"Si je dois mourir, je mourrai" : les maisons de repos, grandes oubliées de la crise du Coronavirus

Six semaines que les rues du vieux Namur se sont figées. Elles ont été de toutes les guerres et de toutes les crises. Aujourd’hui, comme partout ailleurs, quelque chose ici ne tourne plus rond. Parmi les édifices qui habillent le centre-ville, il en est un qui souffre plus que les autres. Les habitants l’appellent encore l"hospice d’Harscamp". Une maison de repos qui depuis deux siècles accueille les Namurois au soir de leur vie.

Pour la première fois de ma carrière, je peux dire que je suis à bout de forces. Je n’avais jamais ressenti ça. Tous les jours, des cercueils sont sortis de cet établissement.

Le coronavirus a littéralement décimé les lieux. 30% des résidents y sont morts ces dernières semaines, laissant sous le choc l’ensemble du personnel. Sur le parking ce matin-là, le médecin coordinateur, Jean-Baptiste Lafontaine nous reçoit. Il a le regard grave, froncé par des sourcils épais. L’homme est de ceux qui ne se plaignent jamais et qui veulent obstinément regarder vers l’avant. Mais malgré un large masque qui cache la quasi-totalité de son visage, il ne peut masquer la douleur qui le hante depuis de trop longues semaines. Il tente de contenir ses larmes, mais sa voix tremblante trahit sa détresse : "Pour la première fois de ma carrière, je peux dire que je suis à bout de forces. Je n’avais jamais ressenti ça. Tous les jours, des cercueils sont sortis de cet établissement. C’est terrible. Je ressens la douleur de tout le personnel soignant. Des gens simples qui donnent tout ce qu’ils ont. C’est vraiment très dur pour tout le monde et je porte un peu ça aussi".

Le médecin, comme tout le personnel, tente de comprendre pourquoi la maison de repos d’Harscamp paye un si lourd tribut à la crise du coronavirus : "il y a un facteur malchance. Le virus est arrivé de l’extérieur, sans doute très tôt, par une personne qui ne présentait pas de symptômes, c’est un élément qu’on ne peut pas prévoir. Mais il y a aussi le profil de nos résidents. Des résidents très âgés, particulièrement fragiles et donc plus vulnérables encore face au virus. Enfin, dernière hypothèse… L’hospice d’Harscamp est une très vieille maison de repos. Le bâtiment existe depuis plusieurs siècles. Il est ancien, pas très fonctionnel et cela n’a pas facilité la tâche pour les mesures d’isolement." En effet, un nouveau bâtiment doit être construit. Mais le projet traîne, certaines autorisations tardent à arriver, au grand dam de la direction.

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Pour séparer les patients négatifs au Covid19 des autres, les résidents doivent être déménagés en urgence vers d’autres étages. © C. Zenko – RTBF

Déménagement en urgence

Une épreuve insoutenable mais depuis quelques jours un nouveau souffle pour l’ensemble du personnel et des résidents. Les tests sont enfin arrivés le week-end dernier. L’espoir de finalement sortir de l’incertitude et du chaos. Car avec les tests, le personnel va enfin pouvoir séparer les résidents touchés par le coronavirus des autres. Une organisation en trois étages : les positifs au premier, les cas suspects au second et les résidents sains au troisième étage. Josette Debois est invitée à quitter sa chambre, une demi-douzaine d’employés de la maison de repos et du CPAS de Namur s’affairent autour d’elle à déplacer ses objets, ses vêtements et les cadres de ses petits enfants auxquels elle tient tant. "C’est lourd car je suis ici depuis que je suis entrée. Alors ça va être un peu dérangeant d’arriver dans un autre étage. Mais puisqu’il faut le faire, il faut le faire".

La directrice Madame Bouttin ajuste sur le nez de la résidente le masque chirurgical qu’elle doit porter. Elle nous confesse : "C’est violent car c’est rapide. On est là, on touche toutes ses affaires, on la déménage. C’est ça qui est un peu compliqué".

Si pour Madame Debois ce sont plusieurs années de son existence qui sont bousculées en quelques minutes, désormais le risque qu’elle soit contaminée par d’autres résidents ou par les membres du personnel va chuter drastiquement. Car dorénavant à l"étage Covid", les effectifs aussi sont triés : des infirmières au personnel de nettoyage en passant par les aides soignantes qui servent les repas dans les chambres, seul le personnel positif au covid19 peut entrer. Ce qui était impossible à organiser avant les tests.

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A l’étage "Covid", seuls le personnel et les résidents testés positifs peuvent désormais entrer. © C. Zenko – RTBF

Si je dois mourir, je mourrai

Au premier étage, l"étage Covid", nous rencontrons Roselyne, une aide-soignante que les résidents surnomment Kirikou pour sa petite stature et son sourire inébranlable. Elle a été testée positive au Coronavirus et après une période de convalescence elle a pu reprendre le travail, soulagée de savoir qu’elle ne risquera plus de contaminer les résidents. Son mot d’ordre "positive attitude".

Pendant toute cette période où on ne savait pas, on est presque sûrs d’avoir contaminé nos résidents et c’est ça qui nous peine le plus.

Le sourire de Roselyne et le courage de tout un service qui durant des semaines n’avait d’autre choix que d’avancer à l’aveugle. Travailler dans ce qui s’apparentait, il n’y a pas d’autres mots, à un champ de bataille. Isabelle est infirmière, elle aussi testée positive et rétablie depuis plusieurs jours. Elle témoigne de son effroi lorsqu’elle a vu partir ses résidents les uns après les autres : "il y a des résidents, on entrait dans leur chambre, ils marchaient. On parlait avec eux et le lendemain on nous apprenait qu’ils étaient décédés durant la nuit. Des gens dont on ne pouvait pas s’imaginer qu’ils seraient partis si vite ! On aurait pu faire tout ce qu’on fait maintenant il y a un mois si on avait testé tout le monde quand il fallait. Pendant toute cette période où on ne savait pas, on est presque sûrs d’avoir contaminé nos résidents et c’est ça qui nous peine le plus".

