Testing en Belgique : des capacités existantes, mais dormantes, et qui ne sont encore pas tout à fait opérationnelles

C’est un fait observé depuis maintenant plusieurs semaines. Et que l’on vous répète tous les jours. L’épidémie augmente dans le pays et la situation, si elle n’est pas hors de contrôle, elle est préoccupante. D'après Sciensano, on constate une augmentation de 104% des cas en moyenne par rapport à la semaine précédente. Bref, la situation est si critique que de nouvelles mesures ont été prises au cours du dernier Conseil national de sécurité (CNS) réduisant la bulle de contact à 5 personnes pour les quatre prochaines semaines et, contrairement à ce qui avait été dit au début de l’épidémie, rendant le masque central dans la stratégie de lutte contre le coronavirus. Autre pierre angulaire de cette stratégie : le testing et le tracing, pourtant peu évoqué au cours du dernier CNS, au grand étonnement des experts. Et c’est là que les choses se compliquent. A-t-on vraiment les capacités opérationnelles de testing et est-ce suffisant face à la situation?

Des capacités opérationnelles, vraiment ?

En théorie, “nous avons la capacité opérationnelle de réaliser 30.000 tests” par jour en Belgique, affirme-t-on du côté du ministre Philippe De Backer, en charge de la gestion du matériel médical et de la task force sur le testing. La grande majorité est actuellement réalisée par les laboratoires de biologie clinique, entre 15 et 20.000 chaque jour. L’autre partie, toujours en théorie, est capable d’en réaliser environ 10.000 quotidiennement, mais ne les réalise pas encore même si les capacités semblent augmenter progressivement.

En revanche, on observe depuis quelques jours, que plus de tests sont réalisés. En effet, la semaine du 20 au 27 juillet nous réalisons une moyenne de 11.361 tests par jour. Et au mieux ce sont 13.727 tests en une journée (le 24 juillet) qui ont été effectués. Or, cette semaine, selon Sciensano, on constate une nette augmentation. Ce 28 juillet ce sont 17.348 tests qui ont été réalisés.

Des machines au ralenti qui doivent redémarrer à plein régime et au-delà

Alors que l’épidémie du coronavirus augmente dans le pays, pouvoir rendre concrète et opérationnelle la capacité de testing est crucial, selon plusieurs experts. Mais à peine la moitié de nos capacités sont utilisées actuellement.

Parmi les raisons invoquées sur un éventuel blocage, plusieurs experts évoquent un problème d’accessibilité. La procédure est compliquée. Et des critères imposés par le RAG (risk management group) limitent également le champ d’action.


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En effet, aujourd’hui pour pouvoir se faire tester il faut que vous présentiez des symptômes, même légers, que vous ayez été en contact avec une personne testée positive ou encore que vous reveniez d’une zone classée rouge. Ce sont les critères pour bénéficier d’un remboursement. Et, en termes de procédure, votre test doit vous être prescrit par un médecin généraliste.

Si certains pointent du doigt cette étape, l’Absym, l’association des syndicats médicaux nous a expliqué qu’elle “ne s’opposerait pas à lever cette contrainte”. Philippe Devos, le président de l’Absym, indique que son syndicat “ne veut pas être une barrière. Plus nous pourrons réaliser des tests et mieux ce sera. Il faut que nous testions massivement le plus tôt possible avant que cela ne s’emballe”. L’idée de supprimer cette étape est en cours dans les débats, souligne-t-on du côté du cabinet De Backer.

La capacité de la plateforme nationale de dépistage mise sur pause

Mais il y a aussi une autre raison à ce ralentissement. Pour rappel, l’analyse des tests passe par deux canaux. Les laboratoires de biologie clinique qui réalisent aujourd’hui la plus grande part des analyses et la plateforme nationale, composée de groupes industriels pharmaceutiques qui ont été sollicitées par les autorités, au moment du pic de l’épidémie. Et c’est précisément cette force qui est aujourd’hui beaucoup plus faible.

Ce qu’il s’est passé c’est qu’alors que l’épidémie semblait presque disparaître, les capacités existantes ont été mises sur pause. “À partir de juin, avec un nombre décroissant, les personnes et les machines des laboratoires ont été réintroduites dans la recherche de routine par la renaissance de la médecine et de la recherche courante”, justifie le ministre Philippe De Backer.

Et, pouvoir réactiver ces capacités, “cela ne se fait pas en clin d’œil”, nous expliquent les autorités. Il faut du matériel (les machines), les équipements (les réactifs, les bossettes de prélèvement etc.) et le personnel. En théorie donc, le pays a bien la capacité d’effectuer 30.000 tests par jour. Mais en pratique, la machine doit être relancée.

Du côté des autorités, on affirme que les capacités “dormantes” sont en train d’être réactivées. “On devrait atteindre la capacité des 35.000 tests par jour d’ici mi-août”. Quant à la capacité de fournir 45.000 tests par jour, un chiffre avancé par le ministre De Backer, son cabinet explique que “c’était une possibilité au moment du pic de la pandémie en avril et mai […] et cela doit maintenant être réactivé”, sans donner d’indication quant au temps que cela peut prendre.

