Frénésie en France sur la théorie du genre: de quoi parle-t-on?

Le ministre français Peillon a dû rassurer les parents face à la désinformation
Le ministre français Peillon a dû rassurer les parents face à la désinformation - © PATRICK KOVARIK - BELGAIMAGE

L’école française est secouée par un appel au boycott mené par des activistes proches de l’extrême-droite et des catholiques intégristes. La raison : une prétendue "théorie du genre" serait imposée par l’Éducation Nationale avec des effets pervers sur l’identité sexuelle des enfants. Pour remettre les idées au clair sur ce que sont ou ne sont pas les études de genre, nous avons invité une spécialiste de cette question à participer au chat de midi : Anne-Joëlle Philippart (HEC-ULg).

Depuis plusieurs semaines en France, une polémique et des rumeurs folles agitent les milieux de l’enseignement. Un mouvement proche de l’extrême-droite, mené par Farida Belghoul, appelle les parents à boycotter l’école une fois par mois pour protester contre l’enseignement de la "théorie du genre". Un amalgame est ainsi fait volontairement entre un programme d’éducation à l’égalité fille-garçon de l’Éducation Nationale française et cette prétendue "théorie du genre". Ces opposants à l’égalité entre les sexes créent l’affolement en prétendant que d'après cette théorie, les enfants devraient être éduqués à l’école pour choisir librement leur sexe, apprendre la masturbation, etc., selon les recommandations d’une étude OMS d’origine allemande.

Or il s’agit de raccourcis, d’approximations et d’amalgames : la "théorie du genre" est une invention de ces opposants. Tout au plus existe-t-il un ensemble "d’études de genre" multidisciplinaires, mais non une théorie explicative unificatrice et encore moins des recommandations éducatives.

Mardi, le ministre Vincent Peillon a dû monter au créneau pour calmer le jeu et couper le cou à ce canard mais le mal est fait : les "marchands de doute" ont répandu la désinformation.

"On ne naît pas femme, on le devient"

C’est ce qu’écrivait Simone de Beauvoir en 1949. Elle voulait signifier par là que les différences entre hommes et femmes sont plus liées à des facteurs sociaux, culturels et économiques qu’à des différences biologiques. C’était aussi pour elle une façon de démontrer les origines des inégalités et des injustices faites aux femmes.

A l'appui de cette thèse, les recherches récentes en neurobiologie mettent en avant la plasticité du cerveau de l’être humain qui nous permet, à tous les âges, de changer nos habitudes, réorienter nos trajectoires de vie et développer de nouveaux talents. Seulement 10% du cerveau est "câblé " à la naissance et aucun instinct ne s’exprime, chez l’humain, sans l’influence de l’environnement culturel. L’être humain fonctionne avant tout par des stratégies intelligentes et non sous l’influence d’hormones. C'est pourquoi les expériences faites sur des animaux ne sont que peu ou pas transposables aux humains.

Les études de genre

Depuis les années 50, des chercheurs de toutes disciplines (anthropologues, psychologues, démographes, économistes, politologues…) s’intéressent à ces différences entre hommes et femmes et leurs travaux sont communément désignés sous l’appellation "d’études de genre".

Le genre est un concept entré dans la langue française dans les années 70 et qui est désormais utilisé en sciences sociales pour désigner les mécanismes institutionnels, sociaux et culturels qui, au sein de chaque société, (re)construisent les différences et les hiérarchies entre homme et femme, définissent ce qui est placé du côté du masculin et féminin, tentent de faire correspondre femme à féminin et homme à masculin. C'est ce qu'étudient les "études de genre" au départ d'observations et de méthodes scientifiques.

Certains parlent également de "genre" pour désigner le résultat de ces mécanismes, c'est à dire le sexe social, en opposition au sexe biologique.

Le genre intervient comme dimension transversale, quel que soit l'objet d'étude scientifique. Il permet d'améliorer la connaissance des phénomènes sociaux mais aussi plus largement l'état des connaissance : dans le domaine de la médecine et des maladies professionnelles... Prenons l'exemple de la délinquance juvénile : elle est souvent étudiée sur un échantillon masculin (sur la supposition que ce n'est pas dans la nature des filles de "mal" se comporter) ou alors au départ d'un échantillon mixte considéré comme "neutre". Une analyse en termes de genre permet de mieux décrire et comprendre les comportements des filles et des garçons mis en comparaison.

Les questions de sexualité ne sont donc pas centrales même si elles font à un moment partie du débat. Les découvertes récentes en génétique et neuropsychologie participent au débat et l'ouvrent. Les études sur le genre s'occupent surtout des aspects socio-économiques : l’ouverture et l’égalité des trajectoires professionnelles, la précarité, la violence, les rôles parentaux, l’orientation et l’échec scolaire...

Certains mouvements revanchards et extrémistes (notamment religieux) tentent de profiter du grand souffle d'incertitude qui touchent nos sociétés et les citoyens pour faire peur à ces derniers, pour les manipuler, leur inculquer de fausses idées et les mobiliser dans leur sens... On en voit la manifestation actuellement en France et en Espagne. La répartition des rôles sexués fait partie des éléments qui tendent à éviter tout changement dans le rapport des forces. Y toucher peut atteindre la position des classes dominantes. Dans le contexte français, s'en prendre à "l'ABC de l'égalité", c'est sans doute aussi chercher à atteindre François Hollande...

Anne-Joëlle Philippart, Quality and Accreditation Manager à HEC-ULg, s'intéresse aux études de genre et a rédigé de nombreux articles sur ce sujet. Elle a répondu à vos questions dans notre chat de ce jeudi midi.

Relisez notre chat en cliquant sur le lien ci-dessous.

Patrick Bartholomé

 

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