Seuls les films sortis en salle concourent pour les César 2021 : les plateformes de streaming bannies de la cérémonie

Ce soir se tient la 46ème cérémonie des César à l’Olympia avec 130 personnes dans la salle (nommés, remettants et honorés.) A l’inverse des Oscars, les César ont décidé de faire concourir uniquement les films sortis en salle en 2020, autant dire qu’ils ne sont pas nombreux.

Le choix des Oscars

Les Oscars avaient anticipé : en avril 2020, lorsque plusieurs pays du monde subissaient les confinements et la fermeture des salles, l’Académie avait pressenti que la situation allait durer. C’est en ça qu’une nouvelle condition d’admissibilité avait été décidée, uniquement valable pour 2021 : les films ne doivent plus être sortis en salle au moins une semaine pour concourir, à raison de trois séances par jour, dans le comté de Los Angeles, ce qui est la condition minimum habituellement. En d’autres mots, pour la 93e édition décalée au 25 avril, la compétition est ouverte aux films qui sont sortis sur les plateformes de streaming. Cette règle était également valable pour les Golden Globes qui se sont déroulés le 28 février dernier.

Une décision correctement anticipée étant donné que la majorité des salles dans le monde sont restées fermées, peu de films sont sortis car les tournages s’arrêtaient et donc pas assez de matière pour nourrir la compétition de la grande cérémonie du cinéma. Les prédictions portaient alors surtout sur des œuvres disponibles en streaming, deux mois avant la cérémonie et elles se sont avérées : les géants du streaming en ligne, Netflix et Amazon, ont récolté plus de la moitié des nominations de la catégorie cinéma pour les prix décernés par la Producers Guild of America (PGA-Association des producteurs d’Hollywood).

La PGA est composée d’environ 8000 professionnels influents à Hollywood, dix des treize derniers vainqueurs de l’Oscar du meilleur film ont été primés par l’association des producteurs. Ils sont donc un baromètre relativement fiable en vue des Oscars.

Il y a deux ans, c’est Roma d’Alfonso Cuaron, film Netflix, qui remportait trois Oscars. Cette année chez Netflix, les films Mank, Le Blues de Ma Rainey, Minuit dans l’univers ou encore Les Sept de Chicago pourraient être en lice dans plusieurs catégories. Amazon compte sur Sound of Metal, One Night in Miami et Borat 2, primé au Golden Globes et Disney + mise sur son film d’animation Soul.

Le cinéma français longtemps en guerre contre Netflix

Pour cette nouvelle édition pas comme les autres, c’est Marina Foïs qui a été choisie comme maîtresse de cérémonie sur le direct. La Belgique y est d’ailleurs particulièrement bien représentée avec les actrices belges Virginie Efira, Emilie Dequenne et Yolande Moreau qui sont en lice pour un César.

Mais seuls les films sortis en salle peuvent concourir. Etonnante décision quand on sait que cela fait près de six mois que les derniers films ont été projetés avec 233 jours de fermeture en un an. En France, la fréquentation des salles s’est effondrée (-73,8% pour le mois de juillet comparé à l’été 2019 selon le CNC) et seulement cinq à dix films sortaient par semaine lorsque les salles étaient ouvertes cet été, au lieu d’au moins quinze habituellement.

On était déjà dans une période de mutation et la pandémie a fait que peut-être ce qui aurait dû se passer en 4/5 ans se fasse en 2/3 mois

Il faut dire que le cinéma français ne voit pas l’arrivée des plateformes d'un bon oeil, la Fédération nationale des cinémas s’était alors scandalisée que plusieurs longs métrages très attendus soient réservés à Netflix, Amazon ou Disney +, sans sortir en salle. Le délégué de la Fédération, Marc-Olivier Sebbag, déclarait alors à Francetvinfo "Ce qu’offrent les salles de cinéma, c’est d’abord l’œuvre, mais aussi une expérience collective devant un film. Et ça, tous les Netflix du monde ne pourront jamais l’offrir".

Le coprésident de la Société des Réalisateurs de Films, Bertrand Bonello déclarait à France Inter en août dernier "On était déjà dans une période de mutation et la pandémie a fait que peut-être ce qui aurait dû se passer en 4/5 ans se fasse en 2/3 mois". Selon lui, il faut une ligne éditoriale commune pour assurer la préservation de la diversité des films d’auteur : "Il ne faut pas jouer la salle contre la plateforme".

L’art et essai a un problème de vieillissement. Il va sérieusement falloir se pencher sur comment rendre les plus jeunes aussi addicts à la salle de cinéma qu’aux écrans domestiques

Pour Sylvie Pialat, productrice et scénariste "l’art et essai a un problème de vieillissement. Il va sérieusement falloir se pencher sur comment rendre les plus jeunes aussi addicts à la salle de cinéma qu’aux écrans domestiques" disait-elle à Libération. "Il faut inventer des solutions qui ne soient pas la réédition de vieilles stratégies qui face aux plateformes sont perdues d’avance."