En effet, à Anvers, Liège ou Bruxelles, les infrastructures sont en train d’être mises sur pied.

Fonctionnellement, c’est que c’est toute une chaîne d’approvisionnement qu’il faut pouvoir relancer. “Si on veut faire des tests, il y a un délai entre le moment où on prend la décision et le moment où on est capable de le mettre en place, il faut se constituer un stock, former le personnel et augmenter la chaîne de production”, explique Jean-Luc Gala, infectiologue aux cliniques Saint-Luc.

Et lorsqu’on observe les graphiques de Sciensano, on se rend compte que la plateforme nationale est très en deçà de ses capacités. Mais Sciensano ne souhaite pas fournir les chiffres exacts du nombre de tests réalisés par chacun des canaux.

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Tests réalisés par jour. © Capture d’écran, source : Sciensano

Au-delà de la chaîne logistique, les moyens ?

“Avant, nous n’avions pas assez de tests, puis nous nous sommes constitué un stock. Ensuite les chiffres ont été favorables et c’était difficile de justifier de continuer à se constituer des stocks”, explique Jean-Luc Gala.

Car, garder nos capacités pleinement actives a aussi un coût pour les infrastructures. “Les laboratoires doivent mobiliser des fonds importants et c’est difficile de mobiliser des centaines de millions d’euros pour des tests, des réactifs quand en juin on criait victoire”, détaille l’infectiologue. Il faut donc qu’il y ait une demande pour que cela ne soit pas à perte et il faut pouvoir anticiper la demande, faire ses stocks en fonction, investir dans les machines et le personnel si nécessaire. Une question de coût-bénéfice. Il faut savoir anticiper les besoins sans exploser les plafonds. “C’est comme investir en bourse”, dit Jean-Luc Gala.

Même son de cloche du côté de Philippe Devos qui explique qu’”une machine pour réaliser ces tests coûte environ 280.000 euros et cette machine est capable d’analyser entre 80 et 100 tests par jour environ. Il y a aussi tout le matériel. […] Donc il faut être sûr de pouvoir réaliser des tests. Les hôpitaux sont déjà au bord du dépôt de bilan donc ils doivent avoir la garantie que la capacité de tester sera utilisée”.

Le fédéral a anticipé pour être prêt… au mois de septembre

Au moment où l’épidémie diminuait, fin juin, les laboratoires ont reçu une forme de garantie. En effet, le ministre De Backer a demandé aux infrastructures de doubler leur capacité de testing. Mais d’être opérationnel d’ici fin septembre puisque l’épidémie semblait derrière nous. Pour prévoir la rentrée et les retours des personnes, les commandes de machines ont bien été passées, les laboratoires devraient en effet pouvoir doubler leur capacité à la date demandée, pour fin septembre donc. La deuxième vague aurait-elle un temps d’avance ?

“Mais on aurait pu profiter de mai et de juin pour racheter du matériel plus tôt et nous aurions été livrés en ce moment”, souligne Philippe Devos, chef des soins intensifs du CHC de Mont-Legia.

D’autre part, “on aurait dû se servir du mois de juin pour tester massivement. Mais il y a aussi le fait que la stratégie du tracing n’a pas fonctionné. Et sans tracing, nous n’avons pas testé, puisque l’on teste les contacts proches. Tester davantage aurait aussi permis à la plateforme nationale de continuer à fonctionner”, indique Frédéric Cotton chef de service de chimie médicale au laboratoire Hospitalier Universitaire de Bruxelles (LHUB-ULB). Donc de ne pas s’arrêter et donc de ne pas avoir un délai pour pouvoir être relancée pleinement.

Enfin, conserver cette capacité de testing au moment où l’épidémie s’est relâchée aurait permis de déceler les personnes asymptomatiques dans la population. En effet, “30% de la population positive au covid-19 serait asymptomatique, donc ces 30% passent sous les radars”, estime Jean-Luc Gala.

Vers une nouvelle plateforme nationale de dépistage

Comme cela avait été anticipé par les autorités, en revanche, les capacités de testing seront pleinement opérationnelles d’ici fin septembre et l’augmentation est déjà progressivement en cours. "D’ici le mois de septembre les laboratoires auront doublé leur capacité. Une nouvelle plateforme nationale, la plateforme bis, composée de laboratoires universitaires devrait être mise sur place. De plus, l’université de Liège a développé une technique, qui consiste à effectuer des prélèvements avec la salive, avec un réactif que l’on produit chez nous, (et donc avec moins de dépendance vers le marché extérieur, ndlr), ce qui devrait considérablement augmenter nos capacités",  explique Frédéric Cotton, du laboratoire Hospitalier Universitaire de Bruxelles (LHUB-ULB).

Opérationnel en septembre, et en attendant ?

Mais de l’avis de nombreux experts interrogés, nous sommes actuellement dans une phase critique. Nous avons une petite “fenêtre d’action”. L’épidémie augmente de façon préoccupante, mais il pourrait encore être possible qu’elle ne s’enflamme pas. 