Dans le couloir à ce moment-là passe Madame Rossini qui souhaite discrètement se faufiler pour aller fumer une cigarette dans l’espace prévu à cet effet. Isabelle, l’infirmière, la sermonne délicatement : "Si tu fumes, ton oxygène dans le sang va baisser Yvette, il est à 90 !" et Madame Rossini de répondre "il est très bien mon oxygène !". La vieille dame, comme 57% des résidents de la maison de repos a été testée positive au Covid19. "Je me dis que si je dois mourir, eh bien je mourrai".

Comment en vouloir à Madame Rossini de s’accorder cette petite pause rien qu’à elle ? Avec certes de la fatalité mais tellement d’humanité. Une humanité qu’on ressent à tous les étages ici.

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La maison de repos d’Harscamp compte trente morts sur ses 100 résidents. Autant de chambre vide, autant de deuils à surmonter. © C. Zenko

A chaque fois, de nouveaux deuils à surmonter

Judith fait partie de ce personnel qualifié aujourd’hui d"essentiel" mais trop souvent sous-estimé par le passé. Elle élève seule son fils de cinq ans qu’elle dépose à l’école tous les matins pour pouvoir venir ici nettoyer les chambres de résidents. Elle vient de terminer une chambre vide suite au décès de deux résidentes. Elle se souvient des deux dames et fond en larme. "On ne devrait pas s’attacher mais c’est plus fort que nous. Je suis d’origine cubaine et chez nous on reste avec nos grands-parents jusqu’à la fin de leur vie. Ici, nous sommes avec les résidents huit heures par jour du lundi au dimanche et même si on n’a pas envie de s’attacher, on s’attache quand même. Ils sont comme une deuxième famille. Il faut garder la force et l’espoir qu’un jour ça va s’arrêter et que la vie redeviendra comme avant".

La vie d’avant, celle où on pouvait serrer nos aînés dans nos bras, leur tenir la main… leur caresser le visage. Dans un couloir un peu plus loin, Mme Evrard parle via une tablette à sa fille. Une assistante sociale s’est portée volontaire pour venir dans cette maison de repos et permettre aux résidents de maintenir un contact visuel avec leurs proches. Pour Cindy Charles, ce petit geste de réconfort est essentiel : "Pour certains couples, Monsieur ou Madame est parti(e), ils sont seuls et ne sont pas du tout entourés de leurs proches pour faire face à la perte d’un être cher. Donc c’est très interpellant et très dur émotionnellement".

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La solitude des aînés en maison de repos est émotionnellement très éprouvante © C. Zenko – RTBF

Il faut laisser une chance à tout le monde

Au rez-de-chaussée, c’est une nouvelle ambulance qui vient chercher une résidente, dont le niveau d’oxygène a brusquement chuté… Des pompiers ont été appelés en renfort pour tenter de contenir l"incendie Covid19". La question de l’accueil des résidents de maison de repos dans les hôpitaux a soulevé bien des questions. De la stupeur parfois. "Je ne vois pas pourquoi on doit les laisser ici" nous confie le pompier. "Je trouve ça important de pouvoir les soigner et les emmener dans les hôpitaux qui ne sont pas spécialement saturés selon moi. Donc autant laisser une chance à tout le monde"

Les pompes funèbres viennent chercher la dépouille et elle part comme ça.

Dans son bureau, la directrice Mme Boutin complète son rapport quotidien des résidents en isolement, des hospitalisés et des éventuels décès. Ce jour-là, de nouveaux formulaires d’avis de décès sont arrivés, le stock était presque épuisé. Si la mort fait partie intégrante de la réalité d’une maison de repos, jamais la directrice n’imaginait être confrontée à une telle hécatombe. "Quand il y a des décès, les familles ne peuvent pas entrer dans la maison de repos. Donc les pompes funèbres viennent chercher la dépouille et elle part comme ça. C’est très compliqué pour les familles. Nous, on a l’habitude d’accompagner jusqu’au bout et de soutenir les familles et ça, on ne peut plus le faire".

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Le stock d’avis de décès était presque épuisé © C. Zenko – RTBF

Notre journée en immersion se termine sur le parking de l’hospice d’Harscamp. Marc Ronveaux, comme beaucoup d’indépendants, s’est retrouvé sans activité du jour au lendemain. En tant que disc-jockey, ses événements pour les six prochains mois ont été annulés. Alors, pour se rendre utile, il a décidé de venir mixer bénévolement pour les maisons de repos. "J’ai des frissons rien qu’à vous parler. Je pense qu’on va leur offrir un bon moment. C’est la seule chose qu’on peut faire pour eux pour le moment car ils ne peuvent pas voir leurs proches. Une animation avec les musiques de leur génération va leur faire plaisir".

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Un disc-jockey est venu mixer bénévolement pour les résidents. © C. Zenko – RTBF
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Un disc-jockey est venu mixer bénévolement pour les résidents. © C. Zenko – RTBF

"Le plus beau tango du monde", "Vous permettez Monsieur ?" mais aussi "Aline", de Christophe. L’espace de quelques instants suspendus, le maudit virus aura disparu pour les résidents de la maison de repos d’Harscamp. Une dernière danse, un "dernier tango" pour soulager les souffrances.

Si un jour on souhaite comprendre ce qui n’a pas fonctionné en Belgique dans la gestion du Covid19, il faudra sans aucun doute se pencher sur nos maisons de repos… Les grandes oubliées de la crise du coronavirus.

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