Scandale dans la grande distribution: obligés de vendre à perte, des franchisés s'endettent lourdement

Les langues se délient parmi les franchisés de la grande distribution. Ils sont de plus en plus nombreux à dénoncer les pratiques pour le moins douteuses de groupes comme Carrefour, Match ou encore Intermarché.

"L’endettement est inévitable vu les prix qu’ils nous imposent !"

Les franchisés doivent normalement pouvoir décider de leurs prix de vente. Mais dans plusieurs chaînes de supermarchés, ces prix sont imposés de manière déguisée via un programme informatique.

Problème ? Ces prix ne leur permettent pas d’avoir une marge suffisante. Pire, de nombreux produits sont vendus à perte, ce qui est interdit.

Dorin et Cristina, anciens franchisés à la tête d’un Carrefour Market dénoncent la situation, preuves à l’appui. Exemples : des burgers de saumon achetés à 7,53 € à la centrale et vendus aux clients à 7 €, ou encore des noix en vrac achetées à 5,11 € et vendues à 4,99 € en magasin.

Le prix d’achat des marchandises serait lui aussi imposé. "Nous sommes obligés de nous fournir à la centrale du groupe" explique Cristina.

"Il aurait été beaucoup plus avantageux pour nous de nous fournir ailleurs ! Prenons l’exemple de ce café : on l’achetait à la centrale à 3,49 €, alors qu’on pouvait acheter le même à la concurrence à 2,12 € au prix consommateur !"

Dorin renchérit : "La marge que Carrefour prenait au passage était de 10-15% !"

Le groupe Carrefour l’assure : "Il n’y a pas de vente à perte chez Carrefour ni d’imposition d’un prix de vente". Pourtant, les révélations sont confirmées par les documents que nous avons pu nous procurer, ainsi que par les témoignages de nombreux autres franchisés que nous avons pu contacter.

"Un système mafieux"

Mais ces pratiques concernent de nombreuses chaînes de supermarchés. Bernard est franchisé chez Match, il confirme qu’il doit également vendre certains produits à perte.

"Plusieurs personnes juridiques m’ont déjà dit que ma société était morte. C’est très compliqué. On a une épée de Damoclès constante au-dessus de la tête car on ne fait pas de bénéfices, et on n’arrive pas à sortir du rouge".

Résultat : les franchisés s’endettent auprès de leur franchiseur. Des dettes qui atteignent parfois plusieurs millions d’euros. Dorin et Cristina dénoncent un système mafieux. "Pour moi, il y a deux faces au problème. Devant, c’est l’esclavagisme. Derrière, c’est la mafia, la face cachée" dénonce Dorin.

"Le franchiseur a intérêt à ce qu’on ait des dettes, car il prend 8% d’intérêt à chaque fois"

Pour Cristina, l’endettement serait profitable au franchiseur. A nouveau, le groupe renchérit : "La priorité absolue de Carrefour est la profitabilité de tous ses franchisés".

"Ils nous ont intimidés et menacés"

Certains témoignages nous font même part de tentatives d’intimidation.

"Une fois enfoncés dans les dettes, Carrefour nous a mis un ultimatum. Soit on payait tout en 48h, ce qui était impossible, soit ils nous prenaient notre magasin, qu’on avait acheté plusieurs centaines de milliers d’euros" raconte Cristina.

Le couple dit avoir subi des menaces de la part d’un directeur du groupe.

"Le directeur régional nous a dit que si on ne remettait pas les clés, Carrefour pouvait être très méchant et prendre jusqu’au dernier T-shirt de nos enfants. Il nous a dit qu’on se retrouverait à la rue".

D’autres franchisés confirment ce genre d’intimidations. Peu osent s’exprimer de peur de représailles.

Carrefour réagit : "La fonction du directeur régional consiste à veiller à la réussite du franchisé. Sa rentabilité, sa satisfaction et la qualité de ses opérations représentent l’objectif du groupe Carrefour en tant que franchiseur".

Dorin et Cristina ont décidé d’attaquer la chaîne en justice. Le couple a gagné l’action en référé, Carrefour a gagné en appel, mais le procès au fond est toujours en cours. Quoi qu'il en soit, ils ont fait aveu de faillite et se retrouvent sans emploi.

Des dizaines d’actions en cours

Maître Pierre Demolin, avocat spécialisé dans la franchise, voit défiler des dizaines de dossiers de ce genre. Presque toutes les chaînes de supermarchés sont concernées, hormis Delhaize nous souffle-t-on.

"J’ai une vingtaine de dossiers en cours" explique Me Demolin.

"A chaque fois, c’est la même mécanique. Les chaînes provoquent des prix trop bas par rapport aux charges des franchisés. Mais elles continuent à vendre ! C’est le franchisé qui s’endette. Il se retrouve parfois avec une dette d’un million d’euros à payer et ne sait plus s’en sortir".

1 supermarché franchisé sur 4 est en perte

L’APLSIA, association qui représente les commerçants indépendants dans l’alimentaire, dénonce cette situation. Une étude montre qu’1 supermarché franchisé sur 4 est en perte en Wallonie et à Bruxelles.

"Le premier problème, c’est la forte concurrence dans la grande distribution. Il y a trop d’offre ! L’offre a largement dépassé la demande" explique Luc Bormans, président de l’APLSIA.

"Les chaînes ouvrent des magasins les uns après les autres dans des rayons peu étendus, ce qui crée une forme de cannibalisme". Cela engendre en effet une pression sur les prix et une baisse du nombre de clients.

"Je voudrais remettre mon commerce mais je perdrais des centaines de milliers d’euros"

Dans ces conditions, on comprend mieux le nombre de faillites impressionnant. Bernard, lui, se sent dans une impasse.

"Je pense à remettre mon commerce mais on ne m’en donne que 350.000 € alors que je l’ai acheté 880.000 € !"

Cela ressemble effectivement bien à une impasse… Le modèle de la franchise dans la grande distribution a décidément du plomb dans l’aile.

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