Terrorisme: faut-il encore craindre les returnees?

Les terroristes du 13 novembre et du 22 mars étaient pour la plupart des "returnees", de retour de Syrie ou d'Irak. En Belgique, ils sont 115 connus et nombre d'entre eux sont en prison. Faut-il vraiment craindre ces returnees? Comment faire pour en finir avec la menace? La déradicalisation est-elle vraiment la solution? L'institut Egmont s'est penché sur ces questions dans un rapport. Pour le commenter, le chercheur Thomas Renard était invité sur La Première ce mardi matin. 

Tout d'abord, un constat: il n'y a finalement pas eu de retour massif de "returnees" depuis le recul de l'Etat islamique en Irak et en Syrie. "Depuis l'été 2015, on compte une poignée de retours seulement", précise Thomas Renard. "Et même pas une dizaine de retours depuis fin 2015, début 2016".

Et ce, malgré les défaites sur le terrain de Daech. Pourquoi?

"Il y avait effectivement la crainte que les défaites puissent mener à un retour massif. Mais en fait, on s'est rendu compte que c'est justement les défaites qui rendent ces retours beaucoup plus difficiles. Pourquoi ? Parce que ces combattants ont reçu des instructions de se battre jusqu'à la mort, de se battre vraiment jusqu'à la fin. On craignait que certains soient renvoyés en Europe pour continuer à propager la terreur, mais en fait l'organisation a préféré essayer de préserver son territoire, et donc de défendre ce territoire-là plutôt que de propager la terreur ailleurs."

"Et s'ils ne sont pas morts, ils se sont fait arrêter. Dans des cas plus rares, ils sont partis vers d'autres territoires, vers d'autres conflits djihadistes en Afghanistan, en Somalie, au Nigéria, etc. Et le fait que l'État islamique ne contrôle plus toute une série de territoires rend les déplacements sur le terrain beaucoup plus compliqués. Ce sont différentes milices - notamment des milices kurdes - qui aujourd'hui contrôlent les territoires."

Moins de returnees, ça veut dire moins de risques d'actes terroristes sur le sol européen?

"Ça ne veut pas nécessairement dire moins de risques d'actes. Les attentats de Bruxelles étaient vraiment les derniers attentats menés par des returnees. Mais il quand même encore eu - rien qu'en 2017 - plus de 20 attentats en Europe occidentale, qui étaient menés par ce qu'on appelle les Homegrown Terrorist Fighters, c'est-à-dire des gens qui s'identifient à l'État islamique essentiellement par leur idéologie. Dans certains cas, ils ont aussi des connexions, et essentiellement des connexions virtuelles, qui échangent via des messageries cryptées avec des personnes présentes en Syrie et en Irak, mais sans avoir été sur le territoire."

La menace reste assez sérieuse

"Cette menace des Homegrown Terrorist Fighters demeure. L'OCAM a récemment diminué le niveau de la menace en passant de 3 à 2. Mais en réalité, la menace est sans doute plus élevée aujourd'hui qu'elle ne l'était en 2015 avant les attentats de Paris. La menace reste quand même encore, malgré tout, assez sérieuse."

Cet abaissement du niveau de la menace était donc cosmétique ?

"Non. L'OCAM est un organisme indépendant qui fixe l'état de la menace de manière totalement indépendante. Il a une méthodologie. Elle implique d'évaluer à la fois la sévérité et la probabilité d'un risque terroriste sur base de toute une série d'informations qui sont fournies par les services d'appui de l'OCAM, c'est-à-dire essentiellement les services de renseignements, de police, etc. Et sur base de cette analyse-là, ils sont arrivés à baisser d'un cran la menace. Maintenant, c'est sûr qu'on est à une limite très ténue, quelque part, entre ce niveau 2 et ce niveau 3."

Quand ils reviennent  en Belgique, les returnees passent aujourd'hui par la case prison. C'est eux qui, à leur sortie de prison, vont représenter un risque ?

"Il y en a effectivement 115 qui sont toujours présents sur le territoire : 44 en prison et 80 en liberté. Mais un certain nombre de ces 80-là sont effectivement déjà passés par la case prison et en fait sont déjà ressortis. Un certain nombre d'entre eux vont présenter un risque puisque l'OCAM estime que 40% des personnes qui sortent de prison restent hautement radicalisées."

On travaille sur le désengagement 

"La prison n'a pas une fonction de déradicalisation. Il y a même un vrai problème de radicalisation au sein des prisons. Il y a un véritable problème de convergence entre les milieux radicalisés et les milieux criminels. Cette connexion entre terrorisme et petite criminalité — et Salah Abdeslam en est un bon exemple — se passe et se crée parfois déjà en prison."

"C'est assez récent, mais on a commencé depuis deux ans à travailler au sein des prisons. On a formé le personnel pénitentiaire et on a commencé à développer des programmes d'accompagnement individualisé pour les personnes radicalisées et les personnes qui reviennent de Syrie et d'Irak. Et ce, pas dans une vue de les déradicaliser puisqu'en Belgique on a pris la décision de ne pas faire ce qu'on appelle de la déradicalisationC'est-à-dire qu'on ne va pas essayer de changer leur idéologie, pas les faire passer d'un islam fondamental ou fondamentaliste vers un islam plus modéré, mais on travaille le désengagement. L'idée est vraiment de faire en sorte que quand ils sortent de prison - quelle que soit leur idéologie- ils aient abandonné l'idée d'utiliser la violence comme un moyen d'arriver ou de promouvoir leurs idées."

Et ça fonctionne ?

"C'est difficile à dire. C'est toute la difficulté d'évaluer les politiques en place, que ce soit en Belgique ou dans n'importe quel pays. En fait, la plupart des programmes qui ont été développés depuis quelques années ne sont réellement en place que depuis deux ans, parfois même seulement quelques mois. Ils n'ont été appliqués qu'à un nombre très restreint d'individus. Donc, on ne pourra faire une vraie évaluation de cela que dans quelques années. Et c'est évidemment, c'est parfois un petit peu frustrant aussi pour le personnel sur le terrain."
 

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