidement au-delà de l’amusement et l’attrait d’une visibilité entre en jeu. L’objectif peut vite devenir : se mettre en scène et récolter des commentaires, des likes, en imitant les personnalités connues, très jeunes elles aussi. Plus les jeunes se mettent en avant, plus ils ont de like, ce qui entraîne une hypersexualisation des contenus.

Face aux critiques et aux interpellations d’autres utilisateurs dans les commentaires, c’est sous couvert de l’humour que ces très jeunes "tiktokeurs" et "tiktokeuses" se défendent des remarques du rapport entre le contenu sexualisé et un âge précoce. TikTok semble enlever des suggestions (et donc de la visibilité) à ce type de contenus, mais sans réelle objectivité ni explications. Mais ce n’est pas pour ces raisons que l’application chinoise a été menacée d’être interdite.

#TrumpcontreTikTok

Habitué des réseaux sociaux, le président américain sortant a plusieurs fois tenté de faire interdire l’application aux Etats-Unis. La raison n’est pas personnelle, elle se rapporte à la guerre commerciale et autres soupçons d’espionnage entre la Chine et les Etats-Unis.

L’application chinoise est accusée par Donald Trump d’être utilisée par Pékin à des fins de surveillance. Une accusation fausse, selon le géant chinois qui appartient à la société ByteDance. Avec plus de 100 millions d’utilisateurs aux Etats-Unis (soit près de 15% de ses utilisateurs actifs), la menace pour TikTok était conséquente si l’interdiction de téléchargement sur le territoire américain s’actait.

Après des négociations avec plusieurs entreprises, ByteDance et TikTok ont proposé de créer une nouvelle société impliquant notamment le groupe informatique Oracle en tant que partenaire technologique aux Etats-Unis. Résolvant donc le problème de la mainmise chinoise décriée par Trump durant plusieurs mois, même si la revente déplait fortement à Pékin. La guerre juridique n’est pas encore terminée, mais les Américains peuvent toujours surfer sur l’application en attendant une décision définitive après le recours en vigueur.

Cette tension politique a fait sortir l’application de la sphère réservée aux plus jeunes ou férus de nouvelles technologies et app'. Avec une année de tous les records et des implications dans les faits marquants de cette année, TikTok aura marqué 2020. Miroir fidèle ou déformé de la réalité et de cette génération Z, ce réseau social risque bien aussi d’être celui dont on parlera durant cette année 2021.

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