Se lancer comme entrepreneur en temps de crise sanitaire : ces jeunes l’ont fait (et ça marche) !

"Je viens d’une famille d’indépendants. J’ai cultivé la résilience depuis l’enfance", raconte Alban Bouvy, ingénieur agronome spécialisé en environnement. Pendant des années, il a cultivé le projet d’une plateforme qui aide les agriculteurs à se tourner vers un mode de production plus vert. Voilà que son projet, encore embryonnaire en 2018, a pris forme grâce au confinement.

Née comme un projet de mémoire universitaire, la plateforme Microfarmap qu’il a fondée se veut un outil permettant aux agriculteurs de faire la transition vers l’agroécologie et la permaculture grâce à de nombreux outils. Suivi par l’incubateur MakeIt, Alban a pu tester son produit en Belgique, France et Suisse. Ensuite, en 2019, il arrête tout pour se consacrer à d’autres projets.

C’est grâce au confinement qu’il a pu mettre le pied à l’étrier. "Etant employé à temps plein, j’ai eu du mal à me dégager du temps. Puis, le confinement est arrivé et je suis arrivé à aménager du temps pour avancer", raconte-t-il.

L’engouement pour l’alimentation locale connu pendant le premier confinement et la remise en question amenée par la pandémie lui donnent de la motivation. "J’ai su profiter des opportunités qui se dégageaient malgré le marasme du covid. En plus, pendant les premiers mois de confinement, il y a eu un retour vers l’essentiel chez les gens. Pour les agriculteurs, cela s’est traduit en une demande croissante de produits locaux pendant quelques mois. J’ai voulu alors capitaliser sur cette tendance positive et essayer, grâce à mon projet, de favoriser la transition des agriculteurs vers l’agroécologie et la permaculture", explique-t-il.


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En octobre 2020, il lance la plateforme. Aujourd’hui, il poursuit son projet de start-up dans le temps libre et garde une certaine fierté : les retours positifs des agriculteurs le confortent dans son idée. Désormais, Alban est lancé.

La demande chez les incubateurs de start-up augmente

Comme cet ingénieur, plusieurs particuliers ont décidé de se lancer dans l’entrepreneuriat pendant la crise sanitaire. C’est le constat dressé par plusieurs directrices et responsables d’incubateurs de start-up et accompagnateurs de projets.

Au sein de StepEntreprendre, la directrice, Delphine Stevens, craignait que la crise sanitaire ne tue l’envie de franchir le pas. Non sans surprise, elle constate que pendant l’été, le public revient. Et même si tous les projets ne sont pas encore lancés, certains entrepreneurs ont démarré une nouvelle activité, notamment dans le secteur du numérique, dont l’accélération a été favorisée par le contexte.


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"On sent que les gens reviennent et on est étonné de le constater", se réjouit Delphine Van Lersberghe, coordinatrice de JeCreeMonJob. "Durant le confinement, nous avons connu une diminution du nombre de projets et une réduction de la fréquentation de nos séances". Pourtant, après quelques mois d’adaptation, la coordinatrice sent un retour vers l’entrepreneuriat. Désormais, "au moins 40 nouvelles personnes viennent chaque mois aux séances d’information".

Parmi les nouveaux projets, beaucoup concernent des petits magasins, des commerces d’alimentaires en vrac, des produits de niche ou des projets de développement personnel. Ces derniers, par exemple, sont développés notamment par des "indépendants complémentaires ou des personnes ayant un job à temps plein qui envisagent de changer de travail. Pour d’autres encore, il s’agit d’une reconversion professionnelle", note-t-elle.

Alors que les projets de salon de coiffure ou d’esthétique sont en baisse (probablement à cause du contexte sanitaire), "plusieurs personnes conçoivent des projets qui peuvent être lancés en télétravail. Ils ne se dirigent pas immédiatement vers la recherche d’un bureau ou d’un local et préfèrent attendre de voir s’il fonctionne", détaille encore Delphine Van Lersberghe.

Les constats sont semblables du côté de CAP Innove, qui confirme que les disponibilités en termes de temps, le chômage économique ou la perte d’un emploi ont agi comme un véritable accélérateur. "Globalement, nous constatons une forte augmentation en termes de nombre de personnes qui nous contactent pour un accompagnement à la création", détaille Hélène Provis, de CAP Innove.


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Au total, cette demande a augmenté de 19,5%, avec un fort intérêt pour les projets liés à l’agroalimentaire et notamment pour les projets liés au loisir et au bien-être. Et ce, malgré le contexte du distanciel : les programmes d’accélération, adaptés en virtuel, sont largement plébiscités.

Le confinement a poussé à une remise en question et a fait surgir des vocations

Mais qu’y a-t-il derrière cet engouement et cette volonté de se lancer, malgré la période économiquement difficile et socialement instable ?

