Stéphanie Gibaud, lanceuse d'alerte: "L'ennemi c'est l'État français qui ne protège pas ceux qui font éclater la vérité"

Cet hiver, la lanceuse d’alerte française Stéphanie Gibaud a publié son second livre, "La Traque des lanceurs d’alerte". Elle dénonce le manque de protections des lanceurs d’alerte, de ceux qui risquent leur vie pour l’intérêt général.

Colonnes romaines, marbre blanc et fauteuils clinquants de couleur doré. "Avant, c’était une banque… Si ce n’est pas un comble !", lance Stéphanie Gibaud en rentrant dans le luxueux hôtel parisien.

C’est elle qui en 2008 a lancé l’alerte au sein de son entreprise, UBS, pour dénoncer des pratiques douteuses, mettant le doigt sur un système de fraude fiscale majeur. Plus de 30.000 comptes offshores ont été découverts grâce à son aide, cachant près de 15 milliards d’euros. Depuis ce jour, sa vie a basculé.

Magouilles internes

"En juin 2008, alors qu’une perquisition venait d’avoir lieu dans le bureau du directeur général, ma supérieure hiérarchique rentre dans mon bureau et me demande de détruire les fichiers de mes clients. J’ai refusé. J’ai commencé à poser des questions et j’ai découvert des pratiques pas correctes." Stéphanie Gibaud était alors chargée de marketing au sein de UBS à Paris, filiale de la banque suisse.

"J’ai su que j’avais découvert quelque chose de sérieux. Alors j’ai rapporté ces informations à la direction pensant bien faire. Je croyais qu’ils n’étaient pas au courant et qu’on allait me remercier et puis c’est tout", explique la lanceuse d’alerte. Mais l’affaire ne s’arrête pas là car la direction d’UBS réalise que sa collaboratrice détient des informations bien trop compromettantes. On lui demande de se taire. Elle se retrouve victime de brimades, son ordinateur est piraté et elle finit par être mise au placard. Elle sera harcelée jusqu’à son licenciement en 2012.

La taupe de Bercy

Alors qu’elle est encore en poste pour UBS, la lanceuse d’alerte est contactée par le ministère des finances français. Elle travaille de mèche avec Bercy et récupère davantage de documents. Grâce à sa collaboration, le ministère identifie plus de 30.000 comptes offshore sur lesquels sont dissimulés près de 15 milliards d’euros.

Une aide nullement récompensée : "Aujourd’hui je n’ai plus rien. Ni travail, ni appartement. Lancer l’alerte a détruit ma vie. L’État français me dit qu’il ne peut rien faire pour moi. Que je ne suis qu’une témoin, pas une victime". Stéphanie Gibaud ne peut plus retrouver d’emploi désormais. Elle le sait : "Qui embaucherait une femme susceptible de balancer les malfaçons de l’entreprise ?".

Une fraude organisée au plus haut niveau

Selon la lanceuse d’alerte, son histoire révèle davantage les manquements de l’État face à ceux qui ont osé dénoncer pour accomplir un acte citoyen. "Ça fait quatre ans qu’on nous bassine avec une loi pour les lanceurs d’alerte, si il y en a une qui devrait en profiter c’est moi. On me dit que je ne suis pas lanceuse d’alerte, que je suis un simple témoin qu’on a utilisé dans un dossier. (…) L’ennemi ce n’est pas UBS, ce n’est pas le système bancaire, c’est l’État français qui ne protège même pas ceux qui font éclater la vérité."

Lancer l’alerte aujourd’hui ? Oui,mais autrement

"À cause de mon histoire, qui voudrait lancer l’alerte désormais ? Plus personne ne s’y risquerait", explique Stéphanie Gibaud. Dans son livre "La traque des lanceurs d’alerte", elle tente d’apporter des éléments de réponse, pour que l’information soit toujours lancée tout en s’assurant que les citoyens soient protégés. "L’anonymat est indispensable. Il faut que le lanceur d’alerte soit sûr qu’on ne découvre pas qui il est."

Selon elle, c’est aux journalistes de relayer les informations, d’informer le grand public grâce au secret des sources.

Malgré ces années de galère, Stéphanie Gibaud reste optimiste : "Il y a une nouvelle génération qui émerge, on le voit. Les gens en ont ras -le-bol de ces magouilles qui les touchent au plus haut point. La fraude fiscale par exemple, c’est de l’argent en moins redistribuée à ceux qui en ont besoin. Je suis confiante : les citoyens ont toujours une éthique et sont prêts à se battre pour la vérité".

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