C’est donc en ce moment qu’il faudrait tester massivement et rapidement pour mieux contrôler la propagation du virus, “avant que ça ne flambe”, disent les experts. Et, il semblerait que “nous n’avons pas tout à fait bien anticipé. Cela fait deux semaines que l’on observe l’augmentation des cas, donc il y a eu un problème de réactivité”, pointe le professeur Gala. Et d’ajouter, “il faut plus de tests mais il faut aussi identifier les foyers ".


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Toutefois, “on ne peut pas dire que nous avons déjà loupé le coche, ça, on ne sait pas”, explique Jean-Luc Gala. Cela dépend des stocks et du personnel disponible et de l’opérationnalité de ces chaînes d’approvisionnement. Pour Jean-Luc Gala, nous manquons aussi de données, “nous n’avons pas, par exemple, le cadastre des tests disponibles par ville ou par province. On sait combien de masques disponibles nous avons mais nous n’avons pas de connaissance détaillée sur le nombre de tests disponibles”.

De plus, la période n’est pas forcément idéale. Le personnel indispensable pour augmenter les capacités de testing, épuisé par des mois intensifs, est pour une partie en congé, ce qui limite également les choses.

C’est donc aussi toute la chaîne logistique qui est également au ralenti. “Et si la chaîne logistique ne suit pas, on cale”, dit l’infectiologue.

Réduire les délais

C’est aussi ce qui pose problème dans la réalisation des tests aujourd’hui. Plusieurs experts ont pointé du doigt, les délais souvent trop longs entre le moment du test et l’obtention des résultats. Entre 24 heures et 4 jours. Un délai qui participe également à la propagation du virus, expliquent les experts. Et cela est aussi dû à un ralentissement de l’ensemble de la chaîne logistique.

Mais pour réduire ces délais, "il faut plus d’appareils et plus de personnel ", explique simplement Frédéric Cotton, du laboratoire Hospitalier Universitaire de Bruxelles (LHUB-ULB), également membre de l’association "take care of care", signataire une carte blanche à ce sujet dans le journal Le Soir.

Faire l’“écureuil”

Quant au matériel, il semble pour le moment il n’y a pas de pénurie. La Belgique ne devrait donc pas se retrouver, comme au moment du pic de l’épidémie, avec des pénuries de réactifs pour effectuer les tests. Et pour certaines choses " il y a une régularisation au niveau national, qui passe par la plateforme nationale. Certains hôpitaux n’arrivent pas à obtenir des brossettes pour effectuer les prélèvements donc ils passent par la plateforme ", explique Philippe Devos, président de l’association syndicats médicaux.

Pas de pénurie donc, même si "on fait un peu l’écureuil, on fait des stocks quand on peut ", résume Philippe Devos. Et, du moins pour les laboratoires les plus importants, "on obtient des garanties des fournisseurs mais dans certaines limites", indique Frédéric Cotton, chef de service de chimie médicale au laboratoire Hospitalier Universitaire de Bruxelles (LHUB-ULB).

Toutefois, le rebond de l’épidémie n’est pas cantonné qu’à la Belgique. C’est l’ensemble de la planète qui est touché. Et comme le soulignait à l’époque, la Première ministre Sophie Wilmès, mais à l’égard des masques, “faire semblant que la loi de l'offre et de la demande n'existe pas, c'est mentir à la population”.

Jean-Luc Gala estime d’ailleurs que “ pour le moment, les marchés ne sont pas saturés mais comme cela remonte partout, ce serait le moment d’acheter”. A priori, les autorités en ont conscience. “J'ai discuté personnellement avec tous les fournisseurs pour obtenir des garanties claires et des quantités concernant les réactifs et les machines. Plusieurs laboratoires ont pu créer une capacité supplémentaire grâce à notre intervention ces dernières semaines, tandis que d'autres laboratoires ont eux-mêmes investi”, explique Philippe De Backer. 

Est-ce suffisant ?

Ainsi la Belgique n'est pas, à ce jour, pleinement au fait de ses capacités. Mais même si elle l'était, les capacités de 30.000 tests par jour sont-elles suffisantes au regard de la situation sanitaire ?

Difficile de répondre à cela, pour toutes les personnes interrogées. En fait, “tout dépend de la stratégie que l’on souhaite mettre en place”, indique Frédéric Cotton. Ce qu’il y a, c’est qu’une personne qui doit réaliser un test, doit en réalité en faire plusieurs. Par exemple, si vous revenez de vacances ou que vous avez été contact avec une personne positive vous serez placé en quarantaine et testé à plusieurs reprises pour être sûr que vous n’avez rien. Ce qui augmente nos besoins en tests.

Selon Jean-Luc Gala, “30.000 tests par jour cela devrait être suffisant pour pouvoir identifier les foyers. Mais ce n’est jamais suffisant, plus on teste, plus on décèle des cas. Idéalement, il faudrait pouvoir monitorer en temps réel et à plusieurs reprises”.

Car, c’est aussi une question de moyens. “Pour pouvoir tester tout le monde, il faudrait mobiliser des moyens financiers et logistiques gigantesques, et c’est impossible. On doit donc se fixer des objectifs”. Prudent, il ajoute, “pour le moment cela devrait être suffisant, mais il faut voir dans l’avenir”.

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