Shoah : quand les survivants partent, que reste-t-il pour sauver la mémoire?

Shoah : quand les survivants partent, que reste-t-il pour sauver la mémoire?
Shoah : quand les survivants partent, que reste-t-il pour sauver la mémoire? - © DIRK WAEM - BELGA

Après le décès de Paul Sobol, il ne reste plus beaucoup de témoins directs en Belgique pour raconter ce qu'il s'est passé dans les camps de concentration. Or, ces témoignages sont forts émotionnellement, ce qui permet de fixer la mémoire. Alors comment continuer à transmettre de manière aussi intense?  Via, notamment, le cinéma, nous répond l'historienne Laurence Van Ypersele (UCLouvain).

"Si on ne parle pas aux jeunes, ils ne peuvent pas savoir. Donc il faut transmettre." Ces mots sont ceux de Paul Sobol, survivant d'Auschwitz sur le plateau de notre JT le 25 janvier dernier. Il expliquait sa technique quand il est invité dans une classe pour parler aux ados "de mon âge", comme le disait l'homme de 94 ans visiblement resté jeune dans sa tête. "J'ai mis au point une technique de communication pour eux. Je les oblige à fermer les yeux pendant quelques minutes et finalement, ils restent 20 minutes les paupières closes."


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L'homme les emmène ainsi sur ses pas, dans le camp d'Auschwitz-Birkenau. Un témoignage fort émotionnellement et qui marque donc les mémoires, comme le confirme  Laurence Van Ypersele.  "Pour qu'une mémoire s'inscrive, il faut qu'il y ait de l'émotion", explique-t-elle.

Les témoins indirects

Mais alors comment continuer à transmettre quand les témoins directs de ces épisodes disparaissent ? "Dans le processus de transmission, après le temps du témoin il y a le temps de ceux qui ont connu ces témoins et qui racontent comment ils ont été touchés par eux." Après le décès de Paul Sobol, ce sont donc ceux qui ont eu la chance de le rencontrer qui vont transmettre sa parole. En expliquant ce qu'ils ont ressenti au moment de ce récit, le témoignage en sera d'autant plus inscrit dans les mémoires.

"Après, vient le temps de la mémoire culturelle", explique l'historienne. Une mémoire plus "froide" si on ne prend pas la peine d'y ajouter le récit de ceux qui ont vécu les événements. Une mémoire qui risque donc de moins marquer les esprits. "Rien ne remplace le témoignage", commente Laurence Van Ypersele.

Qu'on ne s'y trompe pas: pour l'historienne néolouvaniste, il est important de cadrer ces récits avec des notions historiques, ce qui, en passant, ne plait pas toujours aux témoins directs. Mais "donner les résultats les plus pointus des recherches scientifiques des historiens avec un tas de notes en bas de page, ça ne va pas toucher le public. Par contre, si on arrive à transformer ça en histoire pour le grand public, avec des témoignages très émotionnels, ça marque plus."

L'Histoire par les histoires

C'est ainsi que cette spécialiste de la mémoire de la Première Guerre mondiale raconte le vécu des soldats quand elle fait visiter les champs de bataille.  "Si on a un bon historien qui va raconter sur les lieux de visite et qui peut mettre en scène de véritables personnages comme Paul Sobol, on a alors le cadre historique et les émotions, et là, il y a transmission. Car le site tout seul, ne va pas parler sans contextualisation."

C'est d'ailleurs ce que préconisait le survivant d'Auschwitz. "Il y a la visite des camps, la visite d'Auschwitz. Deux millions de personnes visitent Auschwitz aujourd'hui", disait-il. "C'est pas un décor de cinéma tout ça", ajoutait-il à côté de la pile de valises appartenant aux déportés d'Auschwitz-Birkenau.

Le 7e art pour sauver la mémoire

Et pourtant, ce qui pourrait continuer à donner autant de force émotionnelle aux événements, c'est peut-être bien le cinéma ou en tout cas, le récit audiovisuel. "Le téléfilm Holocaust a été un moment crucial", pointe Laurence Van Ypersele. Et d'expliquer comment le titre de "Juste parmi les nations", créé par Israël dans les années 50 a compté un nombre d'inscriptions plus important à chaque sortie de ces films.

 


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"Au début, le démarrage est très lent. Aucun dossier ne rentre. Dès qu'Holocaust sort, pouf! On voit beaucoup de demandes pour devenir "Juste parmi les nations". Même impact avec la sortie de la Liste de Schindler." Pour l'historienne, le lien est clair. "Ça fonctionne parce que les réalisateurs se sont renseignés, ont utilisé les travaux des historiens et les ont mis en images avec des personnages émotionnellement forts."

Bien sûr il y a des erreurs et des approximations, admet la professeure. "Mais dans tous les cas, ils ont fait advenir, dans la mémoire collective une réalité que personne ne voulait regarder vraiment en face car il y avait une certaine forme de culpabilité occidentale d'avoir laissé faire un génocide."

Se demander pourquoi

C'était d'ailleurs le pari de Paul Sobol lors dans son interview le 25 janvier dernier: "Avec les moyens techniques modernes, je crois qu'on peut faire revivre tous ceux qui ont parlé, par exemple, à la télévision, par les moyens modernes, par internet. Ça ne s'oubliera jamais."

Et même si rien n'est plus fort que la présence d'un témoin direct, ces films et même les enregistrements d'interviews restent, laissent une trace, ce qui permet de continuer cette transmission… en gardant toujours une question en tête indispensable pour l'historienne : pourquoi faut-il rappeler ces événements ?


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"La transmission dépend du sens que l'événement a aujourd'hui, répond Laurence Van Ypersele. S'il n'a plus de sens, c'est fini. Si ça a encore du sens, ce sera transmis. C'est la société globale qui décide si telle ou telle chose a encore du sens. Aujourd'hui, la Shoah a encore évidemment énormément de sens surtout avec la remontée des populismes et des droites extrêmes."

Pour Laurence Van Ypersele, la 2e guerre mondiale et particulièrement la Shoah vont encore garder énormément de sens dans les années à venir. "C'est ce qu'on appelle les grands impensables qui ont surgi dans l'histoire de l'humanité. Il était impensable de mettre en place une mise à mort industrialisée d'un groupe ciblé. Tant que ça fait partie de nos fondamentaux, ça va continuer à être transmis."

Journal télévisé 18/11/2020

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