Thermomètre Solidaris 2021 : l’avenir de la sécurité sociale inquiète

Le thermomètre Solidaris, c’est une grande enquête sociétale réalisée chaque année par la mutualité socialiste depuis 2012. Cette année, elle s’interroge sur la perception que nous avons de la protection sociale et de la solidarité collective. L’Institut Dedicated a interrogé 943 personnes représentatives de la population adulte en Wallonie et à Bruxelles entre le 9 et le 20 septembre 2020.

Après la première vague du coronavirus, un individu sur trois ne se sent pas protégé par le système social en Belgique, c’est-à-dire en termes de soins de santé, d’allocations de pensions ou de chômage, d’aide au logement etc. Mais l’inquiétude est grande puisque près de deux personnes sur trois pensent qu’elles ne seront pas protégées dans les trois à cinq ans à venir.

Parmi les plus grandes craintes, il y a l’augmentation des dépenses en soins de santé (pour 82% des sondés), la diminution des allocations de pension pour les futurs retraités (80% des sondés) et l’accès de plus en plus difficile aux allocations de chômage (79% des sondés).

L’enquête révèle aussi qu’après la crise du Covid, près de 7 personnes sur 10 craignent que la Belgique n’ait plus les moyens d’éviter que les citoyens ne tombent dans la pauvreté. Ils sont aussi nombreux à estimer que les aides de l’État pendant cette crise ne sont qu’une parenthèse et que cette période n’est qu’un avant-goût de ce qui nous attend dans le futur, notamment en termes de crises liées au changement climatique par exemple.

Pour aller un peu plus loin que tous ces chiffres, nous sommes allés à la rencontre de citoyens qui dépendent du système de protection sociale belge afin de leur demander leur avis.

Ruby, invalide : "manger ou médocs ?"

Ruby a 60 ans. Elle vit seule et a été reconnue comme invalide à cause d’une ostéoporose avancée. Dans son petit appartement à Liège, elle ouvre plusieurs boîtes et nous montre les nombreux médicaments qu’elle doit prendre chaque jour. La sécurité sociale, pour elle, c’est un beau concept, mais ce n’est pas toujours assez.

"Les personnes qui sont vraiment malades se trouvent vraiment dans la merde, explique-t-elle de but en blanc. Manger ou médocs, médocs ou manger ? Je dois jongler dans ma tête et tout ça fatigue. Je dois paramétrer comment faire mon budget. Payer le loyer, payer ça… Et puis qu’est-ce qui me reste ? Manger bio ? N’y comptez pas ! Début du mois je peux m’acheter quelques fruits et puis c’est tout".

Le thermomètre 2021 de Solidaris montre que plus de sept personnes sur dix trouvent que certains gouvernements ont réduit les dépenses sociales, fragilisant certaines catégories de population. Ruby est du même avis. "Quand je vais chez le médecin aujourd’hui, il n’y a presque plus de dialogue. Il faut aller vite vite et je ne me sens pas écoutée, nous confie-t-elle. Je ne leur en veux pas, c’est le système qui veut ça, mais après je dois retourner et au final, tout le monde y perd".

Philippe, retraité : "Les pensions ne sont pas suffisantes"

Philippe Andrianne a 65 ans. Fraîchement pensionné depuis novembre, il est l’ancien secrétaire politique d’ENEO, le mouvement social des aînés.

Du jour au lendemain, ses revenus ont diminué de 1000€ par mois, il n’a plus ni voiture de société ni chèque repas. "Malgré les responsabilités que j’ai eues, je n’ai pas une pension de fonctionnaire. Avec une carrière complète dans le non-marchand, ma pension est décente, mais elle ne me permet pas de folies", nous confie-t-il.

Pourtant, il le sait, Philippe est un privilégié. "Un pensionné si c’est une femme seule et qu’elle est locataire… Elle est dans la dèche", ajoute-t-il. En Belgique, la situation de la plupart des pensionnés n’est pas rose.

"La pension en Belgique est insuffisante, surtout pour les femmes, insiste Philippe Andrianne. Elles ont souvent eu des carrières morcelées, à temps partiel. Quand on parle d’augmenter les pensions à 1500€ nets par mois, on ne parle jamais que des pensions pour une carrière complète, c’est-à-dire 45 ans à temps plein. Il y a très peu de personnes qui ont 45 ans de carrière. Moi j’ai travaillé très tôt, j’ai travaillé jusqu’à 65 ans, mais je n’ai que 43 ans et demi de carrière ! On a des études qui durent de plus en plus longtemps et donc les 45 ans, on ne les atteint quasiment jamais".

Non aux assurances privées

Le thermomètre Solidaris montre que le secteur privé n’est pas réellement souhaité dans le champ de la protection sociale. Ainsi, 64% des sondés ne souhaitent pas une augmentation du rôle des assurances privées, 65% estiment qu’il faut maintenir et augmenter le rôle de l’État.

C’est aussi l’avis de Philippe Andrianne. "On est dans une ambiance où on nous lancine qu’on n’y arrivera pas et qu’il faut se protéger individuellement, comme si le système légal n’était plus tenable, mais c’est faux", affirme le pensionné. Pour lui, il faudrait faire contribuer des secteurs comme l’informatique, la finance ou la robotique pour renforcer notre système de protection sociale.

Agnès, mère d’un enfant handicapé : "Personne ne nous informe"

Agnès Milazzo a 49 ans. Aide familiale à mi-temps, elle s’occupe seule de son fils lourdement handicapé après avoir été percuté par une voiture il y a 11 ans. Du jour au lendemain, leur vie a basculé.

"Il fallait qu’on continue à manger, payer les soins de mon fils, il a fallu adapter la maison, le lit, avoir les chaises, les transports pour aller le mettre en revalidation tous les jours, se souvient Agnès. Au niveau financier, on a demandé des aides et on m’a dit non madame, vous êtes au maximum. On s’est retrouvé avec des difficultés parce que personne ne pouvait nous aider".

Au final, Agnès a dû vendre sa maison pour payer les frais de quatre années à s’occuper de son fils à temps plein. Le plus dur pour elle : trouver les informations pour connaître ses droits. Le thermomètre Solidaris montre d’ailleurs que 73% des sondés estiment ne pas du tout être informés sur l'endroit où s’adresser pour avoir des informations en matière de sécurité sociale.

"J’ai tout fait par moi-même, confie Agnès. Je me suis renseignée, j’ai cherché, j’ai trouvé. Pendant quatre ans, j’ai pris le temps de le faire. Et aujourd’hui, je peux aider mes patients moi-même. Donc ça m’a appris une chose, dans mon malheur, c’est de pouvoir aider correctement d’autres personnes", précise-t-elle.

Remise en question des fondements de la protection sociale

Le thermomètre Solidaris révèle enfin que la sécurité sociale "n’est plus une institution qui intègre, comme l’avaient souhaité ses pères fondateurs". Près de 75 ans après la création de la sécurité sociale, en effet, l’enquête montre que près d’un individu sur deux veut bien être solidaire financièrement, mais uniquement avec les gens qui lui sont proches.

Aujourd’hui, la sécurité sociale serait perçue comme un ensemble de services naturels et banals et non comme un système de valeurs partagées. Pour la mutualité socialiste, cela prouve une déconnexion entre les valeurs fondatrices du système et les services offerts.

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