Steven Laureys, prix Francqui: "Il faut vraiment investir dans l'éducation"

Le docteur Steven Laureys, spécialiste du cerveau et de la conscience, est le lauréat 2017 du prix Francqui, appelé aussi le Nobel belge, le plus prestigieux prix scientifique belge remis depuis 1933.

Il était ce matin invité de La Prem1ère.

Dans quel état d'esprit vous êtes ? Heureux ?

"Je pense que c'est quand même important parce que là je suis dans le projecteur, mais c'est vraiment un travail d'équipe. Ici, c'est particulier, c'est une recherche médicale et donc je suis vraiment heureux de ce choix qui n'est pas évident, parce qu'on voit une pathologie très grave, des patients qui sont dans le coma, et on s'intéresse aussi à cette conscience, qui très longtemps a été une sorte de tabou".

Vous êtes docteur en médecine, neurologue, directeur de recherche au FNRS. Votre spécialité, c'est le cerveau, et plus particulièrement les états altérés de conscience. En quelques mots, si c'est possible, comment vous pouvez résumer vos recherches ?

"On est là confronté à des vrais drames humains, c'est des patients avec des blessures très graves, qui sont dans le coma. On va faire la différence entre la mort cérébrale et puis ces patients qui survivent le coma sans pouvoir communiquer.

On disait avant état végétatif, je déteste le nom, on parle d'un éveil non répondant parce que c'est ça qu'on voit, un patient qui se réveille, ouvre les yeux, mais ne peut pas montrer une réponse orientée.

Et donc on essaie de réduire l'incertitude sur leur diagnostic. Est-ce qu'ils sont conscients ou pas ? Dans quelle mesure ? Est-ce qu'il va récupérer ? Dans quelle mesure ? Et aussi, on essaie de mieux les traiter".


Comment est-ce que vous faites pour analyser le fonctionnement cérébral pendant ces états ? Vous avez vous-même pratiqué des expériences sur votre propre corps ?

"Oui, on a tous cette conscience, ce n'est pas facile. Je pense que c'est une des grandes questions que la science se pose avec l'origine de la matière et de la vie. Comment est-ce que cela devient conscient ?

On va essayer évidemment de collaborer avec des ingénieurs pour essayer de faire des mesures et de tester nos hypothèses, et puis de traduire cela vers la réalité clinique, nos hôpitaux".

Et qu'en est-il des expériences de mort imminente ?

"Alors ça, c'est un autre sujet de recherche. Je pense qu'il est extrêmement important, et d'ailleurs si je peux faire un petit appel à témoin, s'il y a quelqu'un qui nous écoute qui a eu cette expérience-là, contactez-nous.

Moi je ne l'ai pas eu et donc c'est un peu difficile évidemment. Mais en amenant plus de 1500 de ces témoignages, je pense que c'est aussi un sujet important qui trop longtemps a été un peu négligé par la science".

Vous vous intéressez notamment aux patients en apnée prolongée, aux astronautes aussi après des longs séjours dans l'espace. Vous avez déjà passé un petit coup de fil à Thomas Pesquet, qui vient de rentrer d'un séjour de plus de 6 mois en orbite, le spationaute français ?

"En effet, on va mesurer ce qui se passe dans leur cerveau avant et après ces longs séjours en absence de gravité. Comme vous dites, on s'intéresse à tous ces états modifiés de conscience, pas uniquement le champion d'apnée, mais la méditation, l'hypnose, et tout cela, avec l'anesthésie qui est un coma pharmacologique, nous aide à mieux comprendre le défi clinique qui est le cerveau blessé".

Il y a deux réseaux de conscience dans le cerveau

Qu'est-ce que vos travaux ont déjà permis de découvrir aujourd'hui ? Où en est l'état de la recherche ?

"Je pense que l'erreur historique était de conserver la conscience un peu comme tout ou rien. En réalité, on peut être plus ou moins éveillé, plus ou moins conscient et on a, je pense, avec l'équipe et les recherches, fait qu'on a changé ce nihilisme thérapeutique.

