Tensions sociales chez Skeyes: à quoi ressemble le métier d'un contrôleur aérien?

Tensions sociales chez Skeyes: A quoi ressemble le métier d'un contrôleur aérien?
Tensions sociales chez Skeyes: A quoi ressemble le métier d'un contrôleur aérien? - © THOMAS COEX - AFP

Depuis plusieurs semaines, les tensions sociales autour de l'organisation et la charge du travail sont importantes au sein de l'entreprise Skeyes (ex-Belgocontrol). Alors qu'un pré-accord commençait à se dessiner ce mercredi, comme en témoigne un communiqué publié par la direction sur son site internet, les syndicats ont rapidement démenti cette information. L’entreprise chargée du contrôle du trafic aérien vient toutefois d'annoncer ce jeudi que deux conciliateurs sociaux nommé par le ministre de l’Emploi Kris Peeters (CD&V) allait intervenir.

"Cela fait au moins cinq ans que la situation est devenue intenable", déclare Dominique (nom d'emprunt), travailleur chez Skeyes. "Il y a un dialogue avec la direction, mais c'est un dialogue de sourds". 

Métier complexe

"C'est un métier qui demande énormément de concentration puisque des décisions doivent être prises dans la seconde", avance Dominique. L'impact de cette profession sur la vie de famille de ces travailleurs mais surtout sur leur état de fatigue est donc conséquent.

Didier (nom d'emprunt) est également contrôleur aérien au sein de Skeyes. Il estime aussi qu'il s'agit d'un métier très exigeant. "Cela demande une attention constante".

"On commence notre journée en se mettant au fait des conditions de trafic de la journée, explique Dominique. "En règle générale, on travaille en binôme par secteur", poursuit-il. "Un contrôleur effectif qui donne les instructions aux pilotes et l'autre contrôleur qui assiste en faisant les coordinations et en s'assurant que son collègue est attentif à tout. Un tiers du temps, on inverse nos positions et le troisième tiers du temps, on est en break."

Durant une journée de travail officielle de 7h30, les contrôleurs font ainsi décoller et atterrir des avions sans discontinuer. "On ne saurait pas rester plus de deux heures en position, selon les recommandations, si l'on veut que notre attention reste constante" explique Dominique.

Le trafic aérien en Belgique et sa complexité, notamment à Bruxelles, étant de plus en plus importants, les contrôleurs doivent être au meilleur de leur forme car notre pays est un "nœud" au niveau du trafic européen." La Belgique se trouve au milieu de couloirs aériens et de nombreuses compagnies survolent notre pays" précise Didier.

"La situation est complexe. Il y a le problème de l'espace aérien militaire qui parfois est actif, parfois non", déclare Dominique. "On gère aussi une partie des départs et arrivées pour des aéroports comme Amsterdam, Düsseldorf où Cologne. Il y a donc quelques nœuds de croisement au dessus de la Belgique qui ne sont pas évidents à gérer".

Grave sous-effectif

La formation pour devenir contrôleur aérien se fait sur deux ans et est extrêmement difficile. Il arrive donc que certains jeunes qui passent le stage ne puissent atteindre les objectifs fixés, ce qui n'aide en rien à l'accroissement du personnel.

Les conséquences de ce sous-effectif se font d'ailleurs fortement ressentir. "On est plus ou moins de 20 ou 25% en sous effectif au centre de contrôle aérien à Bruxelles", estime Dominique. "Il y a également d'autres problèmes de personnel liés aux techniciens dont les météorologues."

Conséquence supplémentaire, les travailleurs sont réquisitionnés pour travailler beaucoup plus qu'auparavant. "Nous travaillons normalement sur une base de 35 heures par semaine, avec cinq jours de travail et deux jours de repos. Aujourd'hui, c'est plutôt des séries de 10 ou 11 jours de travail, avec un ou deux jours de repos, qui s’enchaînent", explique Dominique. Depuis 25 ans, les travailleurs disposaient également d'un accord "10=14", à savoir un temps de travail nocturne de 10h revalorisé à 14h. Aujourd'hui, la direction souhaite revenir sur cet accord.

"Tout le monde est logé à la même enseigne. Nous avons tous des longues successions de service, ce n'est vraiment pas évident", déplore Didier.

Vu le manque d'effectif, de nombreux contrôleurs souhaitent ainsi prendre des pauses dans leur carrière ou des congés parentaux, systématiquement refusés par la direction. Celle-ci aurait même été jusqu'à modifier les demandes écrites de certains contrôleurs, selon Dominique.

"Le fait de devoir prester de nombreux services les uns après les autres, cela entraîne immanquablement une très grande fatigue et de nombreux problèmes sur notre vie sociale et familiale", confirme également Didier.


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La sécurité au coeur de la fonction

Les contrôleurs ne revendiquent pas des hausses salariales mais bien un respect des règles de travail et des horaires tels qu'ils sont indiqués dans la législation et dans les accords de Skeyes. "L'enjeu, c'est la sécurité", déclare Dominique. "Il faut des contrôleurs aériens qui soient en forme et à même de gérer le trafic. Je ne sais pas si la direction ne veut pas le comprendre ou si elle ne veut pas comprendre ce signal d'alarme, poursuit-il. 

"Il y a une fatigue générale. Un accident a d'ailleurs été évité il y a quelques mois. Le contrôleur impliqué en était notamment à son neuvième jour de travail", déplore Dominique. "Nous demandons depuis des mois à la direction de limiter la capacité de l'espace aérien pour que le nombre minimal de contrôleurs aériens puissent travailler tandis que les autres prennent un temps de repos réglementaire".

Un constat partagé par Didier. "Notre devoir est évidemment d'assurer la sécurité aérienne mais lorsque l'on commence à ressentir l'épuisement, ce n'est pas idéal pour la sécurité. Nous souhaitons assurer la continuité du service mais pas au détriment de notre santé physique et mentale", affirme-t'il.

Dominique explique ainsi que le manque de contrôleurs aériens est généralisé en Europe et qu'en conséquence, certaines sociétés étrangères imposent tout de même des limitations de capacité de l'espace aérien. "Cela induit un peu de délai aux compagnies mais cela permet d'avoir des contrôleurs aériens au meilleur de leur forme", estime Dominique. 

Impact pour les passagers

Depuis le début du mouvement social chez Skeyes, les conséquences pour les passagers sont nombreuses puisque des vols ont encore été retardés mercredi matin à l’aéroport de Charleroi. Au niveau du préjudice financier causé par ces actions, il est pour le moment estimé à 4 millions d’euros pour la compagnie Brussels Airlines.

"La situation dans laquelle l'on se trouve aujourd'hui est inédite. Nous en avions pourtant déjà fait part à la direction il y a quelques années mais aucun changement n'a été fait", assure Didier.

Les travailleurs de Skeyes expriment être bien conscients des soucis qu'ils peuvent causer aux passagers mais affirment toutefois que les actions entreprises en ce moment sont pensées pour limiter l'impact sur les opérations des compagnies aériennes. "Au début du mouvement, le message ne passait pas vraiment dans la presse. Maintenant, je pense que certains personnes ont l'air de mieux comprendre l'enjeu", conclue Dominique.

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