"Sur le terrain, on ressent que les gens ont vécu le confinement comme une période d’introspection et de remise en question. Pour certains, le télétravail a été propice à la réflexion, note la Delphine Van Lersberghe. Pour d’autres, la perte de leur emploi et la recherche d’une nouvelle source de revenu ont accéléré le processus. Être au chômage leur donne la possibilité de concevoir leur projet et de se faire accompagner dans la démarche tout en recevant une indemnité. Ils préparent alors la reprise en profitant de cette période pour avancer", note encore la coordinatrice.


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"La meilleure décision que j’ai prise depuis longtemps"

Parmi les futurs entrepreneurs, certains, comme Maxime, ont décidé de tout lâcher pour se consacrer à 100% à un nouveau projet. Pour ce jeune, le confinement a été le déclic, même s’il réfléchissait depuis longtemps à monter sa boîte dans le secteur de la musique. Ancien journaliste, il avait déjà fondé une asbl dans ce domaine. Son rêve ? Développer un concept permettant de mettre en avant des artistes belges peu médiatisés.

Après quatre ans dans le monde des médias, il sent le besoin de changer et arrête ses collaborations. Il se lance dans l’aventure entrepreneuriale avec trois autres amis et le quatuor se tourne vers un incubateur de start-up à Liège. Le déclic ? La pandémie, bien sûr.


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"J’ai senti que j’avais assez donné dans le journalisme. J’avais envie de me recentrer sur moi-même et me consacrer à un projet que j’avais en tête depuis longtemps et qui m’aurait permis de chercher du sens dans le travail. Je crois que cette envie est présente dans beaucoup de jeunes de ma génération et, dans mon cas particulier, j’ai voulu allier cette recherche de sens avec la musique, une passion qui m’anime depuis longtemps. Le covid a été, comme pour beaucoup, un moment de réflexion. Il y a un côté presque philosophique dans ce que je dis, sourit-il, mais il s’agit de la meilleure décision que j’ai prise depuis longtemps".

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"J’avais mis assez d’argent de côté pour pouvoir me lancer et j’ai pris le temps de me renseigner. En ce sens, je pense que la transition pour moi a été plus simple que pour les autres", reconnaît-il. Depuis, son projet entrepreneurial représente plus qu’un défi : c’est une bouffée d’oxygène. "Reprendre du temps pour moi et travailler avec des gens que je connais et que j’apprécie est la meilleure façon d’allier le plaisir et le travail. Je reprends du goût à travailler, c’est extrêmement motivant."

L’envie d’entreprendre est grandissante chez les jeunes, indépendamment du contexte sanitaire

"De notre côté, la demande de porteurs de projet a augmenté", explique Penelope Coune, directrice opérationnelle chez Start. LAB. "Lors de la rentrée de projets organisée en février 2021, on a eu une centaine de demandes, alors qu’avant, on était à une soixantaine"Mais le mérite n’est pas uniquement lié au coronavirus. Le goût pour l’entrepreneuriat semblerait un facteur générationnel.

"L’envie d’entreprendre augmente indépendamment du coronavirus", explique-t-elle. "Les jeunes ont envie d’être acteurs du monde et chez eux, la culture entrepreneuriale se développe de plus en plus".

Le covid a donc accéléré certains projets, en produisant un effet pervers. "Certains se lancent un peu 'par défaut', puisque le marché de l’emploi n’est pas des meilleurs en ce moment. Cela dit, ce sont des projets réfléchis et cela reste très courageux. Sans compter le fait que la crise a mis en avant de nouveaux problèmes à résoudre. Et qui dit problème, dit start-up : plus le problème est douloureux, plus la solution sera viable".

Pour elle, l’engouement ne va pas s’arrêter. L’envie de regarder vers l’avenir est grandissante et les entrepreneurs montrent une véritable résilience.

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Garance et Thibaut ont lancé Tibicos, une boisson "kéfir". © DR

Parmi ces jeunes, Garance Belvaux et Thibaut Martinelle, incubés chez Start. LAB. Âgés respectivement de 24 et 26 ans, ils se sont lancés dans la production de Kéfir, une boisson obtenue de la fermentation du lait ou de jus de fruits sucrés à l’aide de grains de kéfir. Leur boisson aujourd’hui s’appelle Tibicos. Elle doit tout… À la maman de Thibaut.

"Elle en faisait et alors pendant le confinement, comme de nombreux Belges, on a commencé à se questionner sur notre manière de consommer", raconte Garance. "On a eu le temps d’en faire nous-mêmes et de tester plusieurs recettes". Ils arrivent alors à se faire incuber chez Start. LAB. Et au bout de quelques mois, ils arrivent à trouver un endroit où produire la boisson et commencent à la distribuer.

"Grâce à la crise sanitaire, on a eu le temps de se consacrer à cela, de démarcher des magasins intéressés et d’aller distribuer notre kéfir. En temps normal, on ne serait jamais parvenu à le faire", ajoute Thibaut.

Sur l’avenir, les deux jeunes restent plutôt réservés, mais on l’a compris : comme bien d’autres, ils vont s’accrocher à leur projet et y consacrer corps et âme.

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