On pensait qu'on ne peut rien faire pour aucun de ces patients, on sait maintenant qu'il y a parfois des choses pour stimuler ce qu'on appelle la plasticité neuronale et on a pu identifier dans le cerveau 2 réseaux de la conscience.

Là, en ce moment, vous écoutez, vous avez un réseau dans votre cerveau qui est important pour tout ce qui passe par vos sens. Et puis vous avez cette petite voix qui vous parle dans votre tête, qui dépend d'un autre réseau de la conscience du monde intérieur. Et donc cela, et mieux mesurer l'activité dans ces 2 réseaux nous permet de mieux traiter des patients après un coma".

Quels sont vos prochains buts ? Qu'est-ce qui demeure encore caché ? Qu'est-ce que vous cherchez encore à découvrir aujourd'hui ?

"Évidemment, on essaie de comprendre la conscience. Ce n'est pas une question facile donc il y a énormément d'ignorance quand on parle de ce continent méconnu qu'est le cerveau, la conscience. On continue à travailler là-dessus tous les jours. On dépend aussi des technologies, donc je ne sais pas ce que le futur va nous apporter".

Quand on dit qu'on n'utilise que 10 à 15% de notre cerveau, c'est une légende urbaine ou bien est-ce que c'est vérifié scientifiquement ?

"C'est faux. Vous avez besoin de tout votre cerveau. Évidemment, vous allez utiliser différentes régions à chaque instant, mais ça, c'est en effet une légende. Vous avez tout le cerveau là qui qui est actif et on le voit directement. Quand vous avez justement un traumatisme crânien, un AVC, une hémorragie, une lésion dans une partie du cerveau, on voit directement les conséquences".

C'est quand même une drôle de société où on va avoir des énormes salaires pour, je ne sais pas, des sportifs

Est-ce qu'aujourd'hui en Belgique francophone, on vous donner les moyens suffisants pour mener à bien vos recherches sur ces patients qui sont plongés dans des comas parfois profonds ?

"Non, et je pense que ce n'est pas uniquement dans mon domaine, je pense que la science -la technologie, l'éducation en général, sont sous-appréciées - a besoin de plus de financements. Évidemment, je remercie ceux qui nous financent, comme mon employeur, le FNRS, mais je pense que c'est important de réfléchir parce que c'est quand même une drôle de société où on va avoir des énormes salaires pour, je ne sais pas, des sportifs et celui qui essaie de traiter des malades ou notre planète, qui est aussi malade, les climatologues, quand on regarde comment ils sont appréciés..."

Quel est votre message alors ce matin au monde politique ? Qu'est-ce qu'il peut faire aujourd'hui pour soutenir davantage cette recherche fondamentale ?

"Notre matière première, c'est notre matière grise, donc il faut vraiment investir dans l'éducation, nos universités sont pauvres. Il faut, de notre côté, plus interagir avec le monde industriel. Je pense qu'il faut aussi repenser la manière dont la science est financée parce que je passe beaucoup trop de temps à écrire des projets et on ne sait pas ce qu'on va trouver.

Beaucoup de nos découvertes n'ont pas été planifiées d'avance, donc je pense qu'il faut nous donner plus de liberté, plus de confiance pour vraiment faire notre métier".

Le prix Francqui, on l'appelle le Nobel belge, est-ce que le vrai prix Nobel vous y pensez le matin en vous rasant ?

"Non, j'ai d'autres soucis. Mais c'est vrai que depuis que je suis jeune enfant, j'ai ce rêve et je pense que c'est important d'avoir des rêves dans la vie. Mais, évidemment, il faut rester réaliste.

C'est extrêmement compliqué, déjà je ne sais pas si on le mérite, mais je pense que c'est important d'avoir ce type de récompense et je suis ici particulièrement content avec le prix Francqui, qui est donné à quelqu'un qui est jeune et qui est encore actif professionnellement.

J'ai compris aussi qu'il y a beaucoup trop peu de femmes et là j'essaie de changer cela. Dans l'équipe, on est une quarantaine, deux tiers sont des femmes".

 

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