Il est vrai que les César ne récompensent pas toujours les films les plus regardés par le grand public. La cérémonie honore le cinéma dit "d’auteur". Pour preuve, comme nous rapporte Le Soir, en 2020, aucun film d’auteur français n’était dans le top 10 (où l’on retrouve Ducobu 3 ou encore Les blagues de Toto qui dépassent chacun le million d’entrées). Il faut monter jusqu’à la 15e place pour en trouver un (De Gaulle suivi de Antoinette dans les Cévennes (21e place), Adieu les cons (22e place), La bonne épouse (25e place), films qui se situent dans la tranche 500.000 à 1 million de spectateurs.

Sauf que Les César sont diffusés par Canal, qui a lancé sa plateforme MyCanal, concurrente de Netflix et Amazon qui souhaite présenter chaque mois un film de tous horizons et jamais exploité en France. Ce qui peut expliquer le fait qu’aucun film Netflix ne puisse concourir aux César.

Un nouveau décret favorable aux plateformes de streaming

La chronologie des médias régit la diffusion des œuvres cinématographiques en France et impose de sortir les films sur les plateformes 36 mois après leur sortie en salle, bien après la vidéo à la demande, DVD, télévision payante (comme Canal +), chaînes payantes et télévision gratuite.

Cette chronologie des médias, le gouvernement français souhaite la modifier en entérinant un décret "particulièrement favorable aux plateformes de streaming, en contrepartie d’investissements dérisoires dans le cinéma”, pour que les plateformes de VOC puissent diffuser plus rapidement les films après leur sortie en salle.

Grâce à ce nouveau décret "Smad", une transposition d’une directive européenne, les plateformes vont bientôt participer au financement des œuvres audiovisuelles françaises à hauteur de 20 à 25% de leur chiffre d’affaires annuel. "L’objectif de Reed Hastings (patron de Netflix, ndlr), ça a toujours été de faire des productions locales, avec des réalisateurs locaux, des histoires locales dans des pays précis, pour capter l’audience locale, pour mieux assurer le lancement de Netflix" expliquait Capucine Cousin dans son livre Netflix&Cie, les coulisses d’une (r) évolution. "Mais il a toujours eu en tête l’idée que cette histoire, racontée dans tel film ou telle série, intéresserait une audience mondiale."

Nous sommes disposés à accueillir les plateformes, mais ce sera à elles de s’adapter à la chronologie des médias et non l’inverse.

Une tribune parue dans Le Monde le 10 mars dernier réunissait une centaine d’auteurs et cinéastes français comme Rebecca Zlotowski, Yann Gonzalez ou encore Claire Denis qui craignent que le décret soit voté et font part de leur "inquiétude pour l’avenir du cinéma”. "S’il y a un avenir que nous embrassons, ce n’est pas celui du démantèlement. Nous sommes disposés à accueillir les plateformes, mais ce sera à elles de s’adapter à la chronologie des médias et non l’inverse. Ce sera à elles de respecter notre droit d’auteur français et sa juste rémunération liée à la diffusion des œuvres – ces plateformes auront à s’y engager à travers une clause auteur", écrivent les signataires.

Dans l’émission "Plan Suivant", diffusée sur Auvio en février, le coréalisateur belge du film Losers Revolution, Thomas Ancora, devait sortir son film en salle deux jours avant la fermeture des cinémas en mars dernier. Il a vu son film diffusé directement sur les plateformes : "La chronologie des médias est si importante pour les diffuseurs et exploitants. On a un peu changé la donne mais je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose car en 9 mois on a eu la sortie salle, VOD, une ressortie salle, une VOD puis diffusion télé. Je pense que les deux amènent des sentiments complètement différents donc moi je pense que c’est complémentaire, les cinémas ne disparaîtront pas dans 10 ans."

Filles de joie était en lice pour représenter la Belgique aux Oscars. Pour la scénariste Anne Paulicevich, le cinéma, c’est une histoire d’éthique : "j’ai envie de défendre le cinéma et la salle, ce qui n’empêche pas le streaming ou la VoD".

"C’est encore le La qui est donné pour la sortie d’un film, les médias en parlent quand il sort en salle, si on le sortait sur une plateforme directement, je ne suis pas sûr que ça suivrait de la même manière" exprimait le réalisateur, Frédéric Fonteyne.

Néanmoins, le cinéma et les plateformes de streaming commencent à collaborer. Depuis le 15 octobre 2019, les abonnés de Canal + ont accès au catalogue Netflix dans leur bouquet. Après des années de lutte entre Netflix et Canal +, les deux opérateurs ont décidé de sceller un partenariat afin d’unir leurs forces.

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