Qu'est-ce que SKY ECC, le réseau de communications infiltré par la police ?

La police soupçonne la société SKY ECC d’avoir servi de support aux communications de groupes criminels en mettant à leur disposition un réseau de "cryptophones", des téléphones ultra-sécurisés considérés jusqu’ici comme impossible à placer sur écoute. Le contenu des messages interceptés ces derniers mois par les autorités qui ont finalement réussi à infiltrer le système atteste des conspirations échafaudées via ces appareils, notamment pour tout ce qui touche au trafic de drogue.

Pourtant, taper SKY ECC dans un moteur de recherche fait aboutir au site Internet d’une entreprise de téléphonie qui semble "bien sous tous rapports". La marque cultive son image d’apparence respectable, y compris sur les réseaux sociaux où les publications sont régulières. Au fil des pages, la recommandation : "Ne faites pas de compromis sur votre vie privée" s’inscrit entre les graphiques montrant pourquoi le réseau serait "the most secure messaging platform you can buy", en français, "la plateforme de messagerie la plus sécurisée que vous puissiez acheter". La maison mère SKY GLOBAL est basée à Vancouver et raconte sur son site avoir été fondée en 2008 par Jean-François Eap, avec un premier produit commercialisé en 2010.

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La protection des communications vue par SKY ECC © Tous droits réservés

La vie privée selon SKY ECC n’est pas gratuite. Le prix d’une licence pour l’utilisation d’un appareil durant un an est affiché à 2200 euros. L’entreprise annonce aborder la sécurité en supposant le pire, selon une politique "zéro confiance", c’est-à-dire en imaginant que "votre appareil a été piraté et que votre connexion n’est pas sécurisée" afin de "neutraliser ces menaces".

Le réseau s’affiche en défenseur de la vie privée des citoyens

Dans une publication datée du 21 septembre 2020, SKY ECC liste une série d’activités pour lesquelles ses solutions ultra-sécurisées se révéleraient utiles. Journaliste par exemple, pour se protéger contre "les autorités corrompues et les criminels qui ne veulent pas que les journalistes puissent les dénoncer pour leurs méfaits". Ou encore les manifestants et les activistes car "la triste vérité est que nous ne vivons pas tous dans des pays libres et que nous ne jouissons pas tous des mêmes libertés et droits". Les services de l’entreprise de télécommunication seraient précieux pour les libertés, à condition donc d’avoir les moyens de se les offrir.

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Pour des manifestants ou des activistes ? A condition d’avoir les moyens © Tous droits réservés

Et si les criminels en profitaient aussi ? Aucun mot à ce propos sur les sites Web de l’entreprise que nous avons consultés. Ni pour solliciter les malfaiteurs à devenir client, ni pour les en dissuader. Pourtant, plusieurs sources désignent SKY ECC comme le principal concurrent d’EncroChat, réseau récemment démantelé*, sur le marché des communications secrètes pour le crime organisé. Sur des forums de discussion, SKY ECC est d’ailleurs présenté comme une alternative à la suite de l’opération de police ayant mené à l’arrêt des services d’EncroChat. Des tabloïds britanniques ont également fait état de cette situation dans des articles repris sous les titres "des gangs écossais utilisent un nouveau système avec des communications qui s’autodétruisent" ou encore "les gangsters utilisent un nouveau système de messagerie sécurisé qui ne peut pas être piraté".

"Utilisé presque exclusivement par des criminels

Le nom de l’entreprise est aussi publié dans les documents officiels et publics d’un organisme australien chargé de la lutte contre le crime. Dans son rapport annuel 2017-2018, la "commission de lutte contre la criminalité de la Nouvelle-Galles du Sud" pointe les systèmes de communication chiffrés EncroChat, Ciphr ou SkyECC comme étant "utilisés presque exclusivement par des criminels".

L’année suivante, le rapport de cette commission est encore plus explicite et réserve un paragraphe complet aux communications cryptées : "Le retrait de Phantom Secure a été rapidement suivi de l’expansion de sociétés concurrentes telles que Ciphr, Sky ECC et Encrochat. […] De tels outils ne sont plus réservés aux groupes criminels de premier plan. Ils sont désormais couramment utilisés par la majorité des groupes criminels organisés opérant en Australie, quel que soit leur niveau".

Début janvier 2021, le quotidien "The Australian" affirme que Ciphr a mis la main sur une large part du marché des téléphones cryptés en Australie alors qu’en Europe, "les criminels auraient principalement migré vers Sky ECC", liant le réseau de communication secret à un gang de motards.

Des images échangées pour attester de la commission de crimes

Au mois de février, le réseau favorisant les communications secrètes apparaît dans plusieurs médias serbes à la suite d’une déclaration attribuée au président Aleksandar Vucic dans le contexte d’opérations menées contre un groupe de hooligans suspectés d’enlèvements, de meurtres et de trafic de drogues.

"On n’a pas intérêt à ce que toute la ville parle de photos de têtes coupées échangées par Sky, sans qu’on sache si c’est vrai ou pas. Il faut taper avec un marteau sur la tête de ces mafieux", aurait dit le président serbe, souhaitant démontrer sa volonté de lutter contre la mafia.

Cette confidence accrédite la thèse selon laquelle des criminels utilisent le réseau Sky, notamment pour attester de la commission d’exécutions auprès de leurs commanditaires, images à l’appui.

Nous avons tenté mardi de recueillir la réaction de l’entreprise via les points de contacts fournis sur ses pages Internet, sans réponse.

Ce mercredi, dans un communiqué publié sur son site, la plateforme de messagerie dément avoir été "craquée". La société nie également être une organisation criminelle. Selon SKY ECC, une "fausse application de phishing présentée à tort comme SKY ECC" aurait aurait été installée sur des téléphones qui ont par la suite été vendus via "des canaux non autorisés".

Perquisitions importantes suite à un trafic de drogue : JT de ce 09/03/